LE SYLLABUS — EMILE KELLER
L'Encyclique du 8 décembre et Les Principes de 89 ; avec ce sous-titre : VÉglise, l'État et la Liberté, et cet épigraphe : Veritas liberabit vos. La réputation naissante du jeune Apologiste, la part qu'il prit aux débats politiques et religieux de cette époque, dans les assemblées parlementaires, où il marqua par son éloquence, et dans la presse, la valeur du Livre cité plus haut méritent une attention particulière.
M. Emile Keller a commenté le Si/Uabus en synthèse. Mais le cadre de son étude est tellement large, qu'il aborde à peu près toutes les parties du Document pontifical. Il met, en effet, en présence l'Encyclique et 89 : or 89, c'est la société moderne. Si on décompose 89 ou la société moderne, on y trouve toutes les branches de l'activité humaine, en religion, en philosophie, en politique, en morale, en économie sociale, dans l'Église, dans la famille, dans l'État, avec toutes les erreurs que notre siècle a accumulées sur ces grands objets de la foi et de la raison, qui sont encore les intérêts suprêmes de la vie. Ce sont ces erreurs qui sont condamnées par l'Encyclique et son annexe Le Syllabus.
Nul n'ignore l'orientation de M. Emile Keller, en 1865, au lendemain de la Convention du 15 septembre, ce sinistre Post-scriptam de la campagne d'Italie ; rien n'indique que les événements accomplis depuis cette date l'aient modifiée. Ennemi de l'ancien régime, qu'il juge sévèrement en plusieurs endroits, très moderne dans ses aspirations, un des jeunes qui caressaient le progrès par la réforme des institutions sociales, peu éloigné de rêver un monde nouveau.
il sut échapper aux engouements de ses contemporains, et aux écarts d'une école catholique, dont il admirait les grands hommes, sans partager leurs illusions généreuses.
Il faut signaler ce côté de son caractère, pour mieux apprécier son attitude en face des principes de 89, qu'il regarde sans faiblesse, debout, là où d'autres se mettent à genoux.
Sur l'échiquier de la politique religieuse, il resta entre les vieux partis et les novateurs : ni gallican, ni libéral, mais catholique sans étiquette avec le pape. A ce moment de notre histoire c'était original ; quoique l'école du catholicisme intégral existât avant lui.
M. Emile Keller accepta le Syïlahns sans faire de façons, primo instanti, non seulement en fils docile aux enseignements du Saint-Siège, mais en citoyen enthousiaste, qui voyait dans l'acte pontifical le salut des nations, celui de la France en particulier. Le courage du Pape l'émouvait : « Sans- souci des intérêts humains, qui pouvaient l'engager au silence, le Saint-Siège se met seul, avec un héroïsme que ses adversaires eux-mêmes admiraient, en travers de l'impétueux et universel courant des illusions du temps «.Il mesura d'un coup d'œilsùr,en largeur et en profondeur, l'Encyclique du 8 décembre 1864 : «. Elle ne s'adresse ni à un homme, ni à un parti, ni à un peuple : elle s'adresse au XIX*= siècle ». Il portait dans son esprit la synthèse des choses humaines : « Chacun scrute dans leurs bases la religion, la politique et la société. Plus on creuse ces questions diverses, plus on s'aperçoit qu'elles sont intimement unies.» Et ailleurs : « Nous n'aurons rien fait tant que nous n'aurons pas établi, qu'en se séparant de l'Église, le libéralisme moderne est voué à l'impuissance ; et qu'en achevant de séculariser la politique et la société, il nous conduirait fatalement, malgré la bonne volonté des gouvernés et des gouvernements, au pur despotisme ». 11 dit encore : « La vé
rite ne saurait se contredire elle-même ; et dans toutes les branches, religion, philosophie, politique, droit, sciences naturelles, elle ne doit former qu'un tout harmonieux ». C'est la synthèse du Syllabus.
