LE CARDINAL MATTHIEU. — PLANTIER, ÉVÈQUE DE NIMES. APOLOGISTES LAÏQUES
En France, le cardinal Matthieu, archevêque de Besancon, vient en bon rang parmi les écrivains apologistes. Par tempérament il n'était pas très batailleur ; avant tout administrateur, rompu aux affaires, il rendait des services à l'Église, à la tribune du Sénat, où il montait souvent : on ne pouvait pas l'accuser d'ardeur intempestive, ni d'esprit d'opposition systématique. Avec son calme ordinaire, il publia un volume in-8'' de 68 7 pages sous ce titre : Le Pouvoir temporel des paj)es justifié par Vliistoire, et ce sous-titre '.études sur les origines, l'exercice et l'influence de la souveraineté pontificale. L'œuvre est divisée en deux époques de trois périodes chacune. Elle se compose de pièces bien choisies, irréfutables comme des faits et des chiffres ; le serpent de l'erreur devait user ses dents contre les pierres de ce monument. Ce jour-là le cardinal mérita de l'Église et de la France catholique. Quand les pèlerins de Rome, pendant les fêtes mémorables du centenaire des Saints Apôtres Pierre et Paul, virent passer Son Éminence, général un quart d'heure, devant le front de bandière des troupes pontificales, déployées sur les pelouses de la Villa Borghèse, ils convinrent qu'elle avait gagné cet honneur.
Plantier, évèque de Nîmes, plus jeune et plus ardent, ne se contenta pas de faire parler les morts ; il parla pour son compte. Amplificateur par artifice de rhétorique, drapant sa pensée dans un style large acquis par l'étude, il était par caractère logicien et marteleur : il frappait fort et juste. L'un
des derniers venus dans l'épiscopat, il se mit vite au premier plan. Il défendit d'abord le pouvoir temporel dans ses Mandements. En 1859, au lendemain de la publication de la brochure Napoléon III et l'Italie, il combattit l'ennemi caché, un des premiers parmi les évoques, dans deux grandes Pastorales intitulées : La puissance spirituelle de la papauté, et Le Pouvoir temporel du Saint-Siège. En 1860, la brochure Le Pape et le Congrès, anonyme comme la précédente, mais dont l'auteur voulait être deviné, ne laissa pas l'évêque de Nîmes muet. Il discuta le factum, qu'il n'eut pas de peine à réfuter, avec une érudition vaste, une vigueur de raisonnement sans réplique, croisant ses feux avec d'autres champions de la même cause, dont il va être question. C'est lui encore qui tint tête au ministre des cultes et à son étrange prétention d'arrêter les mandements des évêques à la frontière de leurs diocèses, leur interdisant de les mettre en brochure ou de les verser dans les journaux. La liberté de l'enseignement catholique était violée ; on passa outre: le ministre en fut pour ses frais. C'est lui qui répondit le plus solidement au discours du sénateur Bonjean, quelque peu facétieux, le jour où il combattit le pouvoir temporel, en invoquant les témoignages de Charlemagne, de saint Bernard et de sainte Catherine de Sienne. Ainsi il mérita que Persigny, ministre de l'intérieur, dans une Lettre au cardinal de Bordeaux du 14 novembre 1861, le désignât, avec l'évêque de Poitiers, comme un des deux prélats les plus violents de France, dans les polémiques avec le gouvernement impérial. Si Plantier connut l'accusation portée contre lui, — pouvait-il l'ignorer, puisqu'on le savait à Bordeaux et à Poitiers? — sa sainte ambition dut être satisfaite, en se voyant mis en parallèle avec l'homme le plus complet de l'épiscopat de son temps .
Autour de Dupanloup, qui fut toujours un des centres du mouvement catholique, il y avait un groupe de laïques^ dis-
tingLiés par l'intelligence et la haute culture, plus encore par leur esprit de foi et l'ardeur des sentiments dans la défense de l'Église. Ils portaient des noms connus dans les lettres, et par le rôle que la plupart avaient joué dans nos luttes politiques et religieuses, A mon grand regret, je suis obligé de men tenir à une énumération sèche de leurs travaux apologétiques, dont j'aurais souhaité donner des extraits, comme pour les évêques qui commandèrent la campagne du pouvoir temporel. Alfred de Falloux écrivit Vltinéniire de Turin à Rome, et Le Devoir dans les circonstances actuelles ; Albert de Broglie, La Souveraineté pontificale et la liberté ; AugyisVin Gochin,£a question italienne etla question catholique en France; le comte de Quatrebarbe, Souvenirs d'Ancone ; de Carné, Sur le Pape italien avec V Italie-une; Poujoulat, ies Droits dwPape; Villemain, La France, VEmpereur, la Papauté. Montalembert se signalait entre tous. Après avoir soutenu, avec de Falloux, l'expédition de Rome à la tribune de la Constituante, il rédigea, dix ans plus tard, la brochure intitulée : Pie IX et la France en 18i9 et 1859; et ses Lettres à Cavour, véritables philippiques enflammées d'amour et de colère, qui ressemblent, avec plus d'ampleur oratoire, à celles de l'évèque d'Orléans. Il disait au tout-puissant ministre : ce Cette promesse, vous ne la tiendrez pas. Je ne parle pas de votre bonne foi : je constate votre impuissance. J'ai pour garant de cette impuissance vos ancêtres, vos auxiliaires, vos antécédents. » C'est l'exorde de la seconde Leitj-e. ce Je crois aux promesses éternelles; mais je n'y croirais pas, je croirais au triomphe définitif de Machiavel et au vôtre, que je n'en protesterais pas moins, et toujours, et tout seul. » C'est la péroraison. A la même époque, le vicomte de Melun publiait La Question romaine devant le Congrès ; Saint-Marc-Girardin De la situation de la Papauté au 1'"' janvier iSGO: apologie borgne, qui témoigne de dispositions favorables au Saint-Siège, qui du moins
était la réfutation pleine de la brochure : Le Pape et le Congrès.
