PIE, EVEQUE DE POITIERS
Le cardinal Pie est, à un certain point de vue, le vrai grand théologien français, quoiqu'il n'ait pas composé des traités en forme, à la manière de Gousset, le théologien classique, qui se renferme dans les éléments de la science. Il nous console, par ses travaux si profonds et si lucides, de la pauvreté de notre église au XIX'^ siècle, et sauve notre réputation devant les autres églises de la chrétienté. Il me souvient d'avoir rencontré dans la gare de Bordeaux, en novembre 1869, l'évèque de Jaën en Espagne, qui se rendait au concile du Vatican. Ce prélat, qui parlait très bien notre langue, daigna entrer avec nous en conversation familière. Naturellement il nous entretint de l'assemblée œcuménique, et des questions qui y seraient probablement agitées. Après un aperçu rapide et courtois sur le Livre de Mgr Maret, qu'il avait reçu par la voie de l'ambassade française à Madrid, il voulut nous dédommager en nous donnant son opinion sur l'évèque de Poitiers. Il la résuma dans ce simple mot : Voilà votre théologien.
Mais le théologien n'était pas tout l'homme chez l'évèque de Poitiers. Dans cette nature calme, sereine, tournée vers la spéculation doctrinale, et, ce semble, ennemie de la bataille, il y avait un apologiste. Ses œuvres en sont la preuve.
Dans les neuf volumes compacts qui les contiennent, les pièces apologétiques sont les plus nombreuses ; celles qui se rapportent à la défense du pouvoir temporel des papes les jalonnent presque du commencement à la fin. Nommé évêque à 34 ans, en 1849, le lendemain il se posait en sen-
linelle de l'Église, épiant tous les mouvements de ses persécuteurs.
Sucesseur de saint Hilaire, il ne sera pas appelé comme lub « le Rhône de l'épiscopat » ; il coule avec abondance et douceur, comme la Vienne et les Sèvres qui arrosent son diocèse. Mais dans sa douceur, il a la force deladoctrine,qui fait laforcede son caractère. Dans trente années d'épiscopat, il n'y en a pas une qui ne soit marquée à ce coin. La seule énumération. de ses actes est décisive.
En 1850, il célèbre le retour de Pie IX, ramené par l'armée française victorieuse de Gaëte à Rome, après les tragiques événements delà Révolution, et un exil de deux ans (tome I, page 253). En 1854 et 1855, il dénonce les paroles de Cavour, ministre dirigeant de la politique du Piémont, qui préparait sourdement l'œuvre d'iniquité, lançant Vidée^ que lapresse stipendiéeétaitchargée de vulgariser, avec l'appui de l'Angleterre et du gouvernement des Tuileries. Déjà. placé sous la surveillance de la police impériale, il fut menacé d'être traduit en Conseil d'État pour outrage envers un gouvernement allié (tome II, pages 436, 439). Il ne devait avoir cet honneur qu'un peu plus tard. En 1859, il adressa à son clergé une Lettre pastorale à l'occasion de la révolte des Romagnes(tome III, 28 septembre). En 1800, autre Lettre pour défendre le Bref d'excommunication lancé contre les usurpateurs des Etats du Pape et leurs complices (tome III, 7 avril). Appel de fonds aux fidèles, pour l'enrôlement des soldats pontificaux, et pour l'emprunt nécessaire (tome III, 26 juin).
A la fin de 1859, parut une seconde brochure intitulée : Le Pape et le Congrès. C'était la traduction du Mémorandum de 1856, mis en programme à une heure qui en aggravait la sinistre signification, au lendemain des événements accomplis en Italie, à la veille d'événements plus redoutables encore. On savait la provenance de la pièce. L'évêque
de Poitiers la dénonça avec sa promptitude ordinaire ; et non content de la réfuter, il la condamna solennellement, par un jugement canonique du 13 juin 18C0 (tome III, page 591). Ce fut l'année terrible de la papauté, l'année de Castelfidardo.
