LE SYLLABUS. — DUPANLOUP, ÉVÈQUE D'ORLÉANS
L'œuvre sensationnelle sur le SyUahus, en France, est celle de Dupanloup intitulée : La Convention du i 5 septembre et VEncycUque du 8 décembre. Ici notre tâche devient difficile. L'évêque d'Orléans a réuni dans une même brochure deux œuvres qui ne se touchent que par les dates, et qui ne se ressemblent ni par les questions qu'il y traite, ni par la valeur de l'exécution. Les malins ont vu là un calcul, pour que la première servît de couverture à la seconde. Comme la preuve n'est pas faite, les opinions sont libres ; mais il ne faut pas se hâter de prêter des sentiments vulgaires aux hommes distingués. Quoi qu'il en soit, ici comme là, le bouillant Apologiste part en guerre avec son ardeur et sa solennité d'accent ordinaire : « Je parlerai, car il y a le temps de parler, dit l'Écriture, et le temps de se taire... Il y en a qui disent que la parole du Pape est inopportune. On se trompe de mot: c'est importune qu'on veut dire ». Son but est de venger l'Encyclique et le Syllahus son annexe des contre-sens et des contre-bon sens dont ils ont été l'objet : (( L'Encyclique n'a pas été interprétée, elle a été dénaturée. » C'est aux journalistes qu'il s'adresse. Journaliste lui-même, par tempérament et par la pratique, il ne veut pas manquer de respect à une profession qui a sa noblesse: « Je n'ai nulle intention de jeter le dédain sur la presse ». On peut l'en croire, car il l'aima jusqu'à l'illusion. Sa sainte colère n'en éclate pas moins avec véhémence, en .voyant les Documents romains, que les évêques ne peuvent pas promulguer, jetés en pâture aux journalistes sans compétence
et sans loyauté. C'est le gouvernement impérial qu'il prend à partie en passant. Avec quelle indignation contenue, avec quelle amère ironie il lui reproche sa lâche politique ! Il revient aux journalistes, et il leur fait passer un rude quart d'heure. Il relève dans une éniimération implacable tous les contre-sens de mots, en histoire, en géographie, en théologie, tous les Pirces pris pour des hommes qu'il a pu recueillir : « J'ai compté dans la traduction donnée par le Journal des Débats de l'Encyclique et du SijUahus jusqu'à 70 contre-sens». Quelle leron de grammaire administrée par un homme du métier aux universitaires de la célèbre feuille, occupés peut-être à corriger les thèmes et les versions des bacheliers ! Après la leçon de grammaire, la leçon de logique : un petit cours sur les formes des propositions et leurs divers caractères, tels qu'on les trouve enseignés dans la logique de Port-Royal et dans les traités élémentaires à l'usage de nos collèges. L'ancien supérieur du séminaire de Paris, qui surveillait de si près les études de son séminaire de Lachapelle, àOrléans, pouvait en remontrer aux pédants des Débals, et leur conseiller sans injure de revenir sur les bancs. Les erreursde mots engendrent des erreursdechoses, les contre-sens des contre-bon sens. C'est autrement grave. Le défenseur des Documents romains aborde ici les questions de l'ordre le plus élevé et les plus épineuses, qu'il a déjà traitées dans sa vie, et sur lesquelles il reviendra encore. Il a pris position, il s'est fait une réputation dans les controverses contemporaines. Ces circonstances rendent assez délicat un jugement à porter sur son commentaire de l'Encyclique et du Si/Uabus.
Avant tout, il faut rendre justice aux hommes qui ont consacré leur talent, leur temps et leurs forces à la sainte cause, et qui lui ont rendu d'éminents services, en y mêlant des défauts qui en ont diminué le prix. L'évêque d'Orléans appartenait à cette élite. C'est ainsi qu'il a vengé l'Encycli-
que et le Syllahus vis-à-vis des journalistes libres-penseurs ou seulement rationalistes, en donnant le vrai sens de ces Documents dénaturés. Ainsi il fit tomber de leurs mains des armes déloyales, et les empècba de donner le cbange à l'opinion et de la courroucer contre le Pape. Il remplit cette partie de sa tâche avec toutes les supériorités d'allure, de vigueur et de logique qu'on lui connaît.
