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CHAPITRE YIII

LE PLAY (Suite)

Le Livre suivant, sur le travail, est des plus intéressants, riche en doctrine et en renseignements. Il contient la philosophie du travail, « dont le vrai but est la vertu, non pas la richesse», l'histoiredu travail, ses formes variées, qui constituent un synopsis très complet, fruit de l'observation et d'une savante analyse ; le tout semé de considérations d'une remarquable justesse (i).

Mais la partie proprement apologétique delà question — que je sépare toujours de la partie technique, parce que celleci n'a aucun rapport avec la religion et la morale — se trouve dans le volume de L'organisation du travail. Pour atteindre le but de cette étude, il suffit d'en dégager la doctrine morale qui y est contenue.

C'est ce qu'on est convenu d'appeler aujourd'hui la « Question ouvrière », qui ne saurait être séparée de la question sociale. On a beaucoup écrit sur ce sujet: on n'a écrit ni plus ni mieux que Le Play. Il ne néglige pas le côté matériel de l'atelier ; mais quand il remonte à la cause fondamentale du mal qui sévit chez nous, il n'hésite pas à dire : « Au milieu de cette diversité d'origines, le mal n'a, à vrai dire, qu'une seule cause première, la transgression de la loi morale. La meilleure expression de la loi morale est le Décalogue de Moyse (qu'il cite en note d'après l'Exode, xx, 2 à 17) complété par l'Evangile. Car les populations qui en respectent le

(1) Ibidem, vol. 2, liv. IV, chap. 31-40.

mieux les commandements sont précisémentcelles qui jouissent, au plus haut degré, du bien-être, de la stabilité et de l'harmonie. L'ensemble des pratiques établies sous cette influence, dansTexercice des professionsusuelleSjConstituepartout la meilleure organisation du travail (1). » Il prouve ensuite que la transgression du Décalogue a tué en France le triple respect de Dieu, du père et de la femme (2), Quand il cherche le remède à tous ces maux, il le trouve dans le Décalogue, qui protège Dieu, le père et la femme, par le !'='• 2«, 3^, 4^, 6«, Qe commandement (3). Pour restaurer le recpect de Dieu, il va jusqu'à demander la loi du dimanche. Il hésite en pratique, tant l'esprit public lui parait réfractaire. Icic'estProudhon qui vientà la rescousse — secoursinattendu — avec son livre : De Vul'ilïté de la célébration du dimanche. Il n'est pas probable que pour l'observation du Décalogue dans les ateliers. Le Play fût au diapason de M. de Mun ou de M. Léon Harmel ; le concept de l'honnête économiste allait moins loin. C'est tout de même une autorité qui en vaut la peine, et qu'on doit mettre en ligne contre les sectaires et les sceptiques délicats. Il y a quelques années, après un célèbre discours de M. de Mun à Chartres, le comte de Falloux écrivit au fondateur des cercles une lettre modérée dans la forme, mais enfiellée en réalité, où il demandait au vaillant orateur s'il avait bien étudié tous les aspects de la question ouvrière, s'il s'était rendu compte de la situation des ateliers en Europe, en France en particulier, et s'il était prudent, au nom du catliolicisme, de promettre la solution de tous les problèmes agités par les économistes. Evidemment, il en doutait: M. de Mun était suspect d'enthousiasme à ses yeux. Si le comte de Falloux avait lu Le Play, peut-être aurait-il ac-

(1) L'Organisation du travail, chap. I.

(2) Ibidem, chap. III.

(3) Ibidem, chap. I.

cueilli avec plus de confiance sa doctrine, qui est celle de M. de M un.

Au livre V, Le Play traite très largement, très savamment, de l'Association: il en trace l'histoire selon sa méthode; il en analyse et discute les formes, a sans lui vouer un amour fanatique» , tant ila à cœur l'initiative personnelledansl'atelier de famille. De cette vaste étude, je ne dégagerai que la question de l'enseignement. Déjà Le Play a émis ses idées sur ce sujet, en parlant de la famille. Ici, il entre dans de nouveaux développements touchant l'enseignement public : après avoir dit ce qu'il doit être, il décide à qui il doit être confié.

