CHAPITRE ^r
COUP-D'œIL sur l'apologétique en FRANCE AVANT 1789
Les apologistes sont les soldats de l'Église catholique. Dans la cité de Dieu les prophètes chantent les mystères de l'avenir ; les évangélistes annoncent sa réalisation ; les apôtres prêchent et meurent; les docteurs enseignent; les pasteurs régissent les peuples ; les saints prient et pleurent dans l'omhre. Les apologistes se battent.
Ce rôle terrible et glorieux est la part des forts : il est nécessaire. Que les outranciers de la paix en prennent leur parti ; s'ils aiment tant la paix, qu'ils se souviennent qu'on la prépare par la guerre : on n'a pas inventé jusqu'ici une autre méthode plus efficace. Chercher la paix par la paix, c'est une sorte de cercle vicieux, où l'on tourne toujours, où l'on n'arrive jamais. Ce manège, propre tout au plus à favoriser la digestion, n'amène aucun résultat sérieux. Ici-bas l'Église est militantes elle a l'éternité pour se reposer. Elle est en butte aux assauts que l'humanité lui livre, parce
qu'elle est la vérité, et que la vérité blesse l'humanité dans son orgueil, dans ses sensualités et dans sa làclieté. L'orgueil a deux principaux représentants: les liomnies d'école, très épris de leur sagesse, qui de nos jours font la roue au nom de la « science », mot fanfaron, quelquefois creux ; ensuite les hommes d'li]tat, enivrés de leur puissance, jaloux de leurs prérogatives qu'ils exagèrent, et ombrageux à l'égard de la religion, cette autorité céleste qui échappe à leurs caprices tyranniques. Le sensualisme s'incarne dans les passions mondaines, égoïstes et féroces quand on trouble leurs jouissances en promulguant la loi morale, en révélant les épouvantemenls de l'autre vie. La lâcheté est le fait des bons et des méchants ; tous font chorus contre l'Église, quand elle les invite aux saintes austérités du devoir. De là l'impopularité qui l'accompagne d'âge en âge, et se mêle aux triomphes qu'elle rencontre sur son chemin. Ainsi sa destinée est faite de contrastes, à la fois combattue avec acharnement et défendue avec enthousiasme.
D'après ces principes, les siècles troublés sont ceux où la théologie apologétique obtient les plus beaux développements. Les trois premiers siècles sont inondés de sang. Au milieu des scènes de carnage qui épouvantent les quatre coins de l'empire, quand le baptême, selon l'expression d'un Père, donne droit à la mort, toute la théologie positive est dans le symbole des Apôtres, que les pontifes commentent dans les catacombes, à la lueur des torches, pendant le silence de la nuit. La formulation des dogmes et la haute spéculation sont réservées pour des temps plus tranquilles. A cette heure tragique, on n'entend que la voix des apologistes ; debout sur les remparts de la cité de Dieu assiégée et dévastée par les Césars payens, armés du glaive de la parole, ils tiennent tête à l'ennemi au péril de leur vie. Alors apparaissent sur la scène Tatien, Athénagore, Quadrat, saint Justin, Tertullien, saint Cyprien, Lactance, Iré-
née : ces noms élincelants de génie, de sainteté et de bravoure sont restés d'héroïque mémoire.
En France, les apologistes sont venus tard. Notre nationnaquitclirétienne,((d'unactedefoisur un champdebataille », a dit Lacordaire : nous étions prédestinés aux combats. Longtemps nous n'eùm.es à tirer le glaive que contre lesinvasions barbares d'abord, plus tard contre les hérésies antisociales, qui menaçaient la civilisation chrétienne en formation. Pendant plusieurs siècles, la théologie put à son. aise se livrer à la spéculation avec la scholastique,en attendant que la polémique se réveillât pour faire face au protestantisme. Nous restâmes maîtres du terrain, avec la sciencede Duperron, de Bossuet et de Petau, protégés par lesceptre de nos rois, gallicans et chrétiens quand même.