Sur un grand nombre de points, non pas des moins importants, le commentaire est d'une orthodoxie à l'abri de toute attaque. Les rapports de la raison et de la foi, leurs droits respectifs, leur harmonie, sont résumés dans quelques paragraphes conformément aux enseignements de l'Église. La prétendue tyrannie du dogme catholique, qui absorberait la raison en étouffant son légitime exercice, est rangée justement parmi les absurdités inventées par les journalistes, et malheureusement vulgarisées dans certains milieux : « Continuons à marcher résolument contre ces fantômes créés par les journalistes ; prenons corps à corps ces interprétations si fabuleusement exagérées. » xVprès cela, il retourne l'accusation contre les accusateurs ; et toujours rapide, mettant des traités dans quelques lignes, il avance que le Pape ci défend tout ensemble la raison et la foi, la raison contre les sophistes, la foi contre les impies... car selon l'expression même de ce Pape que vous accusez, elles ont une même divine origine ; elles sont deux flambeaux allumés au même foyer. Voilà comment le Pape condamne la raison. »
Cela dit, l'Évêque examine si, comme on le prétend, le Pape condamne le progrès et la civilisation moderne, et il s'écrie ; « 0 la piperie des mots, comme disait Montaigne ! ô précipitation et légèreté de l'esprit français ! ô logique de la passion ! » Sa réponse consiste en ceci : Dans la civilisation moderne, il y a du bien, du mal, et ce qui est indifférent, qui n'est ni bien ni mal. Le Pape condamne le mal, non pas le bien, ni ce qui n'est ni mal ni bien. II prétend que
dans la proposition visée par les journalistes, le Pape s'adresse aux Piémontais, non pas aux catholiques amis de la vraie civilisation. La première partie de cette réponse est parfaite comme formule abstraite ; elle relève du plus solide bon sens. Mais on a soupçonné ici une prétérition et peut-être une habileté. Qu'y a-t-il de bien, qu'y a-t-il de mal, qu'y a-t-il d'indifférent dans la civilisatiou moderne? Là est la vraie question, que l'analyse des éléments constitutifs de cette civilisation peut seule résoudre. Pourquoi ne pas aborder le côté concret de ces choses complexes ? Le Pape ne condamne ni les chemins de fer, ni les télégraphes électriques, ni même le parlementarisme: c'est entendu. Le Pape condamne la civilisation moderne prise dans le sens que les libres-penseurs et les révolutionnaires donnent à cette expression. Cela va de soi. Mais en deçà de ces erreurs monstrueuses, de cet athéisme brutal et anarchique, n'y at-il pas des erreurs mitigées, des demi-erreurs caressées par des catholiques? parmi les institutions les plus funestes denotre temps n'y en a-t-il pas que certains catholiques aiment,qu'ils préconisent comme des nécessités, et qu'ils appellent des conquêtes heureuses sur le passé ? Ici l'éminent Apologiste croit devoir observer la loi du silence. Telle citation de Montalemb8rt,tirée d'une Lettre au comte Cavour,feraitcroire qu'il partageait les vues de son éloquent ami. Ceci demande au moins quelque éclaircissement. Ajournons la question. Quanta rejeter surle Piémont la proposition condamnée, et réduire une maxime générale à un fait personnel, c'est peut-être une diversion comme les tacticiens en opèrent en guerre ; soit dit sans mettre nullement en cause la loyauté de l'Évêque, Cette interprétation est à vérifier. Nous en aurons l'occasion.
Nous avons demandé de l'analyse : il y en a dans la brochure que nous étudions. On y aborde la liberté de la presse, la liberté des cultes, et les libertés politiques.