L'évêque de Poitiers se prodigua. Il avait le coup d'œil sûr : il devina le danger. Le 29 août, il ordonnait une quête dans son diocèse pour les besoins du Saint-Siège. Le 29 septembre, il demandait des prières, par Lettre-circulaire, pour l'armée pontificale. Après le désastre, il prononça l'oraison funèbre des morts qui avaient donné leur vie pour la cause de l'Église, dans sa cathédrale, avec des accents dont la douleur achevait l'éloquence. C'était le 13 octobre. Le service solennel avait été annoncé pour le repos de l'âme de Georges de Pimodan, pour ses officiers, pour ses soldats, et pour le jeune Georges d'Héliand, étudiant en droit de l'école de Poitiers, mort dans le rang. L'Evéque monta en chaire, au milieu du recueillement et du deuil d'une assemblée que la vaste basilique pouvait à peine contenir, et il parla ainsi : « C'est une grande science, et une science trop désapprise, que de savoir mourir. C'est surtout une grâce incomparable que d'être admis à mourir pour une grande cause... S'enrôler de soi-même au service de la vérité et de la justice ; épouser spontanément la cause délaissée du droit, de la morale et de l'honneur ; embrasser le parti du faible contre le fort, de l'innocent contre l'oppresseur ; courir à une mort certaine pour la défense de l'Église attaquée, et tomber victime volontaire de sa religion et de sa foi, c'est le comble de l'héroïsme... Vous attendiez de moi que je monterais aujourd'hui dans cette chaire. Il est dans les habitudes de l'Église de savoir honorer ses défenseurs, et de porter le deuil de ses morts. Et parce que, par une responsabilité que je ne décline pas, j'avais encouragé et béni le départ de plusieurs de ces jeunes volontaires, je
rougirais de moi à cette heure, si, retenu par les appréhensions d'une prudence pusillanime, je ne leur apportais le tribut de mon admiration, avec celui de vos prières. Vos sympathies sont assurées d'avance à ma parole. Si elle devait blesser quelques oreilles, j'en serais affligé. Par la grâce de Dieu, le pays que nous habitons s'appelle encore la France ; et ce nom permet toujours, ou plutôt il commande la franchise. Je m'expliquerai donc sans détour; et la louange des morts ne sera pas sans enseignement pour ceux qui survivent ». (tome IV, pages 45-46.) C'était bien la note de la situation : pour louer dignement des héros il fallait un orateur magnanime, qui bravât avec dignité l'ennemi caché, qui l'écoutait derrière la porte. Le 31 décembre, ce même prélat publiait un Mandement — ordonnance concernant le Denier de Saint-Pierre. C'était bien finir une année féconde en œuvres apologétiques, au service de « la cause sainte et méconnue. »
Mais le vaillant champion des droits du pontife romain allait lui donner des preuves plus éclatantes de son dévouement. Ici la lutte contre l'opinion égarée et contre ceux qui la dirigeaient sournoisement devient un drame. Le comte de La Guéronnière avait lancé une brochure sensationnelle, qui faisait suite à d'autres, et marquait une nouvelle étape d'une politique qui avançait vers son but sans jamais l'avouer. Cette brochure était intitulée : La France, Rome et l'Italie ; eWe portait les plus graves accusations contre le Pape et le clergé français. La protestation était nécessaire : elle ne se fit pas attendre. Elle vint de plusieurs côtés, comme j'aurai à le dire ; aucune ne fut plus vigoureuse, et n'eut des suites plus graves que celle de l'évêque de Poitiers, par le fait du gouvernement impérial, qui se crut visé dans la pièce. Il ne se trompait pas. Un Mandement resté historique, lu dans toutes les chaires du diocèse, mit en plein relief le rôle particulièrement odieux de Pilate,
responsable devant la postérité de la mort du Christ, malgré son apparente indifïërence, et attaché au pilori des •siècles par le Symbole des Apôtres, qui ne mentionne que lui. Le Mandement s'achevait par cette apostrophe : « Lave tes mains, ô Pilate ; déclare-toi innocent de la mort du Christ. Pour toute réponse, nous dirons chaque jour, et la postérité la plus reculée dira encore : Je crois en Jésus- Christ, le fils unique du Père, qui a été conçu du Saint- Esprit, qui est né de la Vierge Marie, et qui a enduré mort ■et passion sous Ponce-Pilate, qui passiis est siih Ponlio Pilato. De telles choses ne se renouvellent pas sur la terre; et sur ce point, nous voulons repousser les conclusions qu'on a prêtées à la brochure ». {11 février 1861, tome IV, pages 45 et suiv.).