On a rangé parmi les apologistes Descartes, Pascal, Bossuet, Fénelon, Massillon, etc. Rien n'empêche de donner ce nom à ces grands hommes, malgré la définition de la branche de la théologie que nous étudions. D'une manière générale, le xviie siècle fut un temps d'exposition sereine,, et de grandes controverses dogmatiques, philosophiques^ exégétiques et mystiques. La libre-pensée n'avait pas droit de cité ; les sectes étaient contenues par la main puissante de Louis XIV; jusqu'à la révocation de l'édit de Nantes, elles jouissent de la liberté des cultes, dans les limites tracées par l'édit ; après ce coup d'État, il ne leur reste que le droit de controverse spéculative avec les catholiques. Dans ces conditions, le champ de l'apologétique proprement dite demeurait très restreint. Bourdaloue, Massillon et les autres orateurs de la chaire sont surtout moralistes ; ils dénoncent les abus de la cour et de la société, le relâchement des mœurs, et les misères inséparables de l'humanité^ même quand elle est chrétienne. Bossuet, qui mène tout de front, est un controvcrsiste incomparable : il combat le quiétisme de Fénelon; il porte aux protestants des coups
mortels dans ses Conférences avec Claude, dans son beau travail sur La Tradition, et surtout dans VHistoire des variations. C'est l'Hercule de la théologie : il abat les monstres, et il s'enveloppe triomphant dans leur peau encore saignante. Bayle était né : c'est l'ancêtre des encyclopédistes. L'évêque de Meaux son contemporain entendait déjà « un bruit sourd d'incrédulité ». Il put connaître le Dictionnaire historique et critique, qui parut en 1697. On ne trouve pas dans ses œuvres de traité en règle contre un ennemi qui naissait à peine, et qui écrivait en Hollande. Spinosa avait choqué l'opinion générale; il nous valut les travaux du P. Lamy, de Tournemine, de Duguet, peut-être le chapitre de Labruyère sur « les esprits forts », et le chef-d'œuvre de Fénelon sur a l'existence de Dieu ». Descartes et Pascal se rapprochent davantage du genre, Pascal plus encore que Descartes. Tous les deux combattirent les athées et les matérialistes. Ils ne rencontrèrent pas autour d'eux d'adversaires vivants, au moins en France ; mais en poursuivant des erreurs abstraites, ils ont laissé des matériaux précieux pour les apologistes de l'avenir.
Le xviiF siècle est la réaction la plus savante, la plus haineuse, la mieux dirigée qui se fût déclarée en France contre le christianisme : tous les éléments malfaisants s'y rencontrent à la fois, avec une puissance effrayante. De même que le siècle précédent avait réuni les conditions les plus favorables pour en assurer le triomphe, ainsi celui-ci a tout ce qu'il faut pour l'anéantir : c'est la synthèse du mal opposée à la synthèse du bien.
Les encyclopédistes forment une armée rangée en bataille, composée des génies les plus variés, et unanimes dans le but à atteindre. Le déisme, le matérialisme, l'athéisme, le scepticisme, les doctrines erronées sur le gouvernement, sur l'éducation, sur l'économie politique ont leur représentant dans ce pandemonium. Voltaire y apporte les ressources
multiples de son génie, Rousseau son déisme et sa langue charnieresse, d'Alembert son scepticisme, d'Argens, Lametrie, Ilelvetius, d'Holbach leur matérialisme, Diderot son athéisme sans voiles. Plus tard Yolney écrira Les ruines, Dupuis L'origine des cultes, avec la même pensée. Les sciences exactes, naturelles, historiques, philosophiques, politiques, économiques sont mises à contribution et viennent déposer contre le christianisme. Témoins de mensonge, que l'opinion égarée devait croire. L'erreur prend toutes les formes et tous les tons ; elle attaque en prose et en vers ; elle invente l'anecdote, elle aiguise l'épigramme, elle rime la chanson, elle crayonne la caricature. A la même heure, elle rédige des traités savants ; elle fait mentir l'his-. toire ; elle réveille les momies d'Egypte dans leurs cercueils ; elle interprète les hiéroglyphes ; elle prête des éternités aux Chinois pour le malin plaisir de confondre Moyse. Le succès fut immense : les ravages incommensurables.
Mais où sont les apologistes ?