Sur la liberté de la presse, l'art du commentateur consiste à mettre en lumière, en plein relief, la liberté de la presse telle qu'elleest formulée dans la proposition condamnée : c'est la liberté «entière », la liberté « illimitée » de manifester les pensées «quelles qu'elles soient», sans que « aucune autorité, ni ecclésiastique, ni civile puisse apportera cette liberté aucune restriction. » Qui peut refuser son assentiment à cette condamnation, excepté les anarchistes et les fous? Le commentateur sous-entend la contradictoire, qui est celle-ci: Le Pape ne condamne pas la liberté «limitée » de la presse. C'est évidemment sa pensée. Mais qu'entend-il par la liberté «limitée»? Pas de réponse. Si par hasard il entend «la liberté limitée de l'erreur et du mal » — c'est l'opinion de son école — il oublie que le Pape ne parle pas comme chef d'État, mais comme théologien. Le chef d'État, pour des raisons extrinsèques, peut doser la liberté de l'erreur et du mal, afin d'éviter un plus grand mal. Le théologien fait de la doctrine : il ne dose pas le mal : il l'interdit tout entier. Ici encore on semble procéder per saltiim. Il valait la peine de parler clair.
En traitant de la liberté de conscience et des cultes, l'Évêque explique très bien la pensée du Pape, et précise l'erreur condamnée dans le Syllahus. Il introduit dans ce sujet épineux toutes les distinctions des docteurs les plus accrédités ; il y a un balancement de considérations qui produit l'équilibre, c'est-à-dire l'orthodoxie : Toutes les religions ne sont pas vraies — L'erreur et la vérité n'ont pas les mêmes droits — La tolérance est souvent une nécessité, elle n'est qu'un bien relatif — L'idéal n'est pas la promiscuité, mais l'unité de religion — L'indifférentisme en matière de religion est un péché et un malheur. Sur ce point, le passé de l'Église est vengé, le présent est justifié, l'avenir est réservé. -^ On doit aspirer à la réalisation de l'unité religieuse. — Heureux les peuples qui la possèdent. Chemin faisant, il se tourne vers les libéraux de la révolution, ces inquisiteurs
odieux, qui oppriment les consciences au nom de la liberté, ajoutant à l'iniquité des lois qu'ils rédigent le cynisme de leurs contradictions ; et, dans une retorsion vengeresse, il essaie, mais sans succès, de les faire rougir. Toute cette partie de l'œuvre est simplement admirable. Si l'Évêque est libéral — on le sait par ailleurs — il ne.l'est pas ici.
II le devient,ou il le paraît un tantinet, à propos des libertés politiques. Il débute par une idée profonde parce qu'elle est chrétienne : l'alliance de la politique avec la religion et la morale. C'est un coup porté au séparatisme. On croit entendre Donoso Cortès, que pourtant il n'aimait guère. Il confond les journalistes ameutés contre l'Encyclique, en exposant ce que le Pape condamne: le droit à l'émeute — la souveraineté du but — le matérialisme et l'athéisme du nombre, pris comme source du droit. Il ne condamne pas par là-même le suffrage universel, ni le rôle des majorités sous le régime parlementaire : l'abus seul tombe sous la censure. Quel est l'honnéle homme qui ne pense pas comme le Sijllahus ? Cet exposé lucide et vibrant est d'une logique serrée, avec des éclats d'éloquence. Au demeurant, continue l'Évêque, l'Église, « qui ne s'inféode à aucune forme de gouvernement», les accepte toutes, si elles sont acceptables. Il conclut de là que l'Église n'est pas l'ennemie des libertés politiques. A ce propos, il répète la distinction entre les libertés (c illimitées » et les libertés «limitées «.Cette distinction est bonne pour fermer la bouche aux journalistes qui aboient ; la théologie est plus exigeante. La liberté limitée du mal est encore le mal ; elle mène à la liberté illimitée, par une pente que la France parcourt depuis un siècle : on sait où elle aboutit. II est vrai qu'il invoque la célèbre formule de la Thèse et de Vllijpolhèse, qui sauve les écrivains de l'erreur, sans sauver les nations qui en usent. Tout de même il a le sentiment des périls que la liberté politique entraîne ; ce qui ne l'empêche pas de la célébrer avec enthousiasme: « Toutefois, je le dis hautement,
je suis de ceux qui ont confiance dans les libertés civiles et politiques, et de ceux qui espèrent le progrès pacifique dans mon pays. Je suis de ceux qui tentent loyalement cette expérience laborieuse, péril et gloire du xix^ siècle. » Sans manquer de respect à sa mémoire, on peut dire qu'il était atteint de ce mal que Louis Yeuillot a appelé « l'illusion libérale». Cependant il connaissait son temps, boinmes et choses; il en trace un tableau navrant; depuis soixante ans, notre histoire désolait son grand cœur. Mais son idée est plus forte que ses émotions; il est de ceux qui espèrent ; ses espérances débordent dans la conclusion de sa brochure.