Dans cette vaste synthèse, M. Emile Keller découvre deux centres, qui sont comme deux synthèses distinctes, non pas séparées : l'Église et l'État. Ce sont les deux pôles du monde humain ; quand leurs rapports nécessaires sont bien accordés, le monde est en paix ; s'ils sont troublés, le monde souffre et est en péril. C'est simple et vaste. Or l'Église possède les lois véritables de ces rapports: 89 a voulu lui en substituer d'autres. « Quelles sont, d'un côté, les lois invariables de toute société ; de l'autre, les nécessités particulières, les tendances, les passions, les préjugés, les erreurs, les dangers de celle où nous vivons? Les principes en qui elle a placé sa confiance sont-ils réellement en opposition avec ceux du Syllabus ? » la question ainsi posée, l'éminent Apologiste affirme l'antagonisme de l'Encyclique avec les principes de 89, tels qu'ils sont interprétés. Après avoir établila prétention de l'Église au gouvernement des choses humaines, il ajoute : « Or que sont les principes de 89, dans la pensée de leurs partisans? Si ce n'est plus, comme chez ceux qui les ont rédigés, le progrès et la liberté sur les ruines de l'Église, c'est du moins le progrès et la liberté en dehors de l'Église. On voudrait bien se réconcilier et vivre en paix avec elle ; mais on ne veut, à aucun prix, reconnaître ni sa vérité absolue, ni son autorité souverainement souveraine, ni sa prééminence politique et sociale... Yoilà le point brûlant que touche l'Encyclique ». Ici, pas de déguisement, pas de diplomatie. Tandis que dans une autre école on sue sang et eau pour démontrer que l'Encyclique ne condamne pas la société moderne, et qu'avec assez peu de fierté évangélique, on flatte cette société pour ne pas l'effaroucher, M. Emile Keller dit les choses telles qu'elles sont. Des deux méthodes.
quelle est la meilleure? Les intentions mises à part, il semble qu'il faut savoir livrer le combat, quand le combat est inévitable, et qu'en le différant on ajoute au péril.
Les âmes franches et vaillantes sont de cet avis. Notre Apologiste fait évidemment allusion à la méthode employée par d'autres dans la défense de l'Encyclique, quand il écrit : a Avec la rapidité de l'éclair, une plume épiscopale descendant dans l'arène de la polémique a rassuré les esprits alarmés, en leur montrant clairement ce que l'Encyclique n'était pas. Aujourd'hui, il reste à voir ce qu'elle est, et à trouver en elle ce qui doit, non seulement ne pas blesser, mais attirer, satisfaire, captiver toutes les âmes droites et généreuses. Ce serait peu qu'elle fût inoffensive ; elle doit être souverainement efficace, bienfaisante, opportune ». On sait quelle est celte « plume épiscopale » dont il parle. Il ne nie pas ses services : il les déclare incomplets. Lui veut aller jusqu'au bout, au risque de heurter l'opinion dominante : c'est l'homme des solutions radicales.
M. ÉmileKellerfutdeceux qui trouvèrent l'Encyclique très opportune, loin de cacher son dépit derrière le prétexte de l'inopportunité, asile ordinaire des mécontents. L'état de la société moderne rendait à ses yeux cet acte indispensable. Pour justifier son sentiment, il trace de cette société un tableau peu flatté, avec des faits tangibles, où le bien et le mal apparaissent dans leurs vraies proportions, où le mal qui est à la base l'emporte sur le bien qui est à la surface. Son modernisme le met à l'abri du soupçon ; il fait le procès à un siècle qu'il aune : grandeur matérielle, misère morale, tel est pour lui le résumé de la situation : « Ainsi nous apparaît, d'un côté, la civilisation moderne, armée d'une puissance matérielle sans borne, mais divisée, torturée, et ne pouvant s'unir que dans un seul sentiment : la haine et la peur du catholicisme. » Certes, il ne joue pas de la lyre aux pieds de noire civilisation, que plusieurs catholiques vantenf
à outrance et sans dignité, dans le but très louable de l'apprivoiser et de la réconcilier avec Jésus-Christ. Lui est du parti des forts, qui blessent par amour, qui frappent pour guérir. En face de la puissance du siècle, ce une puissance morale, réduite à l'indigence et dénuée de tous secours humain, mais affirmant solennellement qu'elle aime les hommes et les peuples, qu'elle les a portés dans son sein, qu'elle les a nourris et qu'elle les sauvera encore malgré eux. » C'est en ces termes, avec cette décision, qu'il venge l'Encyclique et le Sijllahiis du reproche d'inopportunité, qui circulait dans les coulisses et qui était arrivé jusqu'à lui.
