LE SYLLABUS ET LE GOUVERNEMENT IMPÉRL\L
Le SiiUahuf:, annexe de l'Encyclique Quanta Ciirà, est un des actes les plus considérables du pontificat de Pie IX, qui en compte tant d'autres. Il est placé entre la définition dogmatique de l'Immaculée-Conception (1854) et le concile œcuménique du Vatican (1870). Un seul de ces trois actes suffit à la gloire d'un règne.
Ce qui frappe d'abord dans l'histoire de ce célèbre Document, c'est le moment de sa promulgation. S'il y a, comme on dit, le moment psychologique, calculé par les habiles, et qui correspond à la plus grande somme de chances de succès, celui-ci n'avait pas ce caractère : humainement parlant, il était mal choisi. C'était au lendemain de la campagne d'Italie, après le désastre de Castelfidardo, et la mutilation du pouvoir temporel par les annexions piémontaises. Le Pape, calme dans sa douleur, et fier malgré sa défaite, n'acceptait pas les faits accomplis : ses protestations, dignes mais véhémentes, éclataient à toute occasion. D'autre part, la conjuration franco-italienne n'avait pas consommé son oeuvre, qui commençait à peine. Le programme était connu, malgré les procédés hypocrites dont on enveloppait son exécution : Andremo al fundo, avait dit Victor-Emmanuel ; ce mot cyniquement cruel se vérifiait à la lettre un peu chaque jour. Entre le Pape-roi et les envahisseurs de ses États, la lutte continuait implacable, tantôt sourde, tantôt retentissante : le droit se raidissait : la force brutale avançait. La présence de l'armée française à Rome, en face des zouaves de Charette, ne changeait rien à la situation; elle servait tout au plus de voile, en empêchant la réalité d'éclater
aux yeux du monde catholique, dont des événements peu éloignés allaient dissiper les dernières illusions. A cette heure critique, l'acte du Pape semblait être une imprudence. LeSijllabus irritera l'opinion moderne, dans les instituts, dans les parlements, dans les officines des journaux ; il blessera profondément l'Italie et le Gouvernement impérial. On rendra les coups au vieillard du Vatican.
Le SijUabiis est, en effet, un réquisitoire en règle contre toutes les erreurs du xix^ siècle. Depuis vingt ans, Pie IX n'avait pas cessé de les dénoncer dans des Brefs, dans des Encycliques, dans ses Allocutions consistoriales, si chaudes, si vibrantes, et que l'éloquence du pontife ajoutée à l'autorité du docteur rendait si redoutables. Encore aujourd'hui, on ne parcourt pas sans admiration le Recueil de ces pièces souveraines. Le SijUahus est le résumé de toutes les erreurs déjà condamnées ; elles y sont réduites en propositions de forme scolastique, sans développement d'aucune sorte, sans ornement de style, espèce d'ossements arides, qui, en se juxtaposant, deviennent comme le spectre de l'erreur à notre époque. Aucun concile ne condamna jainais autant d'hérésies. Dans une seule pièce, un seul pape lésa écrasées toutes : panthéisme, naturalisme, matérialisme, rationalisme à tous les degrés, indilTérentisme, latitudinarisme, socialisme, communisme, franc-maçonnerie, erreurs sur les droits de l'Église vis-à-vis de la société civile, sur les rapports de l'Église et de l'État, sur la morale, sur le mariage, sur l'école, sur le pouvoir temporel des pontifes romains, sur le libéralisme ; rien n'échappe à l'anathème. C'est la plus vaste synthèse d'erreurs qui ait jamais été présentée à un siècle; non pas sous forme historique, mais en constatant le fait, le péché et le malheur de ce siècle. Cette synthèse doit se synthétiser à son tour en un seul mot, qui est le séparatisme ou le laïcisme. On peut choisir entre ces deux identités.