Maintenant, on voit la distance qui sépare l'évêque d'Orléans de ses disciples, parmi les laïques principalement. J'appelle disciples les hommes distingués qui s'étaient groupés autour de lui, et qui marchaient à sa lumière. Ceux-ci sont allés jusqu'aux extrémités que l'on sait; le maître a su les éviter. Sans être un grand théologien, il était plus qu'un simple humaniste ; il avait assez de science, il était assez au courantdes controverses d'école pour ne pas franchir certaines lignes. Il est resté entre deux camps, penchant plus à gauche qu'à droite: c'est ce qui rend assez ardue l'analyse de ses idées.
Ce qui est plus clair, c'est son talent d'apologiste, qui devenait une supériorité quand il se tournait vers l'ennemi du dehors. Il avait encore l'habileté du stratège. Est-ce par enthousiasme, est-ce par calcul qu'à la fin de son travail il invoque Pie IX à l'appui de toutes ses démonstrations? A coup sûr, ce n'est pas pour opposer Pie IX à Pie IX ; ni la vérité ni les convenances ne le permettaient. Néanmoins, n'abuse-t-il pas un peu du libéralisme du Pape? si par là il réduit au silence les journalistes et les hommes d'Etat, n'expose-t-il pas les catholiques à prendre le change, et à glisser dans un demi-libéralisme, qui n'est pas le fait du Pape ? Le Pape, en effet, agit comme roi et comme docteur ;
pontife-roi, il put bien, ainsi qu'on le fait remarquer, donner le marbre pour la statue de Washington, envoyer des aumônes aux protestants inondés des Pays-Bas, et aux schismatiques ruinés par le tremblement de terre de Gorinthe, aussi bien qu'aux catholiques irlandais. Docteur infaillible, il n'en condaume pas moins la liberté des cultes, sans être en contradiction avec lui-même. Semblable observation à propos du catalogue de tous les catholiques illustres de toutes les nations de l'Europe, que Pie IX compta toujours parmi ses meilleurs serviteurs. Ce catalogue est bien mêlé; parmi ces écrivains, ces orateurs, ces hommes d'Etat, dévoués à la cause du Pape, il y a des libéraux qui ne le consolèrent pasjusqu'au bout. Les Brefs accordés à Alfred de Falloux et à Charles de Montalembert, récompense bien méritée de leurs services, n'établissent pas l'absolue ortbodoxie de ces deux Français. Ainsi présenté, le catalogue éblouit : il peut égarer. Si la complète exactitude manque dans cette péroraison, toute idée de calcul à part, on ne saurait nier le talent de mise en scène. L'évêque d'Orléans était comme un cheval de bataille, fier d'allure, d'un tempérament bouillant, qui piaffe en creusant la terre de son ongle de fer, qui jette du feu par ses nasaux, qui hennit à l'odeur de la poudre, qui bondit au bruit du canon, qui s'élance au signal, et dixit ra/i / Au premier moment, on ne devine pas chez lui cet équilibre de facultés, ni tant de sagesse dans l'emploi des moyens. Les riches natures sont faites de contrastes.
