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CHAPITRE P

NAPOLÉON III. — riE IX. — LE POUVOIR TEMPOREL.

1864 est, dans la seconde moitié de notre siècle, un point culminant entre deux pentes, l'une qui monte, l'autre qui descend. Les événements qui suivirent la Révolution de Février changèrent un instant la face des choses, et semblaient préparer un avenir nouveau. La République, qui n'était qu'une émeute, malgré les ratifications du suffrage universel, toujours acquis au fait accompli, finit comme elle avait déjà fini en France, dans les mains des gendarmes. Louis Napoléon arrivait à son heure : en apparence c'était l'homme providentiel. II portait un nom couronné de gloire, qui rachetait par la magnificence et la rapidité foudroyante des exploits ce que les siècles ne lui avaient pas donné. La légende de l'oncle n'était pas épuisée ; Sainte-Hélène l'avait développée encore ; car le malheur achève l'immortalité des héros.

Les souvenirs étaient d'hier; l'admiration était vivante ; les cendres du grand capitaine, ramenées par une politique maladroite, étaient aux Invalides et devenaient un centre où les sympathies et les espérances allaient se retremper. Le neveu, avec la conscience de sa force, professait le fatalisme de l'idée qu'il représentait. Sa jeunesse s'était employée à la reprendre pour son compte ; ses échauffourées,

qui ne lui avaient valu que le mépris et la prison — car en politique le succès est tout — lui donnaient maintenant du prestige, et encourageaient son ambition. Boulogne, Strasbourg, la forteresse de Ham se profilaient à l'horizon et encadraient admirablement sa silhouette de prétendant. La France, noyée dans le sang versé, épouvantée de celui qui pouvait couler encore, saisit la première main qui se tendit pour la sauver. Le pacte d'alliance fut bientôt signé : le suffrage, toujours docile, et ce jour-là bien inspiré, se hâta d'y apposer son contre-seing. La France échangeait encore la république pour la monarchie, qui fut son berceau. L'Europe respirait.

D'abord les espérances du pays ne furent pas déçues. « Que les méchants tremblent, avait dit le prince, et que les bons se rassurent ». C'était un magnifique programme : les faits répondirent aux paroles. Un nouveau Labarum apparaissait sur les bords de la Seine; un autre Constantin culbutait l'émeute triompliante, et en dispersait les soldats épargnés par la mitraille dans les îles lointaines, d'où l'on ne revient pas. En même temps, le Panthéon était rendu au culte ; les cardinaux siégeaient au Sénat ; la chapelle des Tuileries revoyait les solennités des rois chrétiens ; le chapitre de Saint-Uenys refleurissait. Le prince s'agenouillait dans nos églises, jaloux de renouer les traditions de Louis XIV, dont la grandeur avait séduit sa maison. Il subjuguait l'opinion par ses hardiesses, décidé — du moins en apparence — à aller plus loin, en abolissant l'Université, s'il ne s'était pas rencontré à ses côtés pour l'arrêter un homme dont le nom est resté un mystère.

L'église de France ne lui marchanda pas la confiance. Le sacerdoce et l'empire réconciliés rétablissaient dans leurs relations l'harmonie des anciensjours. Les évêques saluaient dans leurs Mandements le restaurateur de l'ordre, le défenseur de la religion jusque là inquiétée. Les publicistes catholiques, sans attache aux formes éphémères de gouverne-

ment, lui pardonnaient le coup d'Etat, que Donoso Cortès, dans un discours célèbre à la tribune espagnole, avait élevé à la hauteur d'un droit, ([uand il y va du salut d'un peuple. A V Univers, Louis Veuillot se distinguait par la fermeté de son adhésion, et par les encouragements mêlés d'enseignements qu'il adressait à l'élu de la nation. Quand le Ciel eut béni l'union du prince avec Eugénie de Montijo, l'épiscopat tout entier, sauf Mgr de Dreux-Brézé, se groupa autour du berceau de l'enfant de France, persuadé qu'il assistait au baptême de Glovis. Le Pape était parrain.