Être une faiblesse dans le monde, une faiblesse trahie par les méchants, délaissée des bons, de qui l'opinion tapageuse s'est retirée, et prendre à partie les forts qui ont en ce moment la main aux affaires, qui disposent des multitudes toujours faciles à tromper, et des moyens de gouvernement à peu près irrésistibles ; dire aux forts des vérités cruelles, d'autant qu'elles ne sont pas des vérités générales seulement, mais des vérités qui tombent sur leur tète et sur leurs méfaits : ce n'est pas là de la politique humaine ; c'est plus ou moins que du courage : c'est de la folie. Ainsi raisonne la sagesse mondaine : on sait assez que Pie IX puisait ailleurs ses inspirations. Dupanloup était sous la fascination de ce spectacle quand il érivait : « C'est un grand acte assurément pour quiconque
saura se placer ici au vrai point des choses Et je dis
que, même à un point de vue tout humain, cela est grand. Et pour moi, je trouve que le Pape, tel qu'il est, est à cette heure quelque chose d'admirable. Fussé-je un simple philosophe aussi bien que je suis un chrétien et un évêque, oui, je trouverais que c'est un beau spectacle que ce vieillard, en proie aux plus grandes tristesses, menacé plus que jamais, et qui, au milieu du frémissement de tous ses ennemis qui l'assiègent dans ses dernières petites frontières, oublie tous les périls, et ne songe qu'à élever la voix pour défendre l'ordre moral et toute la société européenne contre les illusions, les faux principes, les doctrines erronées, prévoyant d'ailleurs leffroyable tumulte qui va se faire autour de lui et autour de nous. Oui, cela est grand. Et malgré nos défaillances, qui n'admirerait une telle intrépidité au milieu des difficultés présentes, et le peu de souci de tout ce qui n'est pas la vérité éternelle? (1) »
(1) La Convention du iô septembre et l'Encyclique 'lu S décembre, p. 97-99.
A peine le Syllabus était-il promulgué avec l'Encyclique Quanta cura, que le déchaînement des passions commença, comme c'était prévu. Nous sommes en France. Nulle part, sauf en Italie peut-être, l'émoi réel ou factice ne se manifesta avec la même intensité. Ce fut le turnultHs gallicus transporté du Capitole de Rome sur les bords de la Seine. Le lejanvier 1865, le ministre de la justice, Jules Baroche, écrivait une Lettre circulaire aux évêques, qui autorisait « la publication dans l'Empire de la partie de l'Encyclique du 8 décembre dernier, qui accorde un Jubilé pour 1865», et interdisait la première partie de l'Encyclique et le Syllahus annexe, comme « contenant des propositions contraires aux principes sur lesquels repose la Constitution de l'Empire». Qu'y avait-il sous ces formules officielles? D'abord les vieux errements du gallicanisme, codifiés depuis deux siècles par Pithou et Dupuy, et réédités dans les Organiques qui réservent les droits de l'État sur les actes du Saint-Siège, avec la prétention de les autoriser, si après examen, il est établi qu'ils ne contiennent rien de contraire aux « maximes du royaume ». C'était rococo et d'un illogisme criant, en face des idées de sécularisation et de libéralisme qui avaient prévalu dans la France nouvelle, et des rapports nouveaux qu'elles avaient créés entre l'Église et l'État. Dans l'espèce, ce n'était qu'un prétexte et un moyen : le vrai motif de l'attitude du Gouvernement était autre. Si, aux termes de la Circulaire ministérielle, le Syllabus était contraire « aux principes sur lesquels repose la Constitution de l'Empire », c'est parce que l'Empire, issu de la Révolution, où il puisait sa raison d'être, où il trouvait un point d'appui fragile, ne supportait pas qu'on touchât à des principes chers à son cœur. La lutte, en effet, était alors et est encore entre la Révolution et l'Église ; antithèse formidable, dont un des termes doit succomber sous les coups de l'autre, dont la défaite ou la victoire décidera de l'avenir du monde. A par-
tir de Pie VI, témoin et victime de la Révolution, les pontifes romains n'ont pas cessé de dénoncer les erreurs et les dangers de la société moderne, en frappant sur les idoles défendues avec fanatisme par des gouvernements égarés. Pie IX revenait à la charge, avec une solennité, avec une vigueur d'expression, avec une puissance d'accumulation qui faisaient de son intervention doctrinale dans les affaires européennes un véritable événement. L'Empire ne pouvait pas laisser passer ses attaques sans se couvrir : la tyrannie fut son bouclier.