Alatribunedu Corps Législatif, ÉmileKeller,jeunedéputé, prenait chaudement en main la cause pontificale, dans un discours qui promettait un orateur, et révélait déjà un chevalier : l'avenir ne devait pas tromper ces espérances; car il sut défendre sa chère Alsace avec l'épée, et l'Église avec la parole et la plume. L'histoire tiendra compte à Thiers de son intervention, comme député de Paris, en faveur du pouvoir temporel. Il sut choisir son heure. Il sortait d'un long silence forcé : sa harangue produisit une sensation profonde ; l'Empereur s'irrita : Pie IX remercia le vieux parlementaire, qui devait l'abandonner à son tour, quand son intérêt personnel changea avec les événements. Ce jour-là il fit de l'opposition à un gouvernement qui n'acceptait pas ses services : ce fut la raison dernière de son dévouement à l'Eglise.
Lacordaire ne savait pas assister aux nobles combats sans y prendre sa part. Lui aussi lança sa brochure, haute comme son intelligence, loyale comme son âme, dans laquelle il eut peut-être le tort d'appeler le pouvoir temporel « gouvernement d'ancien régime. » Ce n'était qu'un mot malheureux. On pouvait le justifier, puisque l'évêque de Poitiers, répondant à Billault, qui accusait à la tribune le pouvoir temporel d'être voué à une immobilité « glacée », contraire au progrès de la civilisation moderne, soutenait que ce pouvoir ne participait pas à l'immobilité du dogme, et qu'il était susceptible de recevoir des réformes, quand elles étaient nécessaires. Mais sur les lèvres du grand dominicain le mot revêtait un sens quelque peu équivoque.
Parallèlement à l'armée de l'évêque d'Orléans, et sans partager toutes les idées du bouillant prélat, l' Univers était le soldat du pape. Le premier à dénoncer les périls de l'expédition d'Italie, il applaudit à nos victoires. Le lende-
main de la paix de ViUafranca, il traçait, par la plume de Louis Veuillot, un plan d'alliance des nations catholiques, pour faire face à la révolution, qui triomphait avec le Piémont. Ces pages, aussi politiques qu'éloquentes, ne sont pas effacées de nos souvenirs. Mais la voix de la vérité est importune aux oreilles des gouvernements qui ont tort. La plupart des défenseurs du pouvoir temporel souffrirent persécution pour la justice. L'évèque de Poitiers fut traduit en Conseil d'État ; Dupanloup eut de nombreux chagrins : Plantier encourut la disgrâce ; Montalembert alla jusqu'au seuil de la prison. L'Univers mourut. Un décret du 30 janvier 1860 supprimait court et net le journal, coupable d'avoir publié l'Encyclique NuUias certe. C'est ainsi que Napoléon III payait ses services. Après le désastre, Louis Veuillot écrivait : « Le journal valait 500, OCO francs. Taconet perd plus de 200, 000 francs sortis de sa poche, et qui n'y rentreront pas... Quant aux rédacteurs, ils n'étaient pour rien dans la propriété ; ils ne doivent rien : ils n'ont rien. Voilà des carrières brisées, sans moyen d'en recommencer d'autres. Du Lac a plus de cinquante ans, et des parents à soutenir. Eugène, réunissant toutes ses ressources, a six mois devant lui. Rupert, rien ; Coquille, rien. Moi, je puis aller, tant que j'aurai de la santé et des yeux. J'ai vu le plus beau spectacle du monde ; j'ai vu depuis deux mois tous ces hommes de cœur, constamment en présence de cette situation dans laquelle ils allaient tomber, ne pas hésiter un instant, être toujours prêts à faire tous les sacrifices, les faire vingt fois dans leur esprit ; et enfin, au dernier moment, n'éprouver que la noble allégresse de faire retentir la parole du Saint Père, au risque de perdre à la fois leur pain et, ce qu'ils considéraient davantage, leur liberté. » {Lettres à son frère, tome I.) C'est de l'héroïsme sans phrases, digne des plus beaux siècles de l'antiquité chrétienne. Cette apologétique pour le pouvoir temporel, sortie des
brochures, des journaux, des mandements, des circulaires, des lettres adressées aux ministres de France et du Piémont, des discours de tribune, etc. forme une sorte de panoplie, qui restera l'honneur de la France catholique, et que les futurs historiens regarderont avec émotion, comme nous admirons, dans nos musées militaires, les grandes armures de nos pères, qui nous rappellent leur vaillance. En parcourant ces pages tracées par des hommes d'un génie si divers, on est frappé de l'unité de vues qui y règne. Montalembert écrivait à Cavour : « Vous me demanderez de quel droit je parle au nom de tous. Vous aviez compté peut-être sur nos divisions. Oui, nous sommes et nous demeurerons divisés sur bien des questions. Mais la France et le Piémont semblent s'être entendus pour nous rapprocher. » (2^ Lettre.)
