DE BONALD
Le xixe siècle s'achève comme il a commencé, par la guerre. Je ne sais pas si la guerre peut servir de caractéristique à un siècle, tant elle ressemble à l'état normal du monde ; tant les époques de paix font l'effet de simples armistices entre deux combats. Elle devient cependant une note spécifique par les proportions qu'elle prend dans certains pays. Chez nous, la guerre a éclaté entre les sujets et le gouvernement, entre les classes sociales, entre les écoles, en politique, en philosophie, en matière scientifique et économique. C'est au lendemain de la Révolution, qui apportait la paix à la France, et d'après son programme, à l'humanité entière, avec des rameaux d'olivier au bout des piques, que cette vie terrible s'est ouverte. Dans ces conditions, l'Église ne pouvait pas espérer des jours tranquilles : c'est vers elle que tous les antagonismes ont convergé; elle est devenue le point de mire de tous les préjugés et de toutes les haines. Elle n'avait jamais subi un assaut si furieux ; avec cette seule différence, que les hérésies du xvie siècle et les sectaires de la Révolution l'avaient attaquée par le fer et le feu, tandis que ses nouveaux ennemis, apprivoisés par la civilisation, lui ont fait une guerre moins violente dans la forme, aussi cruelle en réalité. Une pareille situation demandait des apologistes : Dieu les suscita du sein de l'orage.
Trois hommes apparaissent au premier rang des combattants : vous nommez de Ronald, de Maistre, Chateaubriand. Tous les trois appartiennent à l'aristocratie, la classe immolée, qui a expié dans les supplices ses faiblesses et ses
vertus, et s'est retrempée dans son sang pour rendre des services mal payés. S'ils ne sont plus les lils d'une aristocratie privilégiée, rayée désormais de la constitution nationale, ils appartiennent à l'aristocratie humaine qui se compose des esprits supérieurs, sur laquelle les lois iniques ne sauraient prévaloir. Encore meurtris des douleurs de la veille, atteints dans leurs convictions, dans leurs affections, dans leur fortune, incertains de l'avenir, avec l'espoir d'un retour du bon sens public et de la vieille foi française, ils penchent inégalement vers les temps nouveaux ; réactionnaires en somme, ils ont l'âme ouverte aux progrés possibles, sans renoncer à sauver du passé ce qu'un peuple ne peut pas abandonner sans péril. Tous les trois croyaient à la monarchie, au catholicisme plus encore; ils ne séparaient pas ces deux causes dans leur cœur. Cependant il est visible que c'est pour la seconde qu'ils livrent les plus brillants combats.
En parcourant leurs œuvres, on comprend qu'on peut les synthétiser et en dégager une ou deux idées communes aux trois champions, qui combattent ensemble sans s'être concertés : ils ont pris pour objectif les erreurs des philosophes du xviii'" siècle, et ces mêmes erreurs adoptées en partie, sous une autre forme, par la Révolution française. Les erreurs des philosophes sont nombreuses ; à proprement parler, on ne sait pas sur quelle branche des connaissances humaines elles ne se rencontrent pas : elles sont philosophiques, théologiques, morales, historiques, politiques, sociales, économiques, familiales. Les Titans ont essayé d'ébranler l'édifice des siècles, qui est de Dieu. Mais Terreur sur Dieu, ou l'athéisme, et l'erreur sur l'homme, ou le matérialisme, en sont les deux principes générateurs, auxquels du moins ils subordonnent tout le reste. C'est ainsi que leurs théories sur la création, sur l'origine du langage, de la société, du pouvoir politique, de la famille, de la
propriété, des religions n'ont qu'un but: éliminer Dieu comme un facteur inutile. Ils avaient compris que Dieu, et l'homme tel que Dieu l'a fait, sont les deux colonnes qui portent toute l'économie des choses. Samson s'ensevelit sous les ruines du temple de Dagon. Ils se sont ensevelis sous les débris de la patrie française ; mais le temple de Dieu est sorti de sous terre, encore maintenant debout sur leur rage impuissante et leur mémoire déshonorée. La Révolution a concrétisé quelques-unes de ces erreurs, celles dont l'application ne devait pas amener de bouleversement immédiat; et en les faisant passer à l'état d'institution, en leur accordant la sanction des lois, elle a achevé de les rendre redoutables. Devant cette conspiration de la pensée abstraite et de la force publique mise à son service, nos trois apologistes essayent d'empêcher son triomphe définitif. Ils n'employèrent pas la même méthode; ils ne parlèrent pas la même langue, car ils n'avaient pas le même tempérament.
