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CHAPITRE III

DUPAN'LOUP, ÉVÈQUE d'oRLÉANS

Je place ici côte à côte deux prélats que des divergences doctrinales assez importantes séparèrent, et dont il sera parlé. Cependant ils se ressemblent sous certains rapports : tous les deux, hommes de grand talent ; tous les deux, en haut rang dans l'épiscopat de leur temps, par l'éclat qu'ils jetèrent, par les services qu'ils rendirent, quoique ces services ne fussent pas du même genre, ni peut-être de la même valeur, ni exempts de tout alliage à un égal degré. Mais dans l'apologétique, écrite ou parlée, de la France pour le pouvoir temporel du pape, ils ont eu le premier rôle, en déployant des qualités d'esprit et de cœur justement admirées.

Néanmoins ils étaient différents de tempérament. Comme je l'ai dit ailleurs, l'évêque de Poitiers était théologien ; il l'était partout et avec tout le monde. Il mettait la doctrine dans toutes ses œuvres, dans une oraison funèbre des zouaves, dans une lettre à tel ministre mécréant, dans la réfutation d'un écrit politique ; il se servait de l'Écriture sainte, delapatrologie, des arguments de saint Thomas, qu'il parlât à Billault, à Persigny, ou au Conseil d'État. Il prenait toujours la question par la base ; et c'est sur celte base qu'il édifiait ses homélies, ses mandements, ses lettres circulaires. Il avait naturellement le ton de la doctrine, il en parlait la langue, il en prenait la solennité : on ne le conçoit qu'en crosse et en mitre, assis dans la chaire, sous une ogive de sa cathédrale, d'où il instruisait les fidèles, et au besoin les puissants de ce monde, pour les avertir ou leur résister en face. Efjo sum episcopus.

L'évèque d'Orléans était tliéologien pour son compte : il l'était assez peu dans ses écrits. Par goût autant que par tempérament, il était publiciste. C'était l'évèque du dehors : il s'adressa aux hommes de son temps, aux milieux où il avait vécu, et qu'il connaissait bien. Il maniait dextrement l'argument relatif, celui qui serait compris et accepté; et comme il savait qu'à l'Académie, au Parlement, dans les salons mondains, dans les Facultés et les cercles oi^i il désirait être lu, on ne se pique pas de science théologique, et qu'on y est à peine philosophe, il ne surchargea pas ses œuvres d'aperçus métaphysiques, moins encore de citations sacrées. C'était l'évèque laïque, en donnant à ce mot un sens respectable: de là son allure dégagée et rapide. Celait un vélite, armé à Ua légère, qui lança à l'ennemi plus de flèches que de bombes, produisant quand même dans ses rangs des ravages considérables. Son infériorité doctrinale, du moins l'usage discret qu'il faisait de sa science d'école, est un des secrets de l'influence qu'il exerça sur les hommes du monde, d'abord sur les catholiques orientés à la moderne, ensuite sur les'politiques, sur les savants d'entre-deux, à moitié rationalistes, en route vers la vérité, y arrivant quelquefois, quand ils ne s'éteignaient pas dans le doute, drapés dans le manteau de leur honnêteté. Les laïques qui écrivirent en faveur du 'pouvoir temporel citaient l'évèque d'Orléans ; c'était leur Père de l'Éghse, leur casuiste, leur étoile. Il est juste de^econnaître que l'absence de théologie n'empêcha chez lui ni la clarté du bon sens, ni la vigueur de l'argumentation, ni la vivacité du trait, ni l'éloquence de ses indignations.

La différence de tempérament causait une différence de goût et de méthode, chez les deux éminents apologistes, pour la défense du même intérêt. L'évèque de Poitiers n'aimait que la publicité ecclésiastique : le mandement, la lettre circulaire, le discours synodal étaient les formes qu'il