On a émis des réserves sur son interprétation du Syllahiis. Dans notre rapide examen nous en avons indiqué quelquesunes. Le chanoine Maynard, dans des animadversionsunpeu raideset toujours consciencieuses, l'a attaquée principalement sous forme anecrlotique, en historien plus qu'en docteur, parce qu'il s'adressait à l'historien légèrement dithyrambique du Prélat. Il veut rendre l'interprétation suspecte par les circonstances qui accompagnèrent la préparation du
grand acte, dont Gerbet fournit la matière première, qui fut soumise à des consulteurs français, parmi lesquels Louis Veuillot, à l'exclusion de Tévêque d'Orléans. D'après lui, le but de Pie IX, en promulguant le S^î/abus, était plutôt d'atteindre les libéraux de dedans, catboliques et quelquefois dévots, que les libéraux de dehors, impies et révolutionnaires. Cette assertion ressemble à une exagération : c'est déjà fort que de donner pour objectif aux censures du Syllabus les libéraux de dedans et ceux de dehors ex cequo. 11 est vrai que Mgr Pie, le grand préparateur de l'acte pontifical, ({ demandait dans des Notes itératives, que l'acte pontifical s'adressât moins aux incrédules, pour flétrir leur impiété, qu'aux chrétiens, pour fixer leur croyances indécises ». La preuve n'est pas péremptoire. Néanmoins il est certain que l'interprétation incriminée est tournée vers les incrédules, ennemis de l'Église, et qu'elle ne renferme pas un seul paragraphe contre les libéraux catlioliques, amis du maître, qui était leur avocat. Autre accusation de Maynard : « Quelques-uns, parmi lesquels l'évêque d'Orléans, sans aller jusqu'à rencontre des définitions pontificales, ont dit que lacté n'était pas opportun. » — Bruit de salon sans doute : le texte à l'appui manque. En revanche, on trouve dans la brochure la réponse à cette attaque. Citons à nouveau le Prélat : « Il y en a qui disent que les paroles du Pape sont inopportunes. On se trompe de mot: c'est importunes que l'on veut dire. » Plus loin il écrit une page ardente sur la grandeur de l'acte pontifical, qu'il justifie par les erreurs du moment.
Maynard raconte d'autres faits, intéressants pour l'histoire, et dont il tire des conclusions qui furent contestées. C'est d'abord l'émoi de l'école du Correspondant, à Orléans, à l'apparition du Syllabus. C'est ensuite le fait, rapporté par Lagrange lui-même, qu'en 1867, dans la rédaction de l'Adresse des évêques présents à Rome, Mgr Dupanloup demanda
qu'on ne mentionnât le Sijllahus qu'en termes généraux. C'est encore les angoisses du Prélat, qui se crut visé personnellement, comme d'autres le pensaient, et qui prit la plume pour donner le change au Pape et à l'opinion publique ; le tout, d'après les Notes et Souvenirs d'un abbé dont l'autorité n'égalait pas celle d'un concile œcuménique. Il n'y a guère là que des symptômes. Maynard cite enfin une lettre de Montalembert au docteur Friedrick, théologien du cardinal Hohenlohe au concile du Vatican, où on lit: ce L'évèque a fait un véritable petit tour de force, ni plus ni moins; sa brochure est un chef-d'œuvre d'éloquent escamotage. » La phrase est historique : elle a sa gravité, de la part d'un écrivain admis dans l'intimité de l'auteur. Un autre mot, que Maynard ne rapporte pas, est celui de Villemain : « Mgr Dupanloup n'a pas interprété le Syllahus, il l'a transposé. » D'après Clastron, historien de Mgr Plantier, le Pape aurait dit à ce dernier : « Quand le pape parle dans un acte solennel, c'est pour être pris à la lettre ; ce qu'il dit, il a voulu le dire ; le pape n'a besoin ni d'excuse ni de tempéraments. » L'allusion était transparente.
En somme, si tous ces récits, pris un à un, n'emportent pas d'emblée l'adhésion de l'esprit, ensemble ils forment un faisceau qui n'est pas loin d'une démonstration. Le doute se dissipe devant le Bref que Pie IX accorda à l'auteur de la brochure : La Convention du 15 septembre et rEncycUque du 8 décembre, dans lequel, avec toute la diplomatie romaine et l'art suprême des formules de chancellerie, après l'avoir loué de si bien défendre l'Encyclique contre les impies, il ajoute qu'il en donnera le sens vrai, genuinam sententiam^ en l'expliquant à ses diocésains. Ceci est le mot de la fin. Faut-il conclure que dans le même apologiste il y avait deux hommes, celui de la plume et celui de la coulisse?