Selon lui, l'éducation et l'enseignement doivent marcher de pair. Il n'a pas de l'école une estime exagérée : la pratique de la vie lui paraît la meilleure école. Mais puisque école il y a, il passe condammation, à la condition que l'éducation sera sans bornes et l'enseignement limité. Il n'est pas éloigné de demander à la tradition la mesure de l'enseignement; et si un certain progrés exige un peu plus, il ne veut pas qu'on dépasse trop cette ligne. Les aptitudes de l'enfant et sa vocation sociale serviront d'étiage à la quantité de science qu'on doit lui administrer. L'enfant est réfractaire au surmenage, par sa volonté d'abord, par son inlelHgence ensuite, qui ne reçoit que ce qu'elle peut s'assimiler. Le Play, qui n'est pas un ironiste, signale doucement l'illusion de ceux qui croient refaire la société par l'école, et qui ont élevé l'instituteur au niveau du prêtre. En deux mots, il marque l'infériorité de l'un et la supériorité de l'autre en matière d'enseignement. Le sacerdoce en redingote et chapeau mou demeure une métaphore, qu'on ne trouve que dans les clichés de tribune ou de réunions électorales. Les gouvernements modernes dépensent donc en pure perte l'éloquence de leurs ministres et l'argent des contribuables, en prenant pour base de leurs plans de réforme les écoles primaires. II y a là illusion, ou charlatanisme,

ou esprit sectaire. Telle n'est pas la pratique des peuples modèles, qui n'ont d'autres mobiles, dans l'enseignement primaire donné à leurs enfants, que l'instruction religieuse et l'utilité professionnelle. C'est un programme en deux idées, simples mais fécondes, qui se justifient par les résultats; car elles ont produit partout de bons ouvriers, de bons pères de famille et de bons citoyens. C'est avec ces éléments que les nations grandissent, et qu'elles prennent leur rang dans le concert européen. Que les fabricants de petits savants, qui crèvent dans leur peau, et dont rien ne peut ni satisfaire ni contenir les appétits, en fassent autant.

Le lecteur devinera sans grand effort que cet exposé est la critique amère du système scolaire adopté en France. Le Play le dénonce tout baut, sans craindre de se beurter à l'opinion dominante. Nous nous trompons depuis longtemps en posant l'instituteur en rival du prêtre, et en creusant toujours davantage le fossé entre ces deux forces inégales, qui devraient concerter leur action. Nous nous trompons en transformant l'école, qui est une succursale de la famille et de l'Église, en établissement public, où la politique a plus de place que la morale. Que les partis n'y cherchent pas un champ debataille, où ils se disputent l'avenir, c'està-dire les suffrages dans les élections ; qu'ils laissent aux pères de famille et au prêtre l'influence que la nature et l'intérêt social demandent qu'on leur reconnaisse. Le Play revient sans cesse sur l'action du prêtre dans l'école : c'est chez lui une idée fixe ; hélas ! c'est sans résultat. Nous tournons dans un cercle vicieux. Les pouvoirs d'aventure, qui se succèdent à travers nos révolutions, n'ont pas de racines dans le sol : le plus souvent ils sortent d'une émeute couron" née de succès. Ils sentent leur faiblesse; et pour durer quelques heures ou quelques jours, ils ramassent sous leur main de fer, par une savante centralisation, toutes les forces vives du pays : l'école en est une. Ainsi ils sacrifient

à un intérêt d'opinion un intérêt social de premier ordre ; ils compromettent l'avenir, en nous rivant aux mauvaises pratiques du passé. Nous roulons ensemble le rocher de Sisyphe. Il faut lire avec soin les considérations de Le Play sur (( l'obligation et la gratuité » de l'enseignement primaire. Jamais le bon sens, uni au plus pur patriotisme, n'a mieux parlé sur cette aberration de nos législateurs. Quand il rédigea son réquisitoire, ce n'étaient là que (c des projets », caressés par l'Empire libéral, atteint déjà du vertige avantcoureur de sa chute. La troisième République a réalisé ces (( projets», qui sont devenus la plus puissante machine des bouleversements qu'elle nous a causés, et de ceux qu'elle nous prépare. L'éminent sociologue ne dit rien de « la laïcité » de l'enseignement primaire, cette Heur maçonnique qui achève avec « l'obligation et la gratuité » la trilogie scolaire, digne pendant de la trilogie politique, faite des mots que l'on connaît, et qui est écrite sur toutes les murailles. Il ne supposait pas, cet honnête homme, ce grand citoyen, ce penseur de marque, que la France, mal représentée, il est vrai, et plutôt opprimée, décréterait un jour, par l'organe de son Parlement, cette législation scélérate, honteuse, acte d'impiété dont les païens auraient rougi, et qui rappelle les plus mauvais jours de la Révolution satanique, moins l'effusion du sang. Mais c'est fait. Maintenant les deux tiers des enfants de la nation la plus chrétienne de l'univers sont courbés de force sous ce joug humiliant. Les dangers qu'ils courent pour leur foi ne sont niés de personne ; l'influence salutaire de nos écoles libres ne les conjurera pas entièrement. Les optimistes s'en apercevront un peu tard, en analysant la composition du corps social, où toutes ces molécules humaines, venues de milieux si différents, entrent en combinaison. Heureux Le Play, qui n'a pas vu ce que nous voyons. Voilà un compte réglé avec les nouveautés à la mode, chaque jour plus en-