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préférait ; c'est dans ces moules qu'il versait sa théologie et, sa politique, quand la théologie et la politique se touchaient sur les questions qu'il abordait. Il ne confiait guère ses, œuvres aux journaux, qu'il n'aimait pas. Descendre dans cette arène poudreuse lui paraissait presque messéant, sans, condamner néanmoins les évèques qui se servaient de la presse pour défendre l'Église: « Il est tout à fait en dehors de mes habitudes de livrer à la publicité des journaux les réclamations et rectifications que j'ai lieu d'adresser aux ministres de Sa Majesté. » (Lettre au ministre des affaires étrangères, 4 février 1862.) Quand il y était contraint parles circonstances, il s'excusait : « L'épiscopat est tenu d'avoir soin de sa réputation et de son honneur. Il peut négliger les attaques dirigées contre lui par cette presse quotidienne, que le pays a cessé de prendre au sérieux, et que l'un de ses coryphées vient de définir : Un tourbillon d'opinions confuses, d'affirmations opposées, d'informations contradictoires, qui s'imagine être un pouvoir, et qui n'est qu'une poussière emportée chaque jour par l'ouhli. Mais si l'accusation, au lieu de partir des régions vulgaires du journalisme, a pour auteur un fonctionnaire, etc. » (Lettre à M. de Persigny.) Cependant il savait la puissance de la brochure : a Nous ne nous le dissimulons pas : à certains égards, tout l'avantage de la popularité est du côté des faiseurs de brochures. Examinons ici le caractère, la portée et le résultat de notre action comparée à la leur. » (Mandement contre la brochure La France, Rome et l'Italie.) Il disait vrai.

L'évoque d'Orléans était journaliste et brochurier par nature. Dans ses œuvres complètes on trouve des livres didactiques en plusieurs volumes, tels que ceux sur l'éducation et autres. Mais les brochures de circonstance y sont plus nombreuses, et demeurent la caractéristique de son génie ; c'est l'arme qu'il a employée dans les affaires ecclésiastiques de France. Aux époques critiques, quand les

-opinions sont aux prises, que les passions s'échauffent, les gros volumes demeurent 'sur la planche : c'est l'heure des journaux et des brochures. La question italienne, à partir du Congrès de Paris en 1856, fit pulluler ces productions légères et ardentes. Le Gouvernement donna l'exemple avec ses journaux stipendiés et les brochures du comte de La Guéronnière.

On répliqua de toute part dans le même format ; les brochures obscurcirent l'air : la collection constitue, non pas un monument, mais une curiosité, qui n'est pas sans utilité pour l'histoire. L'évêque d'Orléans brilla entre tous danscette guérilla; il devint l'objectif des écrivains qui soutenaient la politique funeste de l'Empire; c'est la librairie Dentu qui fut l'officine d'où sortaient les brochures dirigées contre lui, comme on peut s'en convaincre en parcourant les catalogues de celte maison. Il surveillait le mouvement de très près, toujours debout, interrogeantl'horizon, l'oreille ouverte à tous les bruits, prêt à rendre les coups dans les vingt-quatre heures. Il tirait juste, il frappait fort, avec une sorte d'allégresse, plem de bravoure, et de cette furia francese que nul dans l'épiscopat ne possédait au même degré : « Je me suis tu, écrivait-il un jour, j'ai laissé dire; et cependant j'ai tout lu attentivement ; pas moins de cent articles de journaux ou revues sont sous mes yeux en ce moment. » (L'athéisme et le Péril social, pag. 8). Les discours de tribune, les pièces diplomatiques publiées, rien n'échappait à son regard d'aigle. 11 lisait les comptes-rendus du Parlement anglais ; il faisait venir de Turin le journal officiel du Piémont, où il surprenait la pensée, tantôt voilée, tantôt cynique, des ministres de Victor-Emmanuel ; jusqu'aux proclamations de Garibaldi, qu'il insérait dans ses philippiques, pour faire rougir des prineeségarés, mais trop lancés pour s'arrêter. Dans cette mêlée ardente, l'évêque d'Orléans souffrait d'indicibles douleurs, qui éclatent à travers ses écrits. On peut dire cependant qu'il

était dans sa vocation, et qu'il y goûtait les joies d'un soldat de carrière : « Je descendrai une fois de plus dans l'arène, sur le terrain de la publicité. Il est ingrat ce terrain, car je me découvre et je m'expose. Je suis seul et le plus faible contre une armée d'adversaires, qui vont se lever contre moi, sans que je sache auquel répondre. Qu'ils en fassent à leur aise. Ni mon honneur, ni ma conscience ne leur envient ce genre de triomphe. (La Convention du io septembre, pag. 10).