Gela fait, il établit à nouveau l'état de la question et dessine en quelques lignes le plan de son apologétique : il consiste dans l'étude des rapports de FÉgliseet de l'État. Après avoir défini l'Église et l'État, il divise l'histoire en trois périodes. C'est d'abord le paganisme, ou « l'État avant l'Église », et (( l'Église malgré l'État ». C'est ensuite la période chrétienne, ou ce l'État dans l'Église », avec les libertés sociales, politiques et religieuses qui en découlent. Dans le christianisme même, c'est le schisme, ou « l'Église dans l'État » ; c'est encore l'hérésie, ou « l'Église selon l'État ». En troisième rang, c'est la Révolution, dont le schisme et l'hérésie sont les précurseurs. M. Emile Keller prend la Révolution dans le sens le plus mitigé, qui est celui des libéraux rationalistes ; et il l'appelle « l'État sans l'Église». Dans cette forme de l'État, il étudie les libertés religieuse, nationale, politique et civile sans l'Église.
Le tableau qu'il trace de la civilisation chrétienne est vrai et éloquent. Gibbon, Guizot, malgré ses erreurs de détail, Michelet lui-même a ses bonnes heures, n'y contredisent pas. Mais comme le SiiUabus est un Catalogue de propositions condamnées, il réfute vigoureusement, avec une grande allure, en style vibrant, les théories adverses à l'aide d'une belle philosophie, marchant à la double lumière de la
foi et de l'histoire. Le gallicanisme n'échappe pas à ses coups; il réserve les mieux assénés pour la Révolution, qui nous désole depuis cent ans, avec ses principes de 89 et ses libertés prétendues, fausses dans leur racine, chimériques dans la réalité, funestes quand elles sont appliquées.
C'est le côté négatif et, à proprement parler, le côté apologétique de l'œuvre. M. Emile Keller consacre les derniers chapitres au côté positif, c'est-à-dire à la doctrine, en montrant ce qu'est l'Encyclique, après avoir montré ce qu'elle n'est pas. Il a pris pour épigraphe ces mots de l'Évangile : « La vérité vous délivrera. » Il cherche dans la vérité le principe de toutes les hbertés légitimes, dont il est le champion résolu. Car aucun despotisme ne lui plaît; il veut secouer tous les jougs ; il prêche l'émancipation universelle ; mais par la vérité, non pas par la Révolution, qui n'a tenu aucune de ses promesses. L'Église est dépositaire de la vérité sociale, de la vérité politique, de la vérité religieuse ; et de ces vérités sortent la liberté sociale, la liberté politique, la liberté religieuse. Fort de ces prémisses, appuyées sur la raison, sur l'Évangile et sur les faits, il donne le coup de grâce à l'hérésie révolutionnaire, ou la séparation de l'Église et de l'État, préconisée par les rationalistes, à moitié soutenue par nos Américains de France, avec les encouragements discrets des métis catholiques. Il conclut triomphalement par la thèse de l'union de l'Église et de l'État. C'est ainsi qu'il développe les contradictoires des propositions condamnées du Syllahus.
