PIE, ÉVÊQUE DE POITIERS
Le SijUahus fut l'objet de travaux considérables dans l'Église entière ; le bruit qui se faisait autour de ce Document dans toutes les sphères de la vie sociale, depuis les écoles jusqu'aux parlements et aux cabinets de la politique, attira l'attention des maîtres et nous valut de beaux traités. Parce que le cadre de nos études ne dépasse pas l'apologétique française, nous ne dirons rien des écrits du P. Liberatore, et de Mgr Laforet, recteur magnifique de l'Université de Louvain : ces noms indiquent assez leur valeur. Les travaux sur le SyUabus édités chez nous se divisent en travaux purement exégétiques, à seule fin de fixer le sens des propositions, et en travaux apologétiques proprement dits, quoique l'exégèse glisse plus ou moins, par la force de la logique, dans l'apologétique. Cette distinction peut servir à déterminer l'élément dominant qui caractérise ces sortes d'écrits. Une autre distinction à introduire dans cette statistique, est celle de l'apologétique restreinte à quelques propositions du Syllahas particulièrement importantes;— quand ce n'est pas une défense synthétique, qui n'entre pas dans les détails — et de l'apologétique intégrale, qui épuise les quatre-vingts propositions. Ici les simples prêtres, séculiers ou réguliers, les évéques et même les laïques se rencontrèrent, et unirent fraternellement leurs efforts dans une même croisade contre les erreurs du temps présent.
Parmi les évéques apologistes, il faut nommer d'abord Ginouilhac, évêque de Grenoble, mort archevêque de Lyon.
C'était un faiseur de traités, nourri d'une forte érudition théologique, tète carrée, avec les formes de l'école, et dont l'allure grave ne trahissait ni la chaleur d'àme, ni la légèreté de main du génie méridional. Pendant sa vie, il jouit de beaucoup de considération, surtout d'un certain côté de l'opinion catholique : on l'appelait « le Tertullien du parti » ; le mot n'était pas précisément une épigramme. Élevé dans les idées gallicanes, comme tous les hommes de son âge, il en garda plus longtemps l'empreinte, parce qu'il les avait professées à la Faculté d'Aix. L'influence du pontifical de Pie IX en fit un gallican transformé, sous l'étiquette, restée vague après quarante ans de combat, de catholique libéral. En somme, une personnalité, chez qui les lacunes n'effaçaient pas des mérites très réels. Il appartenait au groupe des évêques qui, dans notre siècle, ont cultivé la haute théologie.
Ginouilhac était préparé par ses travaux à défendre l'Encyclique Quanta cura et le SnUabiis avec succès. Il publia à l'époque un vrai traité sur la matière. Il prit la question telle que la posaient la Circulaire Baroche, ministre de la justice, et le violent commentaire de la presse révolutionnaire. Il réfuta une à une toutes les accusations portées contre l'acte pontifical et contre la teneur du célèbre Document, par ignorance ou par mauvaise foi, en précisant le sens des propositions, en dessinant par des lignes très nettes les idées condamnées. Que le Pape usât de son plein droit; que le pouvoir civil n'eût pas à craindre les empiétements de la puissance spirituelle et ne fût pas autorisé à protester, la démonstration était aisée. Que la société moderne, telle qu'elle est sortie des principes de 89, avec ses dogmes contraires aux dogmes du christianisme, ne fût pas atteinte dans ses bases générales, et sur beaucoup de points en détail, ici il fallait un plus grand effort de dialectique, sans éviter entièrement le paralogisme. Restait la distinc-
lion du bien, du mal, et des choses indiiïérentes, qui roulent ensemble dans le lit orageux de ce fleuve qui s'appelle la société moderne : l'évêque Ginouilhac la fit comme tous les apologistes. Mais considérée synthétiquement, et selon l'interprétation donnée communément à son nom de baptême, la société moderne écliappait-elle aux anatlièmes du Syllabus? — Quand l'évêque voulait prouver que l'acte pontifical n'avait rien de contraire au droit français — si telle était sa pensée — on conviendra que la thèse était ardue, surtout pour un gallican mal converti. Sans parler des Organiques, qu'un ultramontain peut rejeter avec juste raison, et qu'un gallican doit subir comme émanées du pouvoir impérial, héritier de Louis XIV et « des libertés de l'église gallicane », restait le vieux droit français historique, celui que les légistes ont codifié, que Bossuet et Fleury ont enseigné, défendu et pratiqué, sauf à se redresser avec fierté, quand l'abus en était trop criant. Le vieux droit français autorisait Baroche à interdirela promulgation d'une Encyclique qui n'avait pas le visa royal. Ici les concessions étaient forcées, sous peine de voir l'argument se retourner contre l'apologiste, qu'on pouvait taxer d'illogisme. Mais d'autres auraient loué son courage, et l'auraient félicité d'avoir abdiqué des maximes qui avaient séduit sa jeunesse et son âge mûr, et dont les événements lui faisaient sentir la fausseté et les périls, mieux que les dissertations d'école, avec la bataille des textes et les subtilités des docteurs. Cependant l'évolution de ce prélat distingué n'était pas totale.