La lutte lui allait : l'arme choisie par l'adversaire un peu moins : « Nous avons le chagrin d'être condamné à voussuivre dans une forme de controverse qui nous inspire uneprofonde répugnance : la brochure, triste invention de la plus vulgaire littérature politique, à l'usage d'un public qui n'a pas la patience de lire, ni le courage de discuter en face, ni la volonté d'approfondir les questions. Nous sommescondamnés à parler de notre pontife, de notre père, non pas en évêque, en fils, mais en journaliste et pour les journalistes. Il le faut cependant, car notre devoir nous force à ne pas dédaigner les âmes de ceux qui nous lisent, et à ne pas déserter la cause de Celui que vous attaquez. > (Réponse à la brochure : Rome, La France et V Italie) — Maynard, toujours un peu malin, ajoute : « Est-il bien vrai qu'il eût une si profonde répugnance pour la forme brochurière, si bien appropriée à la nature de son esprit et de sa littérature » (i) 7

En résumé, dans la campagne de l'épiscopat françaispour le pouvoir temporel du pape, le cardinal PieetDupanloup se complétaient. Le premier était l'homme de la doctrine, le second celui du combat en plein vent ; l'un au pied de l'autel, l'autre sur la place publique. Les deux apologistes tinrent tète à l'Empereur, et dénoncèrent ses

(1) Mgr Diqoanloiqi et son hislorien, p. 117.

complicités sournoises, s'exposant à ses disgrâces et à ses vexations. Ils s'adressèrent au Piémont avec toute la liberté apostolique, que rien ne gênait. Ainsi ils donnèrent au Saint-Père la preuve de leur attachement, et la consolation des épreuves qu'ils endurèrent pour sa cause. Pie l'ultramontain, Dupanloup le gallican, combattirent ensemble pour conjurer le même péril. Si l'action des deux champions fut égale à quelques égards, leur œuvre écrite ne l'est pas. Ce qui reste du cardinal Pie est plus monumental: c'est la doctrine, grande par elle-même, qui survit au bruit des batailles, et aux circonstances qui les accompagnèrent. Ce que laisse Dupanloup fut plus retentissant à son heure, plus agissant sur un certain public, et destiné peut-être à l'oubli. Les feuilles tombées de l'arbre se dessèchent et le vent les emporte. Mais la mémoire de l'évêque qui rédigea ces pièces au bivouac, sur l'affût d'un canon, ne s'effacera pas ; elle demeurera à la plus belle page de l'apologétique du pouvoir temporel des papes au XIX^ siècle.

On connaît en détail les travaux de l'évêque d'Orléans, pour la défense de cette sainte cause. C'est d'abord, La Souveraineté j}ontifîcale selon le droit catholique et le droit européen, œuvre de fonds, substantielle, appuyée sur l'histoire, sur le raisonnement et sur les textes : un traité en règle, avec toutes les formes du genre. Quand le Piémont eut commencé ses entreprises, il écrivit la Lettre à M. Minghetti, ministre des /înances, sur la spoliation de Véglise romaine, La célèbre brochure : Le Pape et le congrès, qui émut l'Europe, par sa provenance, par son procédé fallacieux, et par ses conclusions désastreuses, lui mit à nouveau la plume à la main pour rédiger les Lettres à un catlwlique, si vigoureuses, d'une indignation superbe, d'une éloquence si entraînante, qui expliquent l'impression profonde qu'elles produisirent sur l'opinion. Dans la première, il exécute la brochure en quelques pages : a Vous me demandez ce que je pense de

la brochure : Le Pape et le Congrès, qui vient de se produire, avec toute la solennité d'un mystère qu'on voudrait on vain rendre transparent, dans l'intérêt d'une plus grande publicité... La brochure se divise pour moi en trois parties que

voici : Les i^rincipes, — les moyens, — le but J'ai rarement

rencontré dans ma vie des pages oià les sophismes, les conî tradictions flagrantes et, s'il faut dire le mot, les plus palpables absurdités fussent magistralement posées par l'auteur en principes... L'iniquité des moyens égale l'absurdité des principes... Il est difficile de faire plus d'efforts pour masquer le but, mais il se trahit ». Il termine par cette solennelle adjuration : « C'est assez sur cette brochure. Mais en finissant, je demanderai à l'auteur, s'il le veut bien, de se faire connaître tout à fait. On n'écrit pas de telles pages sans dire son nom ; on n'essaie pas de telles entreprises sans lever son masque. Il faut un visage ici ; il faut des yeux dont on puisse connaître le regard, un homme enfin à qui on puisse demander compte de ses paroles ». Quelle dignité, quelle fierté, qael courage dans ces accents contenus ! car il savait à qui il s'adressait. (25 décembre 1859).