De Donald possède à un très haut degré l'esprit philosophique. Son œuvre est la plus systématique, je veux dire la plus synthétique ;elle est tout entière dans la Législation primitive : c'est là qu'il a mis tout son génie, même ses erreurs. Tout le reste, Les pensées, Les mélanges, Les recherchcs pliilosophiques, en sont des développements ou des applications. L'unité est la marque des grands esprits. De Donald ramena toutes ses doctrines à une conception supérieure, à une trilogie idéale qui se compose de la cause, de l'elTet et du moyen : c'est là ce qu'il entend par législation primitive. On voit de suite la parenté de ce penseur avec Platon, (^ui allait chercher, lui aussi, les raisons des choses dans les prototypes divins, assez hardi pour voler jusqu'à ces hauteurs, pas assez éclairé pour découvrir, du moins pour nommer l'être en qui résident ces éternels exemplaires. Plus heureux que le philosophe grec, de Donald, guidé par
la foi, passe de l'abstrait au concret, et arrive à une trilogie vivante, qui s'appelle Dieu, l'homme, et le trait d'union de ces deux termes, la raison ou le Verbe de Dieu. Il n'hésite pas à faire de l'incarnation du Verbe une déduction logique, parce que le moyen doit tenir de la cause et de reffet, sans nier toutefois la liberté divine. Mais cette incarnation du Verbe étabhe par la seule logique est un des points obscurs de la doctrine de de Donald, et demanderait des explications. C'est dans le syllogisme qu'il renferme le monde, avec toutes ses parties, ses lois et ses destinées. Pour l'exprimer il a des formules rigides, empruntées à la langue des mathématiques et de l'algèbre : c'est ainsi qu'il écrit : « La cause est au moyen ce que le moyen est à l'eflét. » Et encore : « Dieu est au moyen ce que le moyen est à l'homme. » Dans le cercle, le centre est la cause, la circonférence est l'effet, le rayon est le moyen. Sur ces cimes éthérées, où l'air se raréfie, où les tètes sont prises de vertige, où les poitrines respirent mal à l'aise, il se joue dans la métaphysique, comme l'aigle plane sur les abîmes. On devine qu'il est chez lui.
Mais le philosophe devient bientôt apologiste. Armé de son critérium, il descend dans le monde habité ; et par l'application du principe exposé, il dicte les lois primordiales et nécessaires à la société religieuse, à la société politique et civile, à la famille. Il s'arrête à chacune de ces unités; il les étudie dans leur constitution intime et dans leur administration ; il y découvre la cause, l'eifet et le moyen, c'est-à-dire le pouvoir, le sujet et le ministre.
La partie critique de l'œuvre de de Donald découle de ces prémisses. Toutes les sociétés qui manquent d'un des trois termes indiqués, ou chez lesquels ces termes ne sont pas dans le rapport normal, sont exécutées. En dehors du christianisme, l'histoire ancienne n'offre que des sociétés déséquilibrées. L'Église, en rétablissant la législation pri-
mitive, a produit la plus grande somme de justice et de bonlieur chez les peuples soumis à son influence. On le voit, toute la théorie se tourne contre la philosophie du XVIII" siècle, qui a violé la législation primitive, en professant l'athéisme et le matérialisme ; contre la Révolution Française, qui a incarné ces erreurs dans ses institutions. Ici tout se tient ; chaque proposition se déduit de la précédente : c'est une superbe charpente.
Dans l'exécution il y a des lacunes ; l'infaillibilité n'appartient pas au génie ; la logique des mathématiques et les théorèmes de géométrie sont souvent des sources d'erreurs en philosophie, surtout en politique. De Donald était de son temps, c'est-à-dire gallican plus que de droit. Admirateur de Bossuet, il le suit jusque dans ses exagérations en théologie et en politique. Traditionaliste outré, il accorde trop à l'autorité dans la formation de nos connaissances, pas assez à la raison individuelle, semant ainsi le germe d'un système qui fit du bruit, et perdit son auteur. Il donne à l'écriture une origine divine comme à la parole; il n'a pas déterminé avec mesure le rôle de la parole dans l'acte de la pensée. Il n'a pas compris la forme démocratique des sociétés, que l'Eglise a toujours approuvée, quand elle est chrétienne. Il la place à côté du divorce, en l'accusant de violer la législation primitive dans la société politique, comme le divorce la viole dans la société domestique, parce que la démocratie confond dans un même terme le pouvoir et le sujet. En théorie il se trompe; car un scolastique, quelque peu exercé dans l'art des distinctions, lui montrerait que le peuple, souverain un quart d'heure, en tant qu'il est le canal de transmission du pouvoir dont la source est en Dieu, devient sujet l'instant d'après, et perd le droit de détruire le pouvoir qu'il vient de constituer, parce que Dieu y a mis sa signature. Pratiquement il se rapproche de la vérité, surtout si on part de la souveraineté du peuple
telle qu'elle est définie par des publicistes radoteurs, et par des aventuriers sans scrupule qui en ont fait leur tremplin. Que ne se bornait-il à placer la démocratie parmi les formes imparfaites qui précipitent la décadence des nations, et à lui préférer la monarchie mixte, conformément à la doctrine de saint Thomas? Mais il n'était pas moderne de reste : nos conquêtes ne le séduisaient pas.
Le gentilhomme rouergat avait le tempérament de sa race, la carrure d'esprit, la solidité du jugement, l'honnêteté du style. 11 expose ses idées avec une tranquillité solennelle, sans phrases, sans emphase, sans traits ni saillies ; il procède par alinéas courts ; il affecte la forme sentencieuse; sans être saisissant, il a de la majesté. On dirait un magistrat sous la toge, qui pèse les systèmes, discute leur valeur, et rend des arrêts frappés au coin de l'impartialité, même quand ils sont par côté.
Il y a dans cette figure quelque chose d'antique, qui inspire l'admiration, et en tout cas force au respect. Tel quel, de Bonald compte à juste titre parmi les grands apologistes du siècle. Il a défendu la propriété, le mariage, l'autorité politique, l'Église, avec une vraie supériorité de vues. Ses œuvres peuvent guider l'apologiste qui combat pour les mêmes causes à l'heure présente, dans des conditions différentes, qui demandent une autre méthode, non pas une autre doctrine.