vahissantes. Les boniments des politiciens, accompagnés des trombones de la presse officielle et des grosses-caisses des commis-voyageurs à la solde des sectes, n'y changeront rien. Mais comment guérir les maux que nous déplorons?

Le remède, c'est que l'Etat cesse de s'immiscer dans la question scolaire, comme dans les affaires de l'Eglise ; le remède, c'est la liberté. Le Play trace un plan admirable d'enseignement supérieur des sciences, des lettres et des arts ; il en adjuge la direction aux corporations libres, religieuses ou laïques. C'est la pratique des nations modèles ; c'est la tradition française. Ce régime a donné les meilleurs résultats ; il continue à en produire partout où il est suivi'. L'Etat gâte tout avec sa réglementation despotique ; il nuit au progrès des études, qui s'accommodent mieux de la concurrence.

C'est l'abolition de l'Université de France. Il y a bien longtemps que les esprits clairvoyants et indépendants la réclament. Les apologistes de la Restauration pousser en lie cri d'alarme, quand la fatale institution était encore au berceau. Après 1830, d'autres voix — voix de prophètes, voix de martyrs — firent écho à ces intrépides protestations. Cependant l'institution ne cessa de grandir ; aujourd'hui elle est un monde ; elle a créé une race, la race qui mine sourdement ia race des Francs, celle qui est aux affaires, et qui nous a préparé la situation où nous nous débattons presque sans espérance. La loi de 1850 est un barrage en travers du torrent dévastateur ; la loi de 1875 sur l'enseignement supérieur porte déjà des fruits, malgré les entraves dont nos jeunes Facultés sont chargées. Qui donnera la dernière poussée? qui nous rendra la liberté des anciens jours, pour re faire une France digne de son histoire ? Le vieux Calon criait au Sénat : Delenda Carlhago ! Le Play jette le même ^ri d'alarme : Supprimez l'Université. Qui le croira ? qui

le suivra ? a-t-il pour lui tous les catholiques ? (1).

Le Play, toujours à la recherche de la paix sociale, a rétabli la paix au foyer et à l'atelier par les bonnes pratiques de la coutume, toutes appuyées sur le Décalogue. Or, le monde du travail n'est pas le monde entier ; les relations privées existent encore entre les individus, les familles, les provinces et les nations : c'est l'humanité, prise dans son ensemble, dont il s'agit de régler les rapports. Ici Le Play a pris pour épigraphe ces paroles de saint Mathieu, XXII,. 39 : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même». C'est ainsi qu'il continue de mériter le titre d'apologiste chrétien. Il démontre par l'histoire que tous les peuples qui ont joui de la paix sociale se sont inspirés du principe de la charité évangélique ; ceux qui l'ont abandonné ont été livrés à tous les maux de l'antagonisme des classes. La France en est ua exemple, surtout depuis un siècle.

Le Play constate que chez nous l'effort tend à substituer à la charité, qui unit les inégalités sociales, le principe de l'égalité pour niveler les inégalités naturelles, mais sans succès.. La hiérarchie sociale porte la signature de Dieu : qui l'effacera? Ici, il se livre à une fine étude de mœurs, qui révèle un. observateur sagace, presque malin, autant que lepenseurprofond. A mesure, dit-il, que la liberté individuelle augmente, les inégalités sociales suivent la même proportion. C'était inévitable, à cause de l'inégalité de force et de prévoyance chez les individus. De là, cette résultante, inattendue des prophètes de la démocratie, que plus on parle d'égalité, plus on marche vers l'inégalité.

Les inégalités sociales ne sont pas seulement dans la logique des choses; elles sont dans les mœurs, qui réagissent vigoureusement contre les institutions et le jargon des niveleurs. La répugnance des Français modernes, preneurs.