La seconde Lettre, écrite moins d'un mois après (18 janvier 1860) roule sur le démembrement dont les États du pape étaient menacés, après la paix de Villafranca et le traité de Zurich, qui ne réglaient rien, et qui laissaient la porte ouverte à tous les attentats, comme l'avenir le démontra. L'idée mère de cette Lettre est celle-ci : que le sacrifice des Romagnes, présenté par les uns comme une nécessité du fait accompli, par les autres comme une solution, n'était pas une solution ; car « on ne sauvait rien, ni le droit, ni l'honneur, en se laissant aller aux entraînements d'une générosité contrainte et portant à faux. Il y aurait ici pour les esprits faibles grand péril d'illusion. Ce n'est pas ici une question de sacrifice : c'est une question de logique, de bon sens pratique, de droit européen, de haute probité et de

bonne foi... Je dois vous l'avouer, je suis triste en vous écrivant ces choses. Ma tristesse sans doute est une tristesse religieuse, une douloureuse émotion de ma conscience, en voyant ce qui se prépare contre la dignité de l'Église ; mais c'est aussi une tristesse d'honneur. Oui, tout ce que j'ai de plus délicat et de plus sensible dans l'âme est blessé, en voyant triompher le fait brutal, immoler le droit, sacrifier le faible. Que l'Angleterre y pousse et y applaudisse, c'est son rôle, à la bonne heure. Mais que la France y consente et y adhère, c'est autre chose : elle n'y est pas accoutumée ». Pour trait final : « Le pontife à qui l'Europe doit la victoire de Lépante et le triomphe de la civilisation chrétienne sur la barbarie musulmane, saint Pie V, serait bien étonné s'il voyait l'Europe consacrer en même temps, et au prix du plus généreux sang versé, l'intégrité de l'empire turc et le démembrement de l'État pontifical ».

Toutes les prévisions des catholiques se réalisèrent. Au lendemain de la guerre d'Italie, l'insurrection des Romagnes, fomentée par les intrigues du dehors, aboutissait à l'annexion de ces provinces au Piémont : l'État pontifical était plus qu'amputé, 'il était blessé à mort. Chaque année amenait un nouvel attentat, et causait un nouveau deuil aux âmes honnêtes. Le plan de la révolution, dont Victor-Emmanuel était le roi, Cavour le ministre, et Garibaldi le condottiere, se dessinait avec une clarté sinistre. La brochure la France, Rome et l'Italie, signée cette fois par La Guéron- ^nière, n'était pas pour rassurer les défenseurs du pape. L'évêque d'Orléans ne la laissa pas passer sans réplique. La Convention du 15 septembre 18G4 combla la mesure, et lui arracha un cri d'alarme. Son éloquence, faite de logique, de douleur et de sainte colère, n'était jamais montée plus haut ; elle déborda de son âme en traits de feu.

La brochure La Convention du 15 septembre contient deux examens de conscience, les plus rudes que jamais apo-

logiste ait fait subir à des souverains engagés dans les voies tortueuses du crime. Le premier est celui du Piémont : ce Donc, ce que je pense du Piémont. Simplement ce que les faits me condamnent à en penser. Je n'ai aucune confiance dans le Piémont, et je ne crois pas que la France puisse en avoir. Pour moi, je suis résolu à ne pas me faire illusion. Je regarde à ce qui seul parle net et haut ; à ce qui ne trompe que ceux qui veulent être trompés. Je vais droit aux faits, et je vais essayer de les résumer une bonne et dernière fois ». Ce résumé est de main de maître, avec une précision mathématique, avec une rigueur implacable, avec une intégralité qui ne laisse rien échapper : des faits, des dates, des chiffres, des pièces officielles signées et paraphées, s'accumulent sous la plume de l'éminent apologiste. Peu de réflexions ; peu de phrases, des phrases courtes comme des poignards d'abordage, et du même acier. Tous ces éléments, arides comme des os desséchés, se rejoignent dans des conclusions émouvantes, et forment la vision sinistre d'une politique de qui-ffze ans, misérable, honteuse, déloyale. C'est le classique spectre de Machbeth qui se dresse devant un gouvernement coupable, et en appelle, non pas à sa conscience étoufl"ée par l'ambition, mais à l'opinion du monde qui assiste écœuré à ses noires trahisons. « Et si maintenant vous me demandez ce que je pense enfin de notre allié, je le dirai : J'en pense ce qu'en doit penser quiconque n'est pas de ceux qui regardent et ne voient pas, écoutent et n'entendent pas ; quiconque a conservé une conscience et un cœur d'homme dans sa poitrine ; quiconque ne compte pas pour rien la justice, l'honneur, la parole donnée, le sang des peuples ».