L'interprétation du Syllabus divisa les catholiques. Une AP. 17
autre question partagea les opinions, celle de l'autorité du Syllahus, qu'on séparait de l'Encyclique dont il était l'annexe naturelle, d'abord parce qu'il en résumait les principales propositions, ensuite parce qu'il avait été adressé à tous les évéques avec l'Encyclique. Passons, pour un instant seulement, de l'apologétique proprement dite à la polémique, afin de laisser à notre exposition toute son ampleur. Donc, les catholiques sans épithète ne furent pas si subtils ; ils préférèrent obéir avec simplicité, en acceptant dès la première heure l'acte pontifical avec toute sa valeur. Les autres firent des façons. Le plus convenable fut l'évêque d'Orléans, qui se garda bien d'écrire une ligne contre l'autorité doctrinale du Syllahus, se dédommageant de sa filiale soumission par l'interprétation que l'on connaît. En cela, il imita tousses collègues dans l'épiscopat, qui promulguèrent le Document pontifical autant qu'ils le purent, unanimes d'ailleurs dans leur opposition àla Circulaire Baroche. Autour de lui, au Correspondant, et dans d'autres journaux religieux à sa dévotion, peut-être à sa solde, on bouda le Syllahus. La mauvaise humeur se manifesta sous différentes formes, par la conspiration du silence d'abord, par l'amertume des attaques dirigées contre les champions du célèbre Document, qui avaient pour organe rt/n/rcrs. M. Eugène Yeuillot, témoin de ces luttes, auxquelles il prit une si large part dans des articles qui se faisaient lire à côté de ceux de son illustre frère, écrivait en 1885, à propos de l'Encyclique Immortale Bei, en remontant à la date de 1865 : « Les opposants de la veille, après s'être soumis, avaient cent choses à dire pour expliquer leur conduite et atténuer leur défaite. Tout en proclamant qu'il n'y avait plus lieu de discuter, ils discutaient encore, non sur le fond, mais sur tel ou tel détail. Si on ne comparait plus le Pape à une idole, on tâchait de diminuer l'autorité du Si/Uahiis (i) ».
(1) L'Univers, 21 novembre 1885.
■ Le plus intrépide et le plus loyal parmi les récalcitrants fut l'abbé Bougaud, grand- vicaire d'Orléans, mort évoque de Laval. Celui-ci a imprimé sa pensée dans son grand ouvrage intitulé : Le Christianisme et les tenijos 'présents^ dans la 3^ partie : U Eglise et la société moderne. Il ne niait pas (( l'autorité morale » du Syllahus ; il n'en contestait que la valeur dogmatique ex cathedra. 11 trouva la thèse toute prête dans une Lettre du cardinal Newman, et il la fit sienne. — Pourquoi citer un seul cardinal, quand on en comptait soixante-dix dans le Sacré-Collège, qui pour la pluspart pensaient autrement ? Il eût mieux valu citer Wiseman, qui répondit si théologiquement au discours de Montalembert au congrès de Malines en 1863. Pourquoi ne pas s'appuyer sur le cardinal Manning, qui fut une des lumières du concile du Vatican, et dont l'attitude fut applaudie universellement ? La raison est bien simple, c'est que Newman pensait comme lui. On connaît les subtilités et les quasi chicanes de l'Eminence anglaise : Le Syllahus est l'œuvre d'un théologien anonyme — Le Pape ne l'a pas publiquement adressé aux évèques : il a seulement donné l'ordre de le faire — Les propositions du Syllahus ne sont pas extraites mot à mot des Allocutions et des Encycliques pontificales — Certaines de ces Allocutions ont été prononcées en consistoire secret — Plusieurs ne sont que des déduc' lions des Allocutions et des Encycliques — Quelques-unes sont purement disciplinaires, et n'offrent pas la garantie de l'infaillibilité pontificale — D'autres portent sur des matières non révélées, en quoi le Pape est incompétent. Le cardinal tempérait ces assertions singulières et risquées par des aperçus dévotieux, qui sont de pures contradictions : c'est ainsi qu'il demande que le Syllahus soit reçu avec une profonde soumission ; mais cette soumission est un acte d'obéissance, non pas un acte de foi. Du reste, ajoutait-il, on doit être prêt à condamner toutes les erreurs