Lorsqu'il louche au droit de coaction, que le Syllabiis revendique pour l'Église, épouvanté sans doute des répugnances de son temps pour cette doctrine, que quatorze siècles avaient acceptée, avec grand profit pour la paix et la prospérité des nations, il ne voulut pas « mettre du vin nouveau dans de vieilles outres », de peur de les crever. Il chercha une application du principe dans le régime péni-
tentiaire de l'Église : l'abstinence du vendredi fut un exemple du droit de coaction exercé sur les fidèles. Cette atténuation, qui cachait la chose odieuse, parut étrange, et n'étonna pas tout le monde. Le vieil homme n'était pas encore mort : on le vit bien au concile du Vatican.
L'évèque de Poitiers était toujours à l'avant-garde. Après sa brillante campagne pour le pouvoir temporel, il continua la lutte pour le pouvoir spirituel du pape, le maître de la doctrine, l'infaillible conducteur des peuples et des rois. La Circulaire du ministre de la justice était du l^' janvier 1865 : la réponse de Mgr Pie est du 2 janvier. C'est un simple accusé de réception, en trois pages déjà sillonnées par des idées-mères, dont les clartés se projettent sur le fond de la question abordée plus tard. C'est au Gouvernement qu'il parle : il relève ses illogismes ; il flétrit son despotisme et sa criante partialité entre l'Église qui souffre et la Révolution qui rugit, tandis qu'il bâillonne la première, et qu'il encourage, qu'il récompense les brutales diatribes de la seconde. Comme Tertullien, il défie le Gouvernement de prouver qu'il y a dans le Syllabus une seule proposition (( contraire aux principes sur lesquels repose la Constitution de l'Empire » ; « à moins, continue l'insinuant Evèque, que ce que la Constitution de l'Empire appelle les principes de 89, ne soit la teneur même de la Déclaration des droits de Vhomme et du citoyen. » Dans ce peu de mots, le procès était fait ex obliqua à l'Empire libéral : il était fait et gagné.
Le 8 janvier, l'évèque de Poitiers publiait son premier Mandement au sujet de l'Encyclique du 8 décembre 1864. Sa position était particulièrement difficile au lendemain de ses démêlés avec le Gouvernement, et de la déclaration d'abus dont le Conseil d'État l'avait frappé, sans l'atteindre, -en tout cas sans l'amoindrir. Il ne pouvait pas parler ; il ne pouvait pas se taire : il n'y avait pas, ce semble, de milieu
dans cette alternative. Il sut trouver un biais, et parlersans rien'dire qui tombât sous les coups de la loi. Ici il faut admirer son zèle apostolique pour la défense de la doctrine, son dévouement envers le Saint-Siège, son courage en face de l'Empire, et sa prudence qui n'enlève rien à la beauté de son attitude. Il débute par un tableau rapide de la situation, et des dangers que courent les âmes au milieu des pièges qu'on leur tend de tout côté. On sait qu'il excella dans le maniement des textes de l'Écriture ; on lui a même reproché son ingéniosité, où il entrait plus de finesse que de chaude éloquence. Ce'jour-là, il citait: « L'Esprit- Saint dit expressément que dans les derniers temps toute une classe d'hommes se sépareront de la foi, et se livreront à l'esprit d'erreur ; qu'alors il y aura des époques dangereuses et des heures pleines de périls. » (Timoth. 1. lY.) En lisant ce passage, on voit défiler à l'horizon tous les mJnistres de l'Empire, les Baroche, les Rouland, les Rouher, les Billault, les Morny, les de Lavalette, les Duruy, et leurs congénères d'où tremonts; Cavour, Farini, Garibaldi, Victor-Emmanuel ; Napoléon III ferme la procession decessinistres figures. A trentecinq ans de distance, on peut composer avec le même texteune nouvelle 'galerie de types plus ou moins répugnants^ dont les noms sont sur toutes les lèvres. Quels sont les plus intéressants? Evidemment la palme appartient à nos nouveaux artistes en révolutions, qui vérifient la loi du progrès, d'après laquelle, dans la décadence des nations, tout va du mal au pire, jusqu'à ce qu'on arrive au fond.