Le gouvernement français effrayé, malgré sa toute-puis- -sance, de l'allure de la controverse, et des contre-coups qu'elle pouvait avoir sur l'opinion — la seule force dont il tint compte — se hâta de faire un exem.ple, pour enlever à l'épiscopat l'envie de suivre un des plus jeunes d'âge parmi ses membres. Le Mandement de l'évêque de Poitiers était du '22 février ; le 2 mars, le janséniste Rouland, avec l'apparat d'un vieux parlementaire, armé de tous les textes qu'il avait trouvés dans l'arsenal de nos lois et dans le t)ric-à-brac démodé du gallicanisme, annonçait au prélat que son Mandement était déféré au Conseil d'État. Après un accusé de réception du 3 mars, l'Evêque adressa au ministre, en date du 12 mars, des Observations sur le Rapport qu'il avait présenté à l'Empereur, et dont il repoussait les injustes accusations. Après avoir protesté contre les indignes procédés dont il était l'objet, sans aucun des égards qu'on a partout pour les prévenus, il déclare qu'il n'a pas voulu agiter les esprits, ni à Poitiers, ni en France. Il n'a pas outragé l'Empereur ; il n'a répondu qu'au comte de La Guéronnière. L'allusion à Pilate n'est pas le tableau de ce
qui est, mais de ce qui serait, si on suivait les desseins de la brochure. Il n'a pas insulté : il a averti (tome V, pag. 173-189).
Le '2 avril, le ministre Rouland lui signifiait la déclaration d'abus. L'Evèque répondit : « Je ne trouve pas d'autres sentiments dans mon âme que ceux qui furent exprimés à l'un de vos prédécesseurs par S. E. le cardinal archevêque de Lyon en 1845 : « J'ai reçu l'ordonnance royale que Votre Excellence a cru devoir m'envoyer ; je l'ai reçue dans un temps de l'année où l'Église retrace à notre souvenir les appels comme iVahus qui frappèrent la doctrine du Sauveur, et les sentences du Conseil d'État de l'époque contre cette doctrine. » (tom. IV, pag. '206). Cette réponse fière et piquante n'était qu'un accusé de réception. L'Evêque se réservait de revenir sur le Rapport de M. Suin au Conseil d'État. Il remplit sa promesse le 16 juin 1861.
Sa Lettre au ministre des cultes, la plus importante peutêtre de toute la controverse, renferme des préliminaires de très grande allure, où il le prend de haut avec le Gouvernement. Son diocèse l'acclame; lui écrit de conviction ; il obéit à la voix du devoir, non pas à des mobiles d'un ordre inférieur. C'est là une belle philosophie, qui faisait honneur à l'élévation de son intelligence, et plus encore à la dignité de son caractère. Dans la première partie de la Lettre, il répond aux accusations de déloyauté et de ruse : il soutient que son langage, exempt d'équivoque et de lâcheté, est consacré par les siècles et par les usages des peuples civilisés. Il a visé le comte de La Guéronnière, non pas l'Empereur. C'est la thèse qu'il avait défendue dans les Observations du 11 mars à M. Rouland. La seconde partie, toute dogmatique, est la réfutation, point par point, des considérants gallicans et hérétiques du Rapport de M. Suin. Nous reviendrons sur cette pièce.
La joute était brillante autant que cruelle. L'Evêque était
depuis le 4 mars dans le champ clos : son attitude était vraiment belle dans son ensemble. Cependant il resta dans les esprits une impression douteuse, non seulement dans les sphères officielles et au Conseil d'État, où l'on croyait avoir diminué le champion de la cause pontificale, en répétant qu'il avait manqué de vérité dans le caractère, mais encore auprès des admirateurs et des amis de l'évêquede Poitiers : là l'ironie, ici comme une tristesse. On lui reprocliait tout bas d'avoir accepté la juridiction du Conseil d'État en matière ecclésiastique. Cependant dans les Observations à M. Rouland, il avait protesté contre la qualification de Mémoire justificatif et de Défense produite devant le Conseil d'État : « Nous ne pouvons pas et nous ne devons pas nous justifier, nous défendre devant un tribunal que nous récusons (tome lY, page 174). Qui ne croirait sur parole le plus grand théologien de France, l'ultramontain le plus résolu après le cardinal Gousset ?
— Mais pourquoi se constituer un avocat devant un tribunal qu'on récuse? On trouva l'Evêque subtil dans la distinction qu'il établissait entre La Guéronnière et l'Empereur.