•cataloguées dans le Syllahus, quand le Pape le voudra : il n'a pas encore donné le signal. — Labbé Bougaud y mit du sien, pour ne pas rester un vulgaire copiste. Il soutint que le SijllabHs n'avait été rédigé que pour suppléer à l'Encyclique partout où elle ne parviendrait pas. Il ajoutait que le Pape n'avait pas ordonné aux évêques de le promulguer, et qu'il ne l'avait pas fait afficher à Rome par le Cursor apostolicus, aux lieux ordinaires avec les formalités prescrites. A ces considérations tirées du Corpus Juris il joignit une anecdote : il raconte qu'à Rome, en 1867, un prélat romain ne voulut pas qu'on mentionnât le Syllabus dans l'Adresse des évêques, parce qu'il n'était pas un acte du Pape. Lagrange dit la même chose, en l'attribuant à Mgr Dupanloup. Il serait piquant que le prélat romain et l'évêque d'Orléans ne fussentqu'uneseule et même personne. On conviendra que ces raisonnements sont bien faibles ; c'est enfoncer des épingles dans une pyramide d'Egypte. Au point de vue doctrinal, que de réserves à faire ! C'est une manière de dire qu'on accepte le livre, non pas la table des matières : à moins que le refus de la table des matières ne soit un moyen indirect de refuser le livre. Mais on n'allait pas jusque-là.
Les esprits étaient encore indécis quand l'Encyclique Immortale Dei, une des plus mémorables de Léon XIII, fut promulguée. Le Pontife y résume les actes du Saint-Siège contre les erreurs contemporaines, en particulier contre celles qui se rapportent à la société moderne, considérée en elle-même et dans ses relations avec l'Eglise ; il cite l'Encyclique Mirari vos de Grégoire XVI et l'Encyclique Quanta cura avec le Syllahus annexe, œuvre capitale de Pie IX. C'étaient là les deux pièces maîtresses du siècle : « Obéissant au même mobile, Pie IX, toutes les fois que l'occasion s'en est présentée, a condamné parmi les opinions erronées plusieurs de celles qui tendaient à prévaloir davan-
tage. 11 en a fait ensuite dresser une sorte de Catalogue, afin que dans le déluge d'erreurs dont nous sommes inondés, les catholiques puissent savoir avec certitude quels principes ils peuvent suivre avec sécurité. » Les propositions du Si/Uahn^ visées dans l'Encyclique Immortale Dei sont nombreuses ; qu'il suffise ici d'indiquer les 29^, 39^, 55», 79'^. Pour mettre son autorité au-dessus de toute controverse, il n'a fallu que placer le célèbre Catalogue à côté du Mirarl vos et du Quanta cura, n'eùt-on mentionné qu'une: seule des propositions qu'il renferme. Disons à la louange des catholiques français que l'acte de Léon XIII a produit l'apaisement parmi eux. Si tous, encore aujourd'hui, neparlent pas avec enthousiasme du Syllahus, c'est l'effet, d'une vieille habitude, qui n'empêche pas chez eux un. sincère respect. Les querelles de la veille sont finies. Le dernier mot reste toujours à Rome.
Maintenant le Syllabus n'a d'autre ennemi que la Révolution, synthèse monstrueuse des libres penseurs, athées^ matérialistes, rationalistes de tout acabit, et des hommes d'Etat, imbus de leurs maximes, qui prêtent leur puissance à ces erreurs, en les appliquant à la vie des nations qu'ils égarent. La société moderne, échappée de l'Evangile, émancipée de l'Eglise, est une mer orageuse, qui gronde, qui écume, et vient se briser en bondissant contre la pierre. Cette pierre, c'est le Syllahus. Les colères des passions tombent ; les nations elles-mêmes se convertissent. Quelles périssent. Mais la vérité de Dieu demeure éternellement. Les sociétés anciennes l'ont appris à leurs dépens. La société moderne n'est pas de meilleure condition : si les leçons de l'histoire ne lui profitent pas, elle partagera, leurs tragiques destinées.
GHAPIÏRE YIII