La France chrétienne, menacée et déjà entamée par le philosophisme des encyclopédistes, avait encore des réserves en hommes, en vertus, en talents de tout ordre. Néanmoins les apologistes furent rares, peu remarquables : ils n'ont laissé dans la littérature du temps que des traces peu profondes. Parmi les laïques, à l'Académie, dans la magistrature, et jusque dans les rangs des gens de la cour, on cultivait les lettres. Les d'Aguesseau, les Lamoignon, les Malesherbes étaient de la race des natures supérieures, demeurées fidèles aux traditions du passé : ils n'ont rien écrit contre les philosophes. Piollin et Grevier s'occupaient de pédagogie et d'histoire ancienne dans leur cabinet. On ne saurait ranger Montesquieu parmi les apologistes, malgré les quelques phrases échappées de sa plume en l'honneur du christianisme, toujours citées avec une complaisance excessive. L'auteur des Lettres Persanes et de L'esprit des
Lois était un métis frotté de religiosité, et à tout prendre, un ennemi plutôt qu'un défenseur de l'Église. La Harpe se convertit sur le tard : il n'attaqua l'incrédulité que lorsqu'elle fut devenue la Ilévolution, sous les verrous de la prison, à ia clarté du couperet qui menaçait sa tète. Il compte à peine parmi les apologistes.
L'épiscopat n'était pas sans valeur : on s'est trop hâté de ie condamner en bloc. Tous les prélats n'étaient pas à la cour: beaucoup observaient la loi de la résidence, et se distinguaient dans leurs diocèses par leur charité envers les pauvres, par leur zèle pour fonder et entretenir des écoles primaires ou secondaires, par la vigilance qu'ils exerçaient sur le clergé. Mais ils ne comprirent pas le mouvement du siècle: du moins ils ne surent pas le conjurer. Très mêlés à la vie publique, en relation avec les beaux esprits, ils étaient dans les académies, ils prenaient part aux affaires de l'État et de la province avec une compétence reconnue de tous, et qui leur valait la considération universelle. De Bernis tournait des madrigaux ; et entre deux strophes anacréontiques, il rédigeait La religion vengée, qui ne fit pas trembler les portes de l'enfer. Dillon bâtissait des quais à Toulouse, et présidait avec distinction les États du Languedoc à Narbonne et à Montpellier. De Boisgelin avait la même situation en Provence. De Brienne traçait des rues monumentales et élevait des édifices civils, qui révélaient chez lui les talents de l'ingénieur plutôt que les vertus de l'évêque. Champion de Cicé, archevêque de Bordeaux, de Barrai, évêque de Castres, et vingt autres, passaient pour d'excellents administrateurs et méritaient leur réputation. Tous ces prélats étaient d'ailleurs bons théologiens ; car alors on n'obtenait pas la mitre sans être docteur en Sorbonne, conformément au droit canon. Savants, bien élevés, magnifiques dans leur train de maison, presque mondains, ils étaient mal préparés à la lutte. Les autres dormaient:
èls se réveillèrent sur l'échafaud et dans l'exil. Alors ils donnèrent leur mesure.
Ces défaillances se sont produites à d'autres époques de l'histoire. On a vu le clergé rester inférieur à la situation et perdre la partie, par illusion, parlàchelé, ou par calcul. Dieu n'a promis l'infaillibilité à aucune église particulière. De Baumont, archevêque de Paris, est le seul grand caractère qui se dessine dans l'église de France.
Les intellectuels du clergé du second ordre sont progressistes: ils sont séduits, et ils vont de l'avant pour être à la hauteur du siècle. Haûy invente la cristallogie ; Lacaille court après la méridienne à travers les cercles de l'équateur au pôle ; l'abbé Provost écrit des récits de voyages et des romans ; Dubos se voue à l'érudition profane ; Fleury fait du gallicanisme à outrance, guettant les papes à leur passage dans l'histoire, pour dresser le procès-verbal de leurs usurpations.
Dans les Ordres religieux l'activité de l'esprit n'est pas moindre. Les bénédictins D. Ceillier, D. Martène, D. Rivet continuent dans le silence du cloître les travaux de D. Mabillon et de D. Maufaucon. Les Jésuites sont tout entiers à l'œuvre de l'éducation dans leurs collèges jusqu'en 1763. L'Oratoire est toujours savant. Saint-Sulpice enseigne les Quatre-Articles avec un zèle pieux. La Sorbonne soutient sa réputation de grande école de théologie et de droit canon, dans les disputes de ses thésistes toujours suivies, et par la collation des grades encore recherchés.
La chaire sur laquelle Massillon, décadent lui-même, jetait un dernier rayon de gloire, avait perdu les traditions de l'antique éloquence. La parole des orateurs les plus goûtés était pâle, sans relief et sans vie; elle ne s'élevait guère au-dessus de l'homélie dans l'exposition de la morale courante; elle descendait jusqu'à « la sainte agriculture », très à la mode parmi les économistes. Ce n'était plus la
trompette évangélique, qui réveillait les morts, mais ur» hautbois d'accompagnement pour les pastorales. Après cela, mettons en ligne de compte les abbés d'académie et les abbés de cour ; vers la fin du siècle ajoutons-y les abbés et évêques politiciens, Siéyès, Maury — qui rendit des services — Grégoire, Talleyrand d'Autun, et vous aurez le tableau synoptique des forces dont l'église de France disposait : ces forces ne devaient rien sauver.