Dans le Mandement du 8 janvier, l'évèque de Poitiers affirme avec sérénité que c'est son droit et son devoir de condamner les interprétations et assertions de plusieurs journaux, au sujet et à l'occasion de l'Encyclique : La France, Le Constitutionnel, LaPatrie, Le Pays, Les Débats, LcSiède, L'Opinion nationale étaient dans ce cas. « C'est pourquoi nous les avons jugées dignes de censure, de réprobation
et de condamnation ; et de tait, nous les censurons, réprouvons, condamnons, comme étant respectivement erronéeSj fausses, etc. » Peut-être qu'à Paris les rédacteurs riaient jaune, en opposant leur superbe dédain à des anathèmes rédigés dans un style archaïque, qui ne leur enlevait pas un seul lecteur. Mais le ministre de la justice n'avait rien à voir dans FalTaire. L'éminent Apologiste poussa plus loin la hardiesse; et il adhéra publiquement aux quatre-vingts condamnations du Sijllahus « en adhérant pleinement d'esprit et de cœur à toutes les sentences et affirmations doctrina-^ les, à toutes les règles de croyance et de conduite énoncées par Notre Saint-Père le pape Pie IX, depuis le commancement de son pontilicat jffsgu'au j^i'àsentjom'. » Et ensuite : « Nous condamnons et proscrivons avec le chef de l'Église, après lui et en même temps que lui, toulcs /es erreurs condamnées et proscrites par lui. Et nous voulons que le présent Mandement, lu par Nous dans notre église cathédrale, en cette solennité de l'Epiphanie de Notre-Seigneur, soit considéré comme publié et promulgué dans tout notre diocèse ». Du S'/lJahus, pas un mot n'était dit. Mais parce que le tout emporte la partie, les propositions que le Syllahus condamnait étaient bel et bien condamnées, et la condamnation promulguée à Poitiers et dans le diocèse. Baroche avait trouvé son maître ; sa Circulaire était anéantie dans un mouvement tournant. La déclaration d'abus de iSGl avait servi de ler-on à l'Évêque. Il y a dans la vie de saint Athanase des traits de prudence pareils, qui n'ont rien enlevé à sa gloire. Quand Mgr de Dreux-Brézéetle cardinal Matthieu, au reçu de la Circulaire Baroche, lurent euxmêmes l'Encyclique et son annexe dans la chaire de leurs églises cathédrales, et les déclarèrent promulguées dans leurs diocèses, on rit beaucoup en France, — où l'esprit a toujours du succès — aux dépens de la politique impériale, qui était jouée ou déjouée. Cependant les deux prélats n'é-
«happèrent pas à la déclaration d'abus. Plus souple que ses collègues, Mgr Pie eut leur courage et évita leurs désagréments. Décidément lui aussi était un homme d'esprit; il mit les rieurs de son côté.
Le 15 janvier de la même année, il annonça à ses diocésains, dans un second Mandement, le jubilé accordé par Notre Saint-Père le Pape, ce jour-là avec l'autorisation du ministre, dont la piété était bien connue dans les Loges, et qui n'avait pas voulu priver les âmes d'une grâce si précieuse. Parlant de la prière, qui est la force par excellence du chrétien, parce qu'elle est la force de Dieu même, notre Apologiste, toujours Inblique dans ses considérations, développa longuement l'histoire de Judith, la chaste héroïne de Béthulie, qui resta debout au milieu des alarmes de ses concitoyens consternés, et marcha droit vers Holopherne, qu'elle séduisit, et dont elle emporta la tête en rentrant dans la ville assiégée. Passant aux applications, il montra dans Holopherne, l'ennemi du peuple de Dieu, une image de la révolution antichrétienne, qui menace l'Eglise, la France en particulier, et qui promène partout ses ravages, que rien ne peut arrêter. C'était un Holopherne abstrait, inventé pour les nécessités de la lutte. En parcourant cette pièce, où respire la foi la plus profonde, le lecteur pense involontairement à Hérode IH. H donne la forme concrète à Holopherne ; il lui prête des moustaches à l'impériale, avec les épaulettes de général de division et un képi fièrement campé sur son chef auguste ; il y ajoute ce silence sans profondeur, qui étonnait le monde, le vague des yeux, insondahles parce qu'ils étaient sans regard, et queFlandrin a si bien rendu dans sa célèbre toile. Le nom de cet Holopherne s'écrit tout seul au fond du tableau. Mgr Pie ne poussa pas l'attaque plus loin. Déjà il était entré dans le cœur du Syllahus, par de larges expositions, bien fouillées, sur les principales erreurs du temps, qui étaient comme la
prophétie du Document pontifical, et en préparaient la promulgation. Ces expositions apologétiques sont connues sous le nom et dlnslructions synodales » ; elles sont restées le meilleur titre du savant Prélat à la renommée qui l'a suivi par delà la tombe. Nous aurons l'occasion d'en parler ccc professa dans cette étude.