(1} La Réforme sociale, vol. III, liv. Y.chap. xlvi-xlvii.

d'égalité, pour cette égalité, est prise sur le fait par des moulages dignes de Labruyère, moins le trait et l'humour, car ils restent toujours dans la note grave. Tous les phénomènes des mœurs contemporaines viennent se grouper autour de cette idée, depuis les titres de noblesse usurpés dans un contrat ou sur une carte de visite, et les décorations mendiées sans dignité et obtenues souvent par des indignes, jusqu'aux places dans les corporations fermées, les présidences des cercles ou des sociétés de bienfaisance. C'est ce même sentiment qui se manifeste dans les folies du luxe, chez les femmes surtout, dont le principal mobile n'est pas tant l'incurable vanité du sexe, que la rage des distinctions dont sont dévorées les classes supérieures, à mesure que leségalitaires travaillent à courber toutes les têtes sous le même niveau. Le Play, qui estfouilleur parcaractère et par état, trouve latrace de l'esprit anti-égalitaire des Français même dans les places réservées, et cotées à un tarif plus élevé, des concerts et des théâtres. Il en dit autant des chaises de l'église, et des droits du clergé pour les fonctions du culte: on peut lui pardonner cette observation, qui est juste, et qui n'est pas une épigramme. Les parvenus ne sont pas oubliés; il manquerait quelque chose au tableau des vanités démocratiques ; Le Play est trop bon statisticien pour négliger cette pièce de conviction. Chacun sait l'arrogance des parvenus, durs pour les classes inférieures d'où ils sont sortis, âpresau gain, avides dejouissances, pour se compenser des privations de la veille. Les pauvres leur préfèrent les riclies de naissance, malgré la jalousie qu'ils ressentent pour toutes les supériorités. Les parvenus de la politique, ceux dont Louis Veuillot disait : « maintenant ils ont du linge», dépassent toute mesure, depuisqu'ils ontescaladé le pouvoir. Mêlésà tous les scandalesde la finance, ils font de fortunes mal acquises un usage qui est une insulte au malheur, un défi à l'opinion publique, indignée mais impuissante, et qui n'en peut tirer d'autre vengeance

que le mépris. Après cela, il faut conclure à la nécessité de la hiérarchie sociale, et chercher ailleurs que dans une égalité impossible et dont personne ne veut, le remède à l'antagonisme des classes.

Le paupérisme est la plaie, la honte et le péril d'une société dix fois plus riche que la société ancienne : c'est de là que sort le socialisme. Le Play décrit le paupérisme moderne dans sa réalité hideuse : il en indique les causes avec la sûreté de diagnostic qu'on lui connaît. Pour y remédier, il ne veut ni de la contrainte, ni de l'intervention de l'État. Il fait appel au patronage libre ; il dit au riche de se tourner vers le pauvre, au patron de se pencher vers l'ouvrier. Nous voici encore au Décalogue : il y arrive par tous les chemins. En passant, il fait la leçon à une certaine école de philanthropes, trop préoccupés du bien-être des ouvriers, qui créent les besoins en voulant les satisfaire, oubliant que l'homme ne vit pas seulement de pain. En étendant la docrine de la charité aux relations internationales, après avoir réconcilié les individus, les familles, les ateliers et les classes sociales, on arrive à la paix universelle. Cette conception est belle ; si l'histoire prouve qu'elle ne s'est réalisée jamais entièrement, la faute en est à l'humanité, non pas à l'Évangile. C'est à l'Évangile que Le Play l'a empruntée: en la défendant il s'est montré un grand sociologue.

Il achève son œuvre par le traité du gouvernement : c'est le sommet de la pyramide. Le gouvernement est la résultante de la vie sociale, à laquelle il préside : il vaut ce que vaut la société. Les vrais principes et les bonnes coutumes produisent les gouvernements heureux. En résumant tous les faux dogmes et les erreurs pratiques énumérés dans les précédentes études, on a le droit de conclure que depuis cent ans la France n'a que de mauvais gouvernements, la

(1) La Réforme sociale, vol. III, liv. IV, chap. XLvni à v.

Restauration exceptée. La réforme des idées, du régime successoral, des conditions d'existence de la famille, du régime du travail appelle la réforme du gouvernement, qui empêche toute réforme, s'il ne se réforme pas lui-même. Ceci est vrai pour toutes les formes de gouvernement.

Le Play indique d'abord les bons modèles : c'est l'Angleterre qui a ses préférences. Il lui consacre de longs chapitres dans la Réforme sociale ; dans deux volumes séparés il traite de la Constitution hnlannique, qu'il connaît à fond. Il réprouve les faux modèles de la Grèce et de Rome, dont s'étaient épris les classiques de 1789, et les modèles dangereux des États-Unis.