Ce pape s'appelait Pie IX, une des belles figures de notre siècle, et qui a déjà pris rang parmi les plus grandes de l'histoire de l'Eglise. Il futsurtout un homme d'inspiration, avec de larges intuitions, qu'il poussait jusqu'à la hardiesse. Il connaissait son temps et il l'aimait, prêt à donner satisfaction à tout ce que l'esprit moderne avait de juste et de généreux, sans sacrifier à l'opinion un seul iota de l'Evangile. Avec la consciencede ses droits de pontife et de roi, il voyait les périls avec calme ; il les affrontait avec intrépidité. La foi était son habileté, la confiance en Dieu sa diplomatie. Après avoir caressé son siècle, il fut victime de son libéralisme, dont l'Italie maçonnique n'était pas digne. Dès ce moment, il entra dans la voie de la réaction pour la suivrejusqu'au bout, voie douloureuse qu'il a arrosée de ses larmes, mais sans défaillance, et qui est restée la caractéristique de son pontificat. C'est dans cette situation, quand il semble abandonné de Dieu et des hommes, qu'il déclare la guerre aux erreurs les plus accréditées, jouant dans ce combat suprême ce qui lui restait de popularité. Cependant il définit des dogmes ; il opère en France la révolution liturgique; il rétablit la hiérarchie catholique en Angleterre, en Hollande et dans d'autres pays de la chrétienté. Ces entreprises grandioses sont traversées par des événements qui désolent son cœur. Mais il tint tête à tous les orages, montant toujours sur l'horizon du monde

avec un éclat progressif, triomphant des nuages qui l'enveloppent, et toujours plus radieux aux regards de ses ennemis étonnés. Ce soleil illumina l'Eglise pendant trente-deux ans, dépassant les années de Pierre: cela ne s'était jamais vu.

C'est ce pape qui bénit l'empire napoléonien, restauré après un demi-siècle de ruine, et lui apporta, avec la grâce de Dieu, le prestige de son nom, bien capable de lui rallier les esprits hésitants ou réfractaires. Le magnanime Pontife se souvenait de la campagne de 1849, du général Oudinot et de ses vaillantes troupes. En se promenant autour de sa capitale, il avait souvent prié et pleuré sur les tombes de nos soldats, à la Porte Saint-Pancrace, à la villa Pamphilli. Il se souvenait de Niel, qui lui avait apporté les clés de Rome à Gacte. Il pensait à son entrée triomphale dans la cité sainte, au son des cloches, au bruit des tambours et des clairons de la France. Le nom de Napoléon était au bas du décret qui ordonnait l'expédition contre la République romaine. Pie IX n'avait oublié que la Lettre à Edgar Ney.

Cette période de réparation ne fut pas de longue durée. L'Empire, bien assis au dedans, cherchait la gloire au dehors ; ce fut toujours sa passion ; c'était sa force et sa faiblesse : il en mourut deux fois. En 1854, la guerre de Grimée nous donna une gloire inutile, qui ne profila à personne, au vainqueur moins qu'à d'autres. Mais le petit Piémont était venu en auxiliaire, sans qu'on eût besoin de ses services, pour nous pousser plus tard à troubler la paix chez nous et chez nos voisins. 1856 vit le Congrès de Paris, où la cause du Pape commença à être trahie par « son dévot fils ». Cependant les bombes de Pianori et d'Orsini rappellent ses serments au Carbonaro couronné, contraint d'envoyer ses frères de la Loge à l'échafaud. En 1858, l'attentat de la rue Le Pelletier est perpétré. 1859 fut l'année de la campagne d'Italie, fatale à l'Autriche, fatale au Pape, fatale à la France, malgré Magenta et Solférino. La logique des événements ne

s'arrêta plus; elle enlaça dans ses nœuds inexorables, elle enserra, elle étouffa le triomphateur de Milan. En 1860, désastre de Gastelfidardo. Le premier tronçon des Etats du Pape était arraché : province par province, ils allaient être absorbés par le Piémont. La Convention du 15 septembre 18Gi marqua une nouvelle étape de Turin à Rome. La brèche de la Porta Pia, 22 septembre 1870, sera la consommation d'un crime savamment préparé, avec la complicité de Garibaldi et de Napoléon III, qui se donnent la main par dessus la tête de Gavour dans ce drame inoubliable.

A partir de 1859, les rapports de l'Eglise et de l'Empire sont faussés; c'est la guerre, sourde d'abord, bientôt éclatante. Il fallait des apologistes.

Dieu, qui prend soin de son Église, avait donné à la France, dans cette période équivoque, périlleuse sans être violente, un épiscopat à la hauteur des circonstances. La République de 1848, d'un génie étrange, où les contraires se rencontraient sans s'unir, avait fortifié par des choix heureux l'épiscopat de Louis-Philippe, déjà si remarquable dans son ensemble. Puisque nous ne parlons ici que des morts, on peut les nommer: c'est plus que le droit de l'historien, c'est son devoir, car c'est pour les louer. Parmi les survivants des précédents régimes, on comptait Gousset, cardinal-archevêque de Pieims, théologien etcanoniste ; Parisis, d'Arras,dont nous avons étudié le rôle politique ; Morlot, de Paris évêque digne avec un génie médiocre ; Guibert, de Tours, figure d'ascète, caractère grave, pieux, doué d'un sens droit dans les affaires; Régnier, de Cambrai, administrateur de marque, pour qui ce titre n'était pas une simple étiquette; Bonnechose, de Rouen, grand personnage, raide comme un ancien magistrat, plus souple à la cour, avec des airs d'ancien régime, moins les idées, dont l'influence fut considérable en diplomatie ecclésiastique ; de Ronald, de Lyon, vrai gentilhomme, héritier d'un beau nom et d'une élévation de