Un brochurier, comme tel, ne méritait pas, ce semble, cet excès d'honneur, d'être combattu avec tant de solennité, par un évêque de sa valeur. La massue d'Hercule n'était pas nécessaire pour écraser la mouche qui bourdonnait à son oreille ; encore moins l'anathème lancé du haut de la chaire contre un publiciste, fùt-il comte. Pouvait-il ignorer la provenance du factum ? Tous n'admettaient pas d'emblée la distinction entre ce qui est et ce qui serait^ si les conclusions de la brochure se réalisaient — déjà ces conclusions avaient reçu une application partielle — ni celle introduite entre avertir et insulter. L'apostrophe à Pilate avait un sens déterminé par l'histoire, car Dante l'adresse à Philippe le Bel, dans le drame d'Anagni, au chapitre XX du Purgatoire. C'est là que Montalembert l'avait prise, quand
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il écrivait : « Pour rien au monde je ne voudrais être le Pilate de la papauté». On trouvait le gentilhomme plus crâne, quand il avouait sans détour qu'il parlait à l'Empereur, et qu'il payait son courage de l'amende et de la prison. D'autre part comment soupçonner une faiblesse — ne durât-elle qu'un quart d'heure — chez un homme qui est sur la brèche depuis douze ans, et que nul n'a surpassé ni en éloquence, ni en sainte audace? La pièce qui inspirait des doutes sur lui contenait la preuve du contraire. Au lendemain de la déclaration du Conseil d'État, il écrivait au ministre des cultes : «. L'attitude énergique des évêques, même quant aux matières de foi et de discipline, a toujours été discutée par plusieurs de leurs contemporains.... A plus forte raison leur intervention en matière politico-religieuse a-t-elle été le thème des appréciations les plus diverses. Il est si ordinaire à ceux qui demeurent en arrière de se constituer juges de ceux qui marchent en avant! Non, Monsieur le ministre, ce n'est jamais qu'à ses risques et périls qu'un homme du sanctuaire se résoud à être homme d'initiative et de résistance. Combien il est plus avantageux et plus commode de pratiquer le silence et le laisser faire; de pouvoir-ainsi se prévaloir de sa sagesse et de sa modération auprès des puissances séculières ; de glisser même à leur oreille un désaveu discret et confidentiel des emportements de ses frères, et d'obtenir ainsi, pour soi et pour tous les intérêts qu'on représente, une faveur qui se traduit en avantages de toute sorte. Ferai-je ici ma confession? Pourquoi pas?. ..-Par caractère je serais porté autant que personne à rechercher ma tranquillité domestique, à éviter la lutte, à me parer des mérites de la tolérance et de la conciliation. Le savoir-faire ne me manquerait pas absolument pour calculer mes paroles et ma conduite, de manière à conserver des intelligences et à me ménager des bons vouloirs dans plusieurs camps, sans prévariquer formellement contre le devoir. Dans la si-
tualion faite à l'église de France, depuis le commencement de ce siècle, le Gouvernement est le dispensateur unique et absolu de faveurs très appréciables, non seulement au point de vue d'un profit personnel et vulgaire, mais dans l'intérêt des œuvres religieuses et charitables, auxquelles un évèque a voué toutes ses pensées et ses affections. Il m'eût été possible, autant et peut-être plus qu'à d'autres, d'atteindre certaines dignités brillantes et lucratives, qui ont été dévolues plus d'une fois déjà, et qui continuent de l'être, à ceux dont je suis l'aîné dans l'épiscopat. Je serais ingrat si j'oubliais les avances flatteuses que votre prédécesseur a été chargé de me faire par écrit au nom de l'Empereur, l'importance qu'on voulait bien attacher à mes services, les dispositions qu'on m'a manifestées de vive voix etpar entremise. Croyez-le bien, il est dans le cœur de l'homme de ne pas mépriser de tels honneurs, de tels avantages ». Ce langage est digne de saint Hilaire, que l'évêque de Poitiers cite ici, et avec lequel il concluait : « Je dirai donc, avec le grand (( évêque dont l'image est toujours devant mes yeux : « Pour jouir de tous ces biens, il fallait seulement calmer sa « propre conscience... Mais le zèle que la foi a mis dans T( mon âme n'a pas permis cela ; et je n'ai pas étouffé sous « les calculs d'un silence ambitieux, la conscience d'une « dissimulation criminelle envers Dieu, et d'une tolérance (( injurieuse à la vérité ». (tom. IV. pages 233-234).