La réforme du gouvernement s'opère par les lois et par les mœurs. D'une manière générale, il faut opposer l'esprit de la coutume à l'esprit de nouveauté. Il faut ensuite établir la liberté de l'Église, la liberté de tester, la répression de la séduction, la liberté d'enseignement, la décentralisation, qui mettra la démocratie dans la commune, l'aristocratie dans la province, la monarchie dans l'État. Voilà la réforme par les lois.

La réforme par les mœurs s'opérera par le respect et la pratique de la religion, par la protection de la femme fixée au foyer domestique, par la restauration de l'autorité paternelle, par l'éducation familiale substituée à l'école ou à l'atelier, par le développement des corporations, surtout des Universités libres.

Telle est, dans ses grandes lignes, l'œuvre de Le Play, une des plus considérables du siècle. Il a remué une quantité d'idées énorme; il serait plus facile de compter celles auxquelles il n'a pas touché. Il voulut combattre le socialisme: celui-ci est par terre, au moins logiquement, quoi-

(1) Ibidem, liv. VII, chap. I.n :\ LXi. (1) Ibidem., vol. IV, chap. Lxn,

qu'il soit encore dans les têtes, et qu'il fasse des progrès dans les institutions et dans les mœurs. Mais il n'y a pas que le socialisme partageux qui soit vaincu ; la critique s'étend à bien d'autres : les doux laïciseurs, les déistes d'Athènes, les aigres-fms de tous les libéralismes, les progressistes étourdis, qui dédaignent la coutume et les principes, convaincus que toute évolution est une vérité, et qui s'embarquent chaque matin sur une idée nouvelle, par légèreté d'esprit, si ce n'est pas par calcul d'intérêt, les paperassiers de bureau, les fanatiques d'État, qui veulent mettre la main sur tout, y peuvent prendre d'utiles leçons.

Le Play a introduit dans l'apologétique la méthode scientifique, peu usitée avant lui. Ses devanciers mirent en œuvre plus d'idées que de faits. Devant la tactique nouvelle de l'ennemi, il l'a tournée contre lui : on sait avec quel succès. C'est une partie de son originalité. Apôtre de la paix sociale, il a mis cette paix dans son procédé : il attaque les erreurs ; il ne blesse pas les personnes. S'il désigne une école, c'est par ses caractères, jamais par son nom propre ; il évite avec plus de soin encore le nom des écrivains qui la composent. C'est un controversiste qui a des contradicteurs, non pas des ennemis.

On remarquera chez lui l'absence de l'esprit de système. Il ne pose pas en inventeur de doctrines ; il ne cherche pas à mettre sa personnalité en relief : c'est la tradition qu'il invoque à chaque ligne. Il a horreur de la nouveauté, cette tentation des superbes, ou des vaniteux en quête de popularité. En théologie, c'est un axiome que toute nouveauté est une hérésie ; lui a transporté l'axiome de la théologie à la sociologie, positis ponendis. Il y a du vrai dans ce rapprochement. C'est pourquoi, tout le long de son œuvre il fait appel à la foi du genre humain, qu'il appelle « la coutume ». Tous les philosophes ont employé cet argument, depuis Cicéron jusqu'à Lamennais.

L'absence d'esprit systématique donne à Le Play un remarquable équilibre de ses facultés, qui rend ses jugements sûrs, toujours frappés au coin du bon sens, et qui ressemblent pour le ton à des oracles. Peu d'écrivains ont dit tant de vérités, et si peu d'erreurs substantielles. De là encore sa sérénité d'âme, qui ne l'abandonne jamais, même quand la mélancolie mêle sa note à ses observations; ce qui arrive au milieu des ruines d'une société bouleversée, qu'il touche avec respect et qu'il travaille à relever. Ceux qui ne partagent pas ses opinions ne le soupçonnent pas de partipris, ni de passion, ni d'orgueil. 11 exerce dans ses écrits une véritable magistrature, avec la gravité et l'impartialité de cette profession.

Cet homme doux a cependant du courage, parce qu'il est désintéressé et qu'il est patriote. En écrivant il obéit à sa conscience bien informée. L'opinion n'est pas sa règle ; il ne la heurte pas sans raison, ni pour produire un effet: il ne la suit pas, si elle s'égare ; il l'avertit, s'il espère la redresser. C'est le tempérament d'un sage, d'une âme sincère et honnête. Ces belles qualités se reflètent dans son style, calme, transparent, simple comme la vérité.