caractère qui était accompagnée de science; Ginouilhac, de Grenoble, un érudit d'école, presque un penseur; Mazenod, de Marseille, apôtre et père d'une famille d'apôtres; Georges, de Périgueux ; Doney, de Montauban, etc. Les nouveaux venus formaient une brillante pléiade; il suffit de nommer de Salinis, Gerbet, de Deux-Brézé, Dupanloup, Pie, Plantier, de la Bouillerie. Un peu plus tard, c'est Darboy, Lavigerie, Maret, Cousseau, de La Tour d'Auvergne, Fillion.

Parmi tous ces prélats, l'esprit de Dieu avait répandu les dons lesplus variés, comme il convient au corps mystique de Jésus-Christ, dont les membres n'ont pas la même fonction. Tous ne furent pas apologistes : ce n'est jamais que le petit nombre qui fait ce glorieux mais rude métier. Quand on a nommé le cardinal Pie, Dupanloup, Plantier, Parisis déjà cité, la série est presque épuisée. Aux bons moments, l'épiscopat français donna avec ensemble : ce futson honneur et sa force. On compta bien quelques défaillants : quelle est l'époque qui n'en a pas? Je pourrais les désigner, car, selon la parole de l'Apôtre, « après la mort, c'est le jugement ». Mais ces morts sont d'hier ; leurs cendres sont refroidies à peine : on peut leur accorder le bénéfice du silence.

Les dispositions bienveillantes de Napoléon III envers l'Église ne furent pas de longue durée, si jamais elles furent sincères: ceci est le secret de Dieu. Le premier conflit entre l'Eglise et l'Empire éclata à propos du pouvoir temporel du Pape. La question n'était pas dogmatique; mais elle avait une connexion si étroite avec les intérêts catholiques, qu'elle devait éveiller l'attention de Rome, et provoquer, avec les protestations solennelles des pontifes, les susceptibilités des fidèles, avertis du danger, dans l'univers entier. C'est en vain que les hommes d'Etat, dans les discours de tribune et dans les actes diplomatiques, les brochuriers et les journalistes àla solde de l'Empereur essayèrent de séparer la question du pouvoir temporel de lareligion, affirmant leur profond respect

pour le pontife, tandis qu'ils conspiraient contre le roi. Aucune subtilité, aucun sophisme, aucune promesse fallacieuse ne put prévaloir devant l'opinon défiante ajuste titre. Le pouvoir temporel du pape ne fait pas partie de l'héritage de Jésus-Christ, qui n'a promis à son Eglise que l'infaillibilité de son magistère et l'immutabilité de son apostolat au sein des nations. Mais pour remplir sa mission, l'Eglise a besoin de liberté. C'est pourquoi son divin fondateur l'investit d'une souveraineté d'un ordre supérieur, qui la place au dessus de toutes les souverainetés de ce monde, dans une indépendance qu'il défend avec jalousie, et à laquelle nul n'a touché impunément. C'est le pouvoir temporel qui garantit à l'Eglise cette indépendance; c'est la motte de terre du haut de laquelle elle instruit les peuples et les rois. Pour ces raisons, il est sacré.

La doctrine contraire circulait depuis longtemps, en Italie surtout, où le Piémont travaillait dans l'ombre à réaliser l'unité de la Péninsule à son profit, en s'appuyant sur les Loges maçonniques et sur les conspirateurs qui agitaient l'Europe entière. Cette doctrine affecta d'abord des formes hypocrites. On la présentait comme une opinion libre, sur laquelle les catholiques pouvaient disputer. On poussa plus loin la fourberie, et on la préconisa favorable au prestige et à l'influence de la papauté, simple puissance spirituelle. Pie IX dénonça l'erreur et ses embûches dans ses Allocutions et dans ses Lettres de 1849, 1850, 1851. Après les faits accomplis, il éleva la voix avec plus de majesté encore, dans ses Allocutions et ses Lettres de 1860, 1861, 1862. Son jugement suprême trouva sa formule dans les propositions 75 et 76 du Syllahus de 1864. Pour les catholiques, la cause était entendue. Il restait à faire face à l'ennemi avec les armes de l'apologétique.

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