A l'unité de vues s'ajoute l'unité d'accent, de la note que rendent ensemble tous ces écrivains éloquents. Ils ont pri.s la question romaine par tous les bouts : la foi, la justice, le bon sens, l'histoire, tous ces titres ont été invoqués. Mais les voies déloyales des conquérants de la Rome papale arrachent à tous des cris d'indignation implacables : ils flétrissent l'astuce piémontaise : ils rougissent de la complicité de notre Gouvernement, qu'ils sous-entendent quand ils ne la dénoncent pas en propres termes. Ici l'apologétique devient tout à fait française. Nous avons nos défauts : les autres peuples nous reprochent notre légèreté ; nous sommes sujets à des entraînements, ainsi que nos annales en témoignent. Mais de l'aveu du monde entier, nous sommes francs de fait et de nom. Nous n'avons trahi personne, ni jamais péché contre l'honneur. Le Pape abandonné n'accusait pas la France, mais son empereur. Les mensonges du Piémont et les lâches complaisances de notre Gouvernement, signalés par tous, provoquent une particulière éloquence chez l'évêque de Poitiers, toujours maître de sa parole et calme encore dans l'émotion ; plus encore chez
l'évêque d'Orléans et chez Montalembert, les mieux organisés pour sentir, pour soulTrir et agoniser dans la mêlée : pro justitia agonisare pro anima tua.
Pendant qu'en France, évêques, journalistes, écrivains, orateurs combattaient pour le pouvoir temporel, eu Italie, les zouaves de Lamoricière et de Cliarette, unis aux zouaves suisses, hollandais, espagnols, irlandais, autrichiens, canadiens, combattaient à leur manière pour la même cause, à Rome, à Velletri, à Forli, à Spolète, à Castelfidardo, plus tard à Mentana et à la Porta-Pia. A Castelfidardo, une petite armée jeune et vaillante, commandée par Lamoricière, abandonnée par l'Empereur, tomba, comme les Spartiates aux Thermopyles, mais pour une cause plus sainte encore, dans un infâme guet-apens. Malgré des prodiges de courage, elle fut écrasée par le nombre, trouvant dans sa défaite une gloire immortelle, jusqu'à maintenant et pour les siècles attachée à son nom.
Quand on va d'Ancône à la Santa Casa, on arrive sur le plateau où est bâtie la ville de Lorette. Là, on a à ses pieds une plaine étroite, bornée d'un côté par les collines, de l'autre par la mer. On ne contemple pas sans émotion ce champ de bataille, qui fut le théâtre d'une action engagée entre des forbans et des héros, et qui vaut certes les plus brillantes de notre époque, par la grandeur des intérêts et la sublimité des sentiments. Devant ce paysage où il y a encore du sang, on songe involontairement aux Machabées, et on répète avec les Saints Livres : « C'est ainsi qu'ils sont morts les vaillants d'Israël : Quomodo cecidenint fortes Israël. »
S'il était entré dans les desseins de la Providence de sauver la souveraineté temporelle de son Vicaire en cette fin de siècle, elle l'aurait été par des soldats de cette valeur:
Si Perçfania dcxlra Defendi passent, ctiani hucdefensa fuissent.
Mais elle devait succomber dans une lutte iné^rale, en attendant les revanches de l'avenir.
Dans le jardin du Vatican, à la villa Pia, on voit représenté en sculpture un zouave pontifical étendu par terre, blessé à mort, et tenant eacoi-e sou fusil dans ses mains défaillantes- Réminiscence du tableau de la mort de saint Pierre de Vérone, peint à Venise par Le Titien. Le moine écrit sur la poussière avec son doigt : a Je crois en Dieu et en .lésus-Christ ; » dernière protestation contre les hèrétiliques qui l'ont assassiné. Le zouave écrit: « Vive Pie IX, pontife et roi », suprême protestation contre Minghelti, Farini, Cavour, Cialdiui, Garibaldi et Victor Emmanuel qui les commandait tous. Lui aussi, il meurt assassiné pour expier le crime de sa fidélité au pape et à ses droits.
C'est l'apologétique du pouvoir temporel, écrite à la pointe de la baïonnette, avec le sang des héros.
CIIAPITr.E V