Comparez ce publiciste aux énergumènes de la politique ou des Loges, aux tribuns et aux journalistes voués à l'œuvre d'iniquité, qui écrivent pour gagner de l'argent ou prendre du galon dans les fonctions rétribuées ; qui travaillent à renverser le pouvoir chaque matin, si ce pouvoir est légitime et conservateur, pour pêcher en eau trouble et assouvir leurs appétits. Dans ce simple rapprochement on distingue vite l'écrivain sérieux des aventuriers de la plume. Le Play est de la race des Montesquieu, des Guizot, des Augustin Thierry : je n'ose pas ajouter Thiers, qui malgré ses talents appartient à un autre type.

En mourant Le Play a laissé une œuvre : Exegi monumentum. Il est le prophète de l'avenir, si la Providence

nous réserve un avenir, par delà la décadence dont nous sommes les témoins, les victimes et les artisans. Mais quand on cherche l'influence qu'il a exercée sur notre temps, on en trouve à peine la trace: c'est le sillage d'un navire sur une mer dont les flots se referment derrière lui. Le Play a fondé l'école de la paix sociale ; c'est une académie d'esprits d'élite, qui mettent en commun leurs doctrines, leurs plans de réforme, et peut-être leurs désespérances : les événements s'éloignent d'eux, la bride sur le cou. La Réforme sociale avec La Science sociale sont leurs organes ; mais malgré la richesse d'observations et le talent de rédaction qui les distinguent, leur succès n'a pas dépassé l'estime platonique des hommes cultivés.

L'école de Le Play est placée entre l'école libérale et l'école catholique. Elle est trop avancée pour la première ; il y a chez elle trop de tradition, trop de Décalogue, trop de textes de la Bible, peut-être trop de bon sens ; les idées fulgurantes et abracadabrantes des rêveurs et des utopistes n'y sont pas à l'aise : certains sages éprouvent la même sensation. Elle n'est pas assez avancée pour la seconde, qui s'inspire des encycliques des papes. L'école du Correspondant elle-même, catholique et libérale comme on sait, en rendant justice aux éminentes qualités du Maître, ne va pas avec enthousiasme vers ses disciples. M. d'Haussonville, dans ses remarquables études économiques, est plus près de M. Leroy-Beaulieu et de M. Léon Say que de Le Play.

Du reste, l'écart entre les doctrines de Le Play et les idées circulantes augmente de plus en plus. En 1864, date de la première édition de la Réforme sociale, l'auteur exprimait les craintes que lui inspirait son entreprise (1). En 1871, il espérait le salut des désastres qui avaient accablé la France (2).

(1) Introduction.

(2) La Paix sociale après le désastre.

En 1875, il décrivait « la persistance du mal » (1). L'épilogue de l'édition de 1878 est un cri de douleur sur la situation (2). Que dirait-il aujourd'hui? Dans cet épilogue, il résume une fois de plus les observations qu'il a émises dans ses nombreux ouvrages; c'est le dernier appel à la France qui périt, et comme le testament de son patriotisme en deuil. « Ce qui est propre à 1789, c'est l'abandon du Décalogue, et l'adoption des trois faux dogmes, dont l'application engendre plus que jamais sous nos yeux la souffrance et la barbarie. La France sera sauvée le jour où cette vérité, masquée depuis longtemps par les vices de l'ancien régime et les attentats de la Révolution, sera devenue évidente pour tous les esprits cultivés. Jusqu'à présent, l'erreur tint chez nous le haut du pavé. Elle a pour appui la majorité de la classe dirigeante : elle est encore prêchée par les lettrés d'un autre âge, qui ont acquis leur renommée en professant les faux dogmes et en glorifiant les coupables conséquences qui en résultent. Heureusement les talents plus jeunes puisent aujourd'hui leur succès à des sources plus pures » (3). Puisse ce regard d'un grand homme, qui unit à une belle intelligence l'amour ardent de son pays, avoir deviné notre lendemain.

On dit que le prince impérial, mort d'une mort tragique au Zoulouland, avait adopté La Réforme sociale de Le Play comme programme de gouvernement. Aurait-il réalisé ce généreux dessein? L'homme qui poursuivra cette idée avec succès prendra rang à côté de Glovis qui fonda la France, de saint Louis qui l'organisa, d'Henri IV et de Louis XIII, qui surent la restaurer après les tempêtes du xvi^ siècle.

(1) Ibidem.

(2) La Réforme sociale, vol. IV. Conclusion.

(3) Ibidem. Épilogue.

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