Cette Lettre superbe ne dissipa qu'à moitié le brouillard qui resta sur l'attitude du Prélat. Si son historien a voulu estomper, avec une grande délicatesse de touche, ce quart d'heure de sa vie, il devait ce respect à la mémoire d'un homme qui fut un grand écrivain et un grand évêque.
L'affaire du Mandement du 22 février, avec toutes ses ■conséquences, fut la plus douloureuse pour l'évêque de Poitiers ; elle n'abattit pas son courage et ne tarit pas la sève de ses discours. Le 30 juin de cette même année 1861, il
prononça l'Homélie de la fête des Saints Apôtres, dans des conditions qui donnèrent à sa parole une solennité exceptionnelle. L'histoire nous a familiarisés avec la férocité des gouvernements persécuteurs, quand leur politique est démasquée, envers les champions de la vérité et de la justice. A Poitiers, l'état de siège avait été établi ; l'Evèque était enveloppé d'un cercle de policiers ; au lendemain de la déclaration d'abus, on l'épia de plus près : les galeries couvertes dissimulaient ceux qui n'avaient pas voulu s'asseoir dans la basilique. Hérode III succéda à Pilate : c'était toujours la même cause que l'Evêque défendait par des applications qui n'en étaient pas, disait-il, qui du moins ne lui semblaient pas séditieuses. L'Homélie fit du bruit ; elle fut déférée à Rome. L'année suivante, février 1862, Mgr Pie écrivait à M. Thouvenel, ministre des affaires étrangères, à propos de sa dépêche du 6 juillet 1861, adressée au chargé d'affaires de la France, et déposée parmi d'autres pièces diplomatiques au Sénat et au Corps Législatif. Nouvelles colères. C'était une manière très efficace de grandir l'homme qu'on traquait comme un fauve. La force aveuglée par l'orgueil et le dépit commet souvent de ces maladresses.
Le 4 avril 1862, l'évêque de Poitiers écrivait à M. Billault, ministre-commissaire du Gouvernementdansles deuxChambres pour la discussion de l'Adresse, qui avait porté à la tribune l'affaire de l'Homélie du 30 juin 1861. C'est une maîtresse pièce que celle-là : son étendue m'oblige à n'en donner qu'une analyse. Après des explications sur des questions personnelles, et divers incidents de la vie locale, l'Evêque aborde la doctrine avec sa supériorité ordinaire. En réfutant les assertions fausses du ministre, il prouve que la question du pouvoir temporel n'est pas un article de foi, sans être cependant une question libre ; car l'Église s'est prononcée, en appuyant ses décisions de notes qui enlèvent aux catholiques le droit de penser autrement. Cela ne veut
pas dire que le pouvoir temporel soit une pétrification enchaînée au dogme, et que le pape lui-même ne puisse pas en changer les conditions, (tome IV, pag. 423 et suiv.)
L'Evêque relève avec force l'invite adressée aux catholiques de donner des conseils au pape. Les catholiques, — fussent-ils hommes d'État — n'ont pas le droit déconseiller le pape sur les principes généraux qui régissent les sociétés humaines, et en particulier les rapports des deux puissances, parce qu'en cette matière l'Église enseigne avec infaillibilité. Ils ne sauraient conseiller le pape sur les applications spéciales des principes, telles que les réformes à introduire dans le gouvernement temporel de ses États. D'ailleurs la situation à Rome n'est pas ce que l'on pense: témoin le Mémoire de M. Rayneval, entièrement favorable au pape, et dont les conclusions concordent avec ce que lui, évêque de Poitiers, avait avancé dans V Instruction synodale sur Rome considérée comme siège de la Papauté, (tome II, p. 511.) Quant à conseiller au pape une abdication partielle ou totale, c'est impossible.
Ici, l'Evéque prend l'offensive ; il déroule en homme renseigné, avec une perspicacité rare, en se montrant aussi habile diplomate que bon théologien, l'écheveau de la politique impériale, le mystère d'iniquité qui s'en va par étapes vers le but scélérat poursuivi avec hypocrisie. Son jeu est serré ; il cite la dépêche de La Valette ; il reprend le discours de Billault à la tribune ; il confond les adversaires du pouvoir temporel par leurs propres paroles ; il les enveloppe de ses syllogismes, en coupant tous les ponts derrière eux. Cavour, le prince Napoléon sont pris à partie. Le sénateur Bonjean, le pieux détracteur du pouvoir temporel, qui en demandait l'abrogation au nom de saint Bernard et de sainte Catherine de Sienne, et qui fut réduit au silence par l'évêque de Nîmes, est exécuté de main de maître, (t. IV, pag. 454).