Napoléon III comprenait qu'on touchait aux bases de son gouvernement ; mais il se sentait surtout dénoncé pour ses faits et gestes de la veille. Pour n'en fournir que quelques exemples : après avoir répandu dans les esprits des erreurs subtiles, afin de s'assurer la complicité de l'opinion, par sa funeste campagne, entreprise malgré les hommes d'État qui l'entouraient, il avait porté au pouvoir temporel du Pape des coups qui devaient amener sa chute. Les propositions 75 et 76 du Syllahus condamnaient toutes les brochures de La Guerônnière, et l'alliance désormais officielle de la France et de l'Italie dans l'accomplissement d'un plan néfaste, dont elles portent devant l'histoire toutes les responsabilités. Napoléon III, après avoir poussé les provinces de l'État pontifical à l'insurrection, et favorisé la prise de possession du Piémont, proclamait la doctrine du fait accompli, très commode pour les oppresssurs, très cruelle pour les vaincus. Le SnUabus dans les propositions 59, 60, 61, relevait la sainteté du droit, en condam.nant ceux qui ne lui donnent d'autre origine que l'opinion exprimée par le nombre, d'autre base que le fait matériel, d'autre titre que le succès.
Au retour d'Italie, Napoléon III, heureux de ses victoires, persuadé qu'il avait apprivoisé les fauves des Loges, éteint les bombes et émoussé la pointe des poignards, défendit à quiconque de toucher à son œuvre, en proclamant « Leprin-
cipe de non- intervention », au lendemain de son intervention, qui continuait son intervention en Grimée, et préparait celles qu'il devait opérer en Chine et au Mexique. La proposition 62 du S)/llabi(s lui infligeait un démenti formel, en condamnant cette maxime, inventée pour les besoins de la cause.
Ainsi Pie IX donnait le signal à tous les princes chrétiens — bien rares à cette époque — et à tous les dévouements privés, qui allaient se multiplier pour essayer de le sauver. Cet appel trouva écho. Lamoricière n'avait pas attendu jusqu'alors ; il avait franchi les Alpes cinq ans auparavant ; les zouaves, qui avaient combattu sous ses ordres et partagé sa glorieuse défaite, virent leurs rangs s'augmenter. Napoléon III violera lui-même, à une heure critique, le principe qu'il avait écrit avec son épée dans les plaines de la Lombardie. Il enverra ses soldats à Mentana, sans conviction et sans amour ; jusqu'à ce que, devenu le jouet de la Providence, il soit contraint de les retirer une fois encore, pour les envoyer mourir à Wissembourg, à Gravelotte, à Saint-Privat, et à Sedan, ces théâtres sanglants des suprêmes expiations.
La question scolaire, telle qu'elle s'est posée plus tard, n'était pas encore à l'ordre du jour. Mais des tendances funestes se dessinaient déjà : Ferry perçait sous Duruy ; le monopole universitaire resserrait ses mailles ; les lycées de filles, préconisés par Jules Simon, germaient dans les conférences où l'impératrice Eugénie conduisait ses nièces. Le titre VII du SijUabus contenait plus d'une proposition contraire à ces essais étourdis ; sans compter les condamnations directes ou indirectes de certaines théories caressées dans Les Idées napoléoniennes, élucubréesau fond de l'exil, dans les arcanes des Loges, et rédigées à Ham, pendant les loisirs d'une trop longue captivité. Maintenant l'opposition absurde et maladroite de l'Empire à l'Encyclique et au Syllabus s'explique.
La protestation de l'épiscopat à la Circulaire du ministre, de la justice ne se fit pas attendre. C'est la consolation de l'historien, en ce siècle de défaillances et de petits calculs de constater une fois de plus, à quelques années de distance, la fière attitude de l'épiscopat français. L'unanimité à peu près complète, qui s'était rencontrée pour la défense du pouvoir temporel du pape, se reconstitua pour une cause encore plus sainte, la liberté de l'enseignement catholique, et celle des rapports du pontife romain avec le corps des premiers pasteurs ; pour un intérêt encore plus considérable, le salut des nations chrétiennes, — celui de l'Europe en particulier, — qu'il fallait guérir des erreurs fondamentales répandues dans les esprits, et préserver des dangers dont ces erreurs menaçaient leur avenir. C'est toujours un beau spectacle et très réconfortant, de voir les chefs des églises, les maîtres de la doctrine, se lever devant les pouvoirs prévaricateurs et despotiques, et tenir tête aux sophismes et à la force brutale. C'est beau comme une armée rangée en bataille, qui déploie ses étendards et met sesépées au clair : on marche derrière elle, et on combat le même combat avec enthousiasme. Au mois de janvier 18G5, la France catholique put se convaincre qu'elle avait un épiscopat, parce qu'elle avait des évéques. Alors elle ne désespéra pas d'elle-même.