Sa conclusion met en pleine lumière toute sa doctrine, condensée en quelques lignes, avec tous les éléments des questions les plus complexes : « Point de liberté sociale sans la liberté du dimanche, du mariage, de l'enseignement religieux, des associations et de la corporation chrétienne ». — « Point de liberté politique sans la consécration religieuse du pouvoir et du système représentatif chré-
tien, sans une place assurée à l'Église comme au représentant légitime de la justice, de la morale et des pauvres ». — c( Point de liberté nationale sans l'union des peuples catholiques autour du Saint-Siège, pour résister aux envahissements du principe russe, du principe prolestant, du principe révolutionnaire, leur auxiliaire naturel ». — « Point de liberté religieuse sans la protection de l'État, pour assurer une indépendance complète et une liberté pleine à l'Église, pour réprimer les outrages de l'impiété et la conspiration des sociétés secrètes. » C'est un monde nouveau, qui émerge des brouillards et des bas-fonds de la Révolution. On emprunte à l'ancien monde, au monde chrétien, ses bases granitiques, ses lois nécessaires ; on ne modernise que les contingences, en tenant compte des événements accomplis. Évidemment M. Emile Keller n'écoutait pas derrière la lenétre le vent qui soufflait de Paris ; il laissait passer l'opinion, et restait fidèle à la doctrine. On croit entendre de Bonald, de Maistre, Donoso Gortès, Louis Veuillot, les grands maîtres, avec quelque chose de plus moderne dans l'accent. L'accueil que son livre reçut dans les milieux sonores des parlements, des instituts et des salons, fut sans doute un peu froid. On s'en occupa moins que de quelques autres plus retentissants, mais d'un vol moins hardi ; les portes de l'Académie, dont les vaudevillistes et les libres-penseurs franchissent chaque matin le seuil, ne s'ouvrirent pas devant lui.
Cependant on ne parvint pas à l'étouffer. Quand après trente ans écoulés, on essaie le classement des livres qui poussèrent autour du Sijllabus, celui-ci vient en première ligne. Il a pour lui l'intégralité de la doctrine, la profondeur de l'analyse, qui arrive aux dernières causes, l'esprit chevaleresque, le dédain des applaudissements ou des sarcasmes : autant de qualités qui n'accompagnent pas toujours le talent. L'auteur n'est pas seulement un penseur, un érudit, un sty-
Jiste : il est une âme. C'est cette âme jeune, convaincue, ardente, qui circule dans l'œuvre, qui fait vibrer l'idée, qui chautle et colore la langue, qui éclate en mouvements d'éloquence, où la colère, la tristesse, l'espérance se mêlent et enlèvent les suffrages des esprits indépendants. Ami de son temps, chrétien résolu, patriote sincère, sympathique à tous, même à ses adversaires, il se dresse dans l'arène poudreuse où les systèmes et les passions se livrent des combats acharnés. Le SyUahus à la main, il le présente comme un instrument de paix à la signature de ses contemporains : « Siècle riche et superbe, siècle de luxe et d'opulence, tu laisses le pape, qui jadis remuait des milliards pour les croisades, dépouillé. » — « Jeunes gens, qui êtes pleins d"ardeur, et qui aimez les grandes choses, sachez que pour avoir le droit de parler de la liberté, il faut avoir fait quelque chose pour elle; et qu'il ne suffit pas d'user ses plus belles années dans un libéralisme creux et malsain, pour arriver, à travers les plaisirs et les critiques des salons, à accepter comme terme de la vie une part de dividende ou une place au budget. » — (( Ouvriers, qui luttez contre la pauvreté, et qui gardez dans votre vie de labeur le sentiment légitime de votre dignité, ne cherchez pas à séparer votre cause de celle du Vicaire de Jésus-Christ. » — « Philosophes et penseurs, cessez de marchander aux enseignements de Pie IX votre superbe adhésion ». — « Français, c'est à Rome qu'est le flambeau de la politique traditionnelle, qui peut seule faire votre grandeur. Peuples opprimés, infortunés Polonais, tournez les yeux vers Pie IX : voilà le seul défenseur intrépide qui ait protesté en votre faveur. Italiens, voilà le prince qui vous a le plus aimés. Peuples, voilà le représentant et le rempart de toutes les libertés. Gouvernements, voilà la source, le modèle et le salut de toute autorité ».
A de pareils accents, on tressaille. Les sophismes se dissipent ; l'espoir en l'avenir renaît. On bénit le Pontife qui a
élevé le Syllabus comme un Labarum au milieu des nations. On acclame le jeune Apologiste, qui se fit, avec tant de talent et de vaillance, le soldat d'une si sainte cause.