A côté des chefs de la hiérarchie, signalons les simples soldats, qui les ont égalés souventpar leur science, toujours par leur courage.
L'abbé Peltier publiait en 1865, presque au lendemain de la promulgation du Syllabus, un volume intitulé : La doc^ ti'ine de VEnc\fcUqae du S décembre ISG^t, conforme à Ven-^ seignement catholique. On connaît ce modeste ouvrier, qui ne vécut que pour l'Église, caché dans ses livres et comme enseveli dans leur poussière, qui ne parvint pas cependant à passer inaperçu. C'était le Gorini du diocèse de Reims. Après avoir desservi une humble paroisse rurale, à côté de la ville métropolitaine^ il se retira auprès du. cardinal Gousset, qui Ihonorait de sa bienveillance. C'est dans cette retraite, sous le camail de chanoine, qu'il rédigea l'œuvre que nous mettons en ligne dans cette étude. Elle tient à la fois de l'exégèse et de l'apologétique. Comme son titre l'indique, c'est la doctrine catholique qu'il veut sur-i tout établir, en face des erreurs condamnées dans le Syllabus. Les propositions contradictoires sont les vérités qu'il démontre, selon la méthode de la théologie positive, par l'Écriture, les Pères de l'Église, les canons des conciles et les définitions des papes. L'exactitude des formules, la clarté de l'exposition, la solidité des arguments sont ses principaux mérites. Du reste, l'œuvre ressemble à l'auteur; ici, le style c'est l'homme : pas d'éclat de langage, aucune envolée, ni indignation, ni les personnalités prises à partie chez les hommes d'Élat ou parmi les sophistes de la presse ; c'est un traité d'école, où de riches matériaux sont entassés^
et que l'orateur sacré et le journaliste apologiste peuvent employer avec sécurité. L'abbé Peltier avait souffert pour la doctrine ; l'épreuve l'avait préparé à la lutte pour la vérité. Cet homme doux et modeste était uu caractère, chez qui la modération s'alliait avec le courage. La préface de son Livre est un coup de clairon : « Éveillé au bruit de cette lutte formidable, comment ne me serais-je pas senti tout à coup soldat? In his omiiis homo miles, dois-je dire comme Tertullien. Une fois entré en lice, je ne veux, sous les ordres de mes chefs, déposer les armes que dans la victoire ou dans la mort. Se taire dans cette circonstance solennelle, ce serait, à mon avis, pactiser avec le crime ; et j'ai appris de l'Apôtre que consentir, même simplement, au mal que font les autres, c'est encourir avec eux le même châtiment. » On aime à trouver, dans les rangs obscurs de la hiérarchie, l'élévation des sentiments, l'accent de la foi, le pur désintéressement, qu'on ne rencontre pas toujours sur les sommets. Peltier, ce bon serviteur de Dieu et de la sainte Église, méritait d'être nommé parmi les vaillants champions du Syllahus (1).
(1) L'abbé Marty, ancien professeur en Sorbonne, chanoine de Rodez, publia en 1876 Le Syllabus et la liberté de conscience devant la raison et la foi. C'est plutôt un traité contre la liberté de conscience, entendue dans le sens déjà condamné par Grégoire XVI, dans l'Encyclique Mirari vos, et qui reçut le coup de grâce — sans appel — dans le Syllabus. Quoique la question du libéralisme soit très large, et qu'elle en contienne logiquement beaucoup d'autres, elle n'épuise pas cependant le SyUabus, au moins d'une manière explicite. Il ne faut donc pas chercher dans le livre de labbé Marty une œuvre complète, et qui fasse connaître à fond le Syllabus de 1864.
Mgr Gaume composa Le Catéchisme du Syllabus, qui fit moins de bruit que Le Ver rongeur, peut-être parce qu'il était im peu plus mesuré. On connaît le tempérament de cet écrivain, incontestablement vaillant dans la lutte ; et on devine que si son travail péchait par quelque endroit, ce n'était pas per defectum. Mais il n'a été taxé d'exagération par personne. Ses études historiques et philosophiques sur la. Révolution, qu'il a si bien fouillée et si inexorablement exécutée,
furent confirmées sous forme doctrinale, dans le commentaire du Syllabus, qui est la Révolution en quatre-vingts propositions, style scolastique.
Le R. P. Petitalot, mariste, publia de son côté le Syllabus, base de runion catholique. Ce titre très compréhensif lui permit de toucher à beaucoup de questions, sinon à toutes, parmi celles qui composent le célèbre Catalogue.