Le second examen de conscience est pour la France. Ici l'évêque d'Orléans met une sourdine à sa pensée : simple tournure de courtoisie, d'une prudence imposée par la situation, qui laisse percer le soupçon, voire l'accusation

pour qui sait lire entre les lignes. Malheureusement l'apologiste avait tous les droits, non pas contre son pays, mais contre le prince qui présidait à ses destinées. « Maintenant que j'ai dit ce que je pense du Piémont, je dois dire ce que j'espère de la France. Ce que j'espère de la France, c'est simple à dire... j'espère, je crois, je sais que la France a une parole, et qu'elle entend la tenir ; un honneur, et qu'elle entend le garder... Qu'est-ce donc qu'a toujours pensé, dit et voulu la France ? Le voici sans commentaire : le moment est solennel : nous touchons à l'heure du péril suprême ; c'est pourquoi je rappelle tout ». Suit le relevé de toutes les proclamations de l'Empereur, avant et après la guerre d'Italie, à Paris et à Milan, de sa Lettre au Saint-Père pour lui garantir les Piomagnes soulevées contre son autorité ; de tous les discours des orateurs de son gouvernement à la tribune du Sénat et du Corps Législatif ; de toutes les Lettres et Circulaires de ses ministres pour rassurer les catholiques ; de toutes les pièces diplomatiques tombées dans la publicité. Jamais engagements plus sacrés n'avaient été pris par une grande nation devant Dieu et devant les hommes.

Parallèlement à cet exposé rétrospectif des actes de notre gouvernement, l'évêque d'Orléans dessine plus nettement encore le but du Piémont ; et à coups de citations authentiques, il expose l'interprétation qu'il donne à la Convention du -15 septembre: « Nous avons écrit en français, dit-il, avec une amère ironie ; il a traduit en italien. » Il décrit avec douleur la marche du Piémont vers Rome; il prédit son succès. Devant tous ses attentats, il s'étonne, il gémit sur la patience de l'Empereur, dont la responsabilité est engagée à fond. Il devine le jeu ; il contient l'émotion qui bouillonne dans son âme d'évêque et de patriote. Correct jusqu'au bout, par convenance non pas par faiblesse, il répète à chaque paragraphe qu'il croit à la parole et à l'honneur de la France.

Mais dans ses conclusions il s'échappe à lui-même, impuissant à demeurer calme devant les contrastes qu'il vient de décrire. S'il se résigne au départ des troupes françaises de Rome, stipulé dans la Convention, c'est qu'il veut croire quand même à la parole de la France: ce Pour moi, j'ai toujours pensé, je pense encore que la parole de la France remplacerait son épée, et qu'un jour viendrait où l'Empereur, avec toutes les puissances catholiques, dirait solennellement à l'Italie : La souverainelé du pape est neutralisée, et placée sous notre garantie collective. Vous n'y toucherez jamais, jamais, jamais. Cette parole pouvait être dite à Villafranca, à Zurich, à Gaëte, à Naples, à Paris ; elle pouvait être écrite dans la Convention du 15 septembre. Mais elle n'y est pas. Or si avant la campagne d'Italie, les services rendus par la France au pape étaient volontaires, après la campagne d'Italie ils sont obligatoires. Car nous garantissons la papauté contre les conséquences de nos propres actes, et nous l'avons promis. C'est désormais un point d'honneur. » Il revient à la même idée par tous les chemins, et ne se lasse pas de la répéter : « Quand la souverainelé pontificale ne reposerait plus sur l'épée de la France, elle reposerait toujours sur son honneur. Le jour où le pape serait dépossédé, après notre abandon la France serait déshonorée. Il n'en sera pas ainsi. Et c'est pourquoi je laisse tomber de mes mains cette Convention, qui ne convient de rien, cet arrangement, qui n'arrange rien ; mais je me console, espérant en Dieu, et répétant toujours la même parole : Quand la France après deux ans ne serait plus garante de rien, elle demeurerait responsable de tout. Non, la France ne sera ni la dupe, ni la complice du Piémont. Le Piémont nous a rendu notre parole : nous la reprenons. »

La brochure échappait par sa forme savante aux poursuites des procureurs : elle n'en était pas moins terrible. Le prince dévoyé, qui faisait condamner l'évêque de Poitiers,

dut regretter de ne pouvoir pas user du même procédé visà-vis de l'évéque d'Orléans, qui le dénonçait comme traître à la postérité. En se sentant deviné, il dutfrémir des vérités qu'il lui servait, et qui tombaient comme des soufflets sur son visage de Janus.

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