Pourquoi donc, continue noire éloquent apologiste, les catholiques conseilleraient-ils au pape l'abdication partielle ou totale de sa principauté? serait-ce parce que le pouvoir temporel est essentiellement mauvais, incompatible avec le progrès matériel et intellectuel des peuples, comme le prétendent Cavour et le prince Napoléon ? ou bien à cause de la nécessité, du droit et de la volonté de l'Italie d'avoir son siège civil à Rome, pour réaliser ainsi son unité? Aucunement. Ici, que de vigoureuses réponses ! quelles rétorsions d'arguments ! quel jeu cruel de contradictions jetées à la face du ministre-commissaire ! Logique irréfragable, science profonde, fierté d'allure, ardent patriotisme, tout concourt à former une apologétique triomphante. Pas n'est besoin d'être écrivain ou orateur : on est évêque quand on sait combattre le bon combat.
Mais en faveur de qui le pape abdiquerait-il? serait-ce pour le Piémont? Alors la faiblesse deviendrait un crime, tant les intérêts catholiques péricliteraient en pareilles mains. Le droit naturel et le droit canon interdisent au pape une pareille concession. Voilà pourquoi l'univers entier se lève pour défendre le pouvoir temporel . Voilà pourquoi le pape, qu'il soit italien, français, espagnol, autrichien, n'abdiquera jamais.
Accusé d'outrager l'Empereur, l'armée et la France, à propos de la présence de notre drapeau à Piome, l'Évêque répond : «Mon clergé, et tous ceux qui vivent dans ma familière société savent combien mon âme d'évêque et de Français est jalouse de voir la France demeurer fidèle à son rôle séculaire et providentiel de gardienne et de protectrice des droits du pontife romain. Tous les fidèles de mon diocèse ont gravé dans leur mémoire les nombreux passages de mes publications pastorales, où j'ai revendiqué pour la France et son gouvernement l'honneur de cette tutelle sacrée. » (tome IV, page 405). Lorsque le ministre-commis-
saire lui reproche de s'être dérobé derrière un apologue, il se redresse en ces termes : « Je crois avoir prouvé plus d'une fois que je savais avoir le courage de mes actes et de mes paroles. Je n'ai pas décliné, dans une autre circonstance, la responsabilité d'une assimilation qui me paraissait résulter du programme présenté par une brochure célèbre, si ce programme, ce qu'à Dieu ne plaise, venait à recevoir son exécution ». (tome IV, page 408). II ose écrire au ministre imposteur : a Se reposer à l'ombre du mensonge, c'est dormir sous de mauvais lauriers », Pour motiver sa Lettre, il avait déjà dit : ce Rien ne me semblerait plus méprisant envers le pouvoir, que de le laisser triompher dans l'injustice ; succès fatal, triomphe pernicieux, que l'expiation ne tarde pas à suivre. » (tome IV, page 387.) Il ne se posait pas en prophète ; mais il savait la théologie et l'histoire. Une fois de plus, les événements devaient donner raison à la doctrine.