Quand on veut dégager quelques apologistes des rangs de ce clergé, il faut nommer Duvoisin, le futur évêque de Nantes, auteur de nombreux ouvrages de théologie polémique ; le P. Buffier, qui essaya de répondre à Bayle ; Bergier, suffisamment connu par l'abondance de ses productions ; le jésuite Guénard, l'auteur courageux du Discours sur Vesprit 'philosophique , que l'Académie couronna et dans lequel la nouvelle école était combattue de front. N'oublions pas l'abbé Guénée, le seul écrivain qui eut de l'esprit, et qui eut l'honneur de fixer l'attention de Voltaire, le roi de l'esprit, et d'agacer ses nerfs avec les Lettres de quelques juifs portugais, allemands et polonais. Citons enfin leP.de Beauregard, qui prêchait à Notre-Dame de Paris avec des accents dé prophète et des cris d'alarme, en montrant du doigt l'autel sur lequel se dresserait un jour la déesse raison, pour y recevoir le culte d'un peuple égaré.
En résumé, le camp de la vérité et le camp de l'erreur étaient en présence, représentés par l'Église et par la philosopliie. Disons-le avec tristesse, mais disons-le — c'est le droit de l'histoire — l'église de France ne fut pas à la hauteur de la situation que le mouvement des idées nouvelles avaient créée. Peut-être ne comprit-elle pas le danger; peutêtre ne le jugea-t-elle pas si prochain. De deux choses l'une : elle manqua de coup d'œil ou de courage. La société du xviiic siècle pouvait donner l'illusion. A la cour on s'amusait; dans les salons de l'aristocratie et de la bourgeoisie
lettrée on jouissait: on savourait, comme on l'a dit, « la douceur de vivre ». Les marquis faisaient des madrigaux et des épigrammes ; ils ouvraient leurs hôtels aux philosophes ; ils jouaient à la vie champêtre en s'habillant en bergers dans de brillantes fêtes. « L'homme sensible » caressait les systèmes à la mode ; on attendait beaucoup pour le bonheur du genre humain — dont on s'occupait partout — du progrès des sciences : l'entraînement était général. Les gens d'église n'échappaient pas à la contagion : ils faisaient comme les autres. Tout se passa comme au temps de Noé : les Français furent surpris par les événements. Un déluge d'eau avait enseveli sous le limon les premières tribus du globe; un déluge de sang emporta l'église gallicane avec l'ancienne patrie : on se réveilla en pleine orgie révolutionnaire. Les apologistes n'avaient pas fait leur devoir.
Nous sommes plus heureux. Les faux principes du dernier siècle ont obtenu leur plein développement et toutes leurs applications logiques. La vieille France est à terre ; la nouvelle n'est pas encore construite sur des bases solides. La lutte est à fond entre les ténèbres et la lumière : à qui appartiendra la victoire ? c'est le secret de l'avenir. A la fin du xix« siècle le problème se pose encore, terrible et déconcertant. Quoi qu'il arrive, et dût notre décadence être irrémédiable, en tombant les catholiques dignes de ce nom pourront se rendre le témoignage d'avoir voulu sauver la situation avec l'aide de Dieu. Nous avons combattu : les armes sont encore dans nos mains.
Nos apologistes sont à l'œuvre, résolus, nombreux ; ils forment une chaîne ininterrompue, qui va d'un bout à l'autre de notre siècle : c'est à la fois triste et consolant. C'est triste, car l'apologétique est la théologie des mauvaises époques, qui suppose le triomphe de l'erreur, la négation des droits de Dieu et de son Christ, et l'intérêt des nations mis en péril. C'est consolant, car l'attaque ne reste pas sans
réponse. C'est l'heure où la doctrine se formule avec plus de clarté, où elle prend de nouveaux accroissements par des jets de sève qu'on ne soupçonnait pas dans le vieux tronc de la dogmatique chrétienne. En même temps les caractères se trempent ; les âmes s'élèvent à un diapason qui est souvent celui de l'héroïsme. L'Église sort du creuset de l'épreuve comme l'or de la fournaise, plus pure et plus forte.