Dans sa triste campagne contre le Syllahus, le Gouvernement impérial suivit le même plan que pour la campagne d'Italie. 11 déchaîna la presse à sa solde, comme aujourd'hui? comme toujours, — dans les siècles de décadence et sous les mauvais régimes s'entend — nombreuse, ardente sans conviction, encouragée par les ministres et par le maître lui-même, qui payaient en espèces sonnantes et en riches prébendes son zèle et son talent, quand elle en avait. Cette presse déloyale et ignorante défigura le Syllahus, et en présenta la caricature à l'opinion des foules, promptes à s'égarer et à s'emballer, comme le taureau qui bondit dans
l'arène, en soulevant des tourbillons de poussière qui obscurcissent l'air, quand le picador l'a frappé sur les yeux de son drapeau écarlate. Elle fit tant et si bien, qu'il se forma une sorte de légende : on crut la patrie en danger ; déjà on voyait se profiler à la frontière la silhouette du général « Syllahas », le casque en tète, et le sabre à la main. Chacun se souvient, après trente ans écoulés, d'avoir entendu cette sottise circuler chez le peuple le plus spirituel de l'univers. Hélas ! ce n'était pas le Syllahus qui nous menaçait : c'était le Prussien.
A la sophistique de la presse, le Gouvernement impérial ajouta la violence. Mgr de Dreux-Brézé et le cardinal Matthieu, archevêque de Besançon, furent déférés au Conseil d'État, pour avoir lu l'Encyclique et le SijUabus du haut de la chaire de leur cathédrale, sans les promulguer autrement. Un témoin oculaire nous a raconté qu'il était à Mou- Hns, dans les salons de l'évèché, en très nombreuse et très brillante compagnie, quand on remit au prélat le pli ministériel, qui lui signifiait la déclaration d'abus. Il se fit un moment de silence, car l'événement était attendu. Monseigneur prit connaissance de la pièce ; ensuite s'approchant d'une lampe, il la présenta à la flamme, souffla dessus, et en dispersa les cendres qui volèrent sur la tête des assistants, sans un seul mot de commentaire. L'impression fut profonde. Cette réponse à la sentence d'un tribunal incompétent trahissait le gentilhomme de vieille roche : elle était digne d'un évèque.
Mais les flétris du Conseil d'État ne furent pas abandonnés de leurs collègues ; à cetteheure, l'abstention était coupable: presque aucun ne s'abstint. Déjà le ministre avait collectionné les nombreuses lettres qui lui étaient adressées de toute part. Les protestations redoublèrent quand l'épiscopat se sentit atteint dans ses droits et dans sa dignité. Au premier rang et à la première heure, les grands lutteurs de la
veille parlèrent : Pie, de Poitiers ; Jean-Marie Doney, de Montauban ; Guihert, de Tours ; Fillon, du Mans ; Régnier, de Cambrai ; Angebault, d'Angers ; de Bonaid, de Lyon ; Mazenod, de Marseille ; Parisis, d'Arras ; Jacquemet, de Nantes ; Plantier, de Nimes plus éloquent que jamais; Brossais Saint-Marc, de Rennes ; Dellale, de Rodez ; Desprès, de Toulouse ; Gerbet, de Perpignan se distinguèrent entre tous (1).
L'apologétique se plaça sur un nouveau terrain, et y con« tinua une défense digne de ses précédentes victoires. Déjà certaines lettres adressées au ministre sont de vrais Mémoires, où sont condensés des aperçus d'une grande valeur ; mais c'est surtout au point de vue gouvernemental ; c'est l'argument ad hominem qui est le mieux traité. L'apologétique produisit d'autres œuvres, plus complètes, sur lesquelles il convient de nous arrêter.
(1) Justin Févre : Histoire géaéralede l'Église, t. XLII, p. 62 et suiv.