Quand Tévêque de Poitiers a fini avec Piouland, avec Thouvenel, avec Billault, il se tourne vers Persigny. Dans une première Lettre du 18 décembre 1862, il défend la liberté de l'Église violée par certaines mesures du ministre de l'intérieur. Il relève et réfute les sophismes qu'il a mis dans une Lettre à l'archevêque de Bordeaux, dont il vantait la modération et le bon esprit. Ces sophismes consistaient à prétendre que l'expédition d'Italie était réclamée par des raisons de premier ordre, par un intérêt vital de la France ; que les graves difficultés qui préoccupaient l'Empereur étaient sorties de circonstances indépendantes de toute volonté et de tout calcul individuel; que l'intérêt de la religion demandait que le pape fût indépendant, avec ou sans le pouvoir temporel ; que la cause de l'Italie était sainte aussi, et qu'il fallait mettre ces deux intérêts en équilibre. C'était un habile homme que Persigny ; il savait présenter le mensonge en beau style, et cacher des desseins inavouables sous
les dehors du respect et de la bienveillance. Il est resté un des types les plus parfaits du genre que Napoléon III cultiva avec un succès si funeste. L'Evéque ne laissa pas debout une seule pièce de cet échafaudage, construit pour les besoins de la pohtique impériale. Dans une seconde Lettre du 27 décembre 1862, il tenait encore tète au tout*puissant ministre pour venger l'épiscopat français des accusations qu'il avait portées contre lui, affirmant la loyauté de ses collègues comme la sienne, niant tout parti pris d'opposition systématique au gouvernement établi. En terminant, il déclarait, la doctrine et l'histoire à la main, que l'Église et l'État ne sont pas des antinomies sociales; et que l'Église, amie de la paix, n'avait d'autre aspiration que l'union harmonique des deux puissances qui se partagent le gouvernement du monde. Le ministre ne se rendit pas : il était engagé dans la voie qui mène aux abîmes. Tout de même le dernier mot restait à l'Evêque. (Tom. IV, pag. 520).
Nous sommes en 1863. Les Etats Pontificaux, amputés des Marches et des Piomagnes, ont encore à vivre quelques années de vie agonisante. Mgr Pie demeure leur champion. Il fait les stations de la voie douloureuse, de Castelfidardo à Mentana, de Mentana à la Porta Pia, peut-être sans espoir, au moins sans défaillance. Il proclame les droits du pontife-roi sur le cercueil de Lamoricière, le 8 décembre 1865, (tom. V, pag. 49) et sur celui de Bernard de Quatrebarbes, le 30 mars 1868. D'une main il encourageait les zouaves de Velletri, le 17 Juin 1868 (tom. V, pag. 554), de l'autre, il sollicitait l'aumône des fidèles pour le Pontife appauvri (Ibidem, pag. 518). A la nouvelle que l'Empereur, entraîné par les sectes maçonniques, a retiré ses troupes, il a mesuré le danger ; et il court embrasser les autels, en ordonnant des prières publiques (tom. VI, pag. 1). Ce qu'il avait prévu arriva : Garibaldi et ses bandes envahirent les États du pape, prêts à se ruer sur Rome évacuée par l'armée
française. Trois Lettres circulaires du 13 et 30 octobre, du 3 novembre 1869, réveillèrent l'âme catholique, et par la prière préparèrent la victoire de Mentana, qui sauva ce qui restait du pouvoir temporel, et releva la France aux yeux du monde. Mais cet épisode glorieux était sans lendemain.
Bientôt les événements se précipitent. Le drapeau de la France, porté par des mains fatales, se replia une seconde fois, trahissant encore la cause sainte, sous prétexte de défendre sur le Rhin la patrie en danger, à l'heure où toutes les fautes et tous les crimes allaient recevoir leur châtiment. Alors la brèche de la Porta Pia laissa passer l'envahisseur sans scrupule. Pie IX poussa le cri d'alarme dans l'Encyclique Respicientes, où il prend l'univers à témoin de l'iniquité du Piémont et de son propre malheur. C'est à Poitiers qu'elle fut promulguée sur le champ, avec les larmes de l'éloquence et de la piété filiale, le 4 décembre 1870. (tom. VII, page 36.) Le Pontife vaincu et captif au Vatican ne poussait pas un gémissement qui ne retentît dans le cœur de l'Evêque. On le vit bien quand parut l'Encyclique du 3 décembre 1873 Etsi quœstuosam, où les attentats du Piémont étaient de nouveau recensés et dénoncés avec d'infatigables protestations, qui provoquaient d'infatigables preuves de dévouement et de fidélité, (tom. VIII, page 31).
Le soldat grec qui défendit à Salamine sa galère avec tant d'intrépidité, qui la saisit avec ses mains, quand on lui eut enlevé ses armes, et qui s'y suspendit avec les dents quand on lui eut coupé les mains, est resté légendaire. L'évêquede Poitiers défendit la barque de Pierre par la parole, par la plume, avec une constance inébranlable, au milieu des vexations d'un gouvernement égaré et tyrannique. Par là, il a bien mérité de l'Église et de la France catholique. Sa campagne de vingt ans pour cette noble cause suffirait à sa gloire. Il partage cette gloire avec d'autres, principalement avec Dupanloup, évéque d'Orléans.