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LE LIBERALISME

11 était facile d'ajouter encore à la liste des commentateurs du Syllahus. Ceux dont les noms ont été réservés, nous les retrouverons en analysant leurs travaux sur le libéralisme, qui ne sont en réalité que des commentaires du célèbre Catalogue.

Le Syllahus, en touchant à tant de questions, amena un développement apologétique très considérable. Parmi ces questions, le libéralisme occupe le premier rang : peut-être même qu'il les résume toutes ; car c'est lui, avec ses formes multiples et ses applications à peu près universelles, qu'on trouve dans les 80 propositions condamnées. Le libéralisme est, en effet, une hérésie synthétique, la plus radicale qui ait été professée dans le monde depuis le paganisme. Auparavant il y avait des hérésies, non pas une hérésie totale ; toute hérésie est un cas de libéralisme : le libéralisme est toute hérésie. On peut le définir malgré son génie ondoyant, et le ramener à une formule générale, qui est le fond des choses, et qui renferme toutes les manifestations de la vie ; cette formule c'est : « La force sans la loi ». En physique, en chimie, en astronomie, en philosophie, en politique, en religion, on découvre ces deux facteurs. Partoutoù l'ordre règne, la force est soumise à la loi; en dehors de ce dualisme harmonique, c'est le chaos dans le monde de la matière, l'anarchie dans l'ordre intellectuel, moral et social. Le libéralisme brise l'accord de la force et de la loi ; il affranchit la force, et la livre à ses caprices aveugles, impétueux, destructeurs. Cet affranchissement est gradué ; de là, des libéralismes de différents noms, inégalement faux, inégalement redoutables,

mais issus du même principe. On voit déjà la distance qui sépare le libéralisme de la liberté réglée. La confusion entre ces deux idées est la raison dernière de l'état d'âme de nos contemporains, et des bouleversements périodiques qui se produisent dans notre histoire depuis cent ans.

Tous les apologistes catholiques ont indiqué les causes éloignées et prochaines du libéralisme, avec une unanimité à peu près absolue, qui met ce sujet au-dessus de la controverse. La cause éloignée en Europe, c'est le protestantisme, qui ne fut qu'un cas de libéralisme théologique ; mais en évoluant, comme tous les germes, en vertu des lois de la logique, il engendra le libéralisme philosophique, pour aboutir au libéralisme politique.

Chateaubriand est un des rares écrivains catholiques qui ont été en cette matière, en soutenant que le protestantisme avait apporté aux peuples des libertés qu'ils ne possédaient pas la veille (1). Cet esprit supérieur, mais quelquefois chimérique, n'a pas analysé assez à fond la révolution religieuse du xvi° siècle. Il n'a pas compris que l'émancipation des âmes vis-à-vi des l'autorité religieuse devait amener tôt ou tard toutes les insurrections intellectuelles, morales et sociales auxquelles nous assistons. Son goût pour la fausse liberté a pu l'incliner à croire qu'il y avait du bon dans le protestantisme; il n'aurait pas dû s'aveugler sur des résultats tangibles, qu'il ne pouvait pas séparer du principe, et qu'il déplorait dans son cœur, oui ou non, les libertés publiques existaient-elles dans les constitutions et les mœurs des peuples européens avant le protestantisme ? oui ou non, la réaction contre ces libertés fût-elle provoquée par les doctrines de Luther et Calvin, et par les guerres effroyables qu'elles allumèrent? Le pouvoir absolu, en Espagne, en Autriche, en France, en Angleterre

(1) Études historiques.

et dans tous les autres États de l'Occident, n'a pas d'autre origine (1). Là où le protestantisme a triomphé, il est devenu religion nationale: quelles libertés a-t-il respectées? Ce n'est pas la liberté des catholiques. Les écrivains rationalistes lui attribuent toutes les libertés qui leur sont chères ; ils suivent avec complaisance tous ses avatars à travers nos annales jusqu'en 1789.11s ont raison. Si nous nous mettions à leur suite, nous serions illogiques, dupes d'une illusion, et nous travaillerions pour l'ennemi.

La cause prochaine du libéralisme, en France d'abord, plus tard dans le reste de l'Europe, aujourd'hui dans le monde entier, c'est la Déclaration des droits de Vhomme; non pas « la Déclaration » des États-Unis d'Amérique, sous l'inspiration de Washington, mais celle de la Constituante de Paris. Celle-ci concrétisa le philosophisme des encyclopédistes, fruit sauvage et amer de la Réforme : les faits succèdent aux idées pures. Alors le libéralisme passa dans les institutions nationales ; son règne ne cessa de grandir. Aujourd'hui il semble avoir prescrit contre l'Évangile : il y a pour lui possession d'état. Toléré d'abord, il est devenu maître : c'est à notre tour d'être tolérés, en attendant d'être mis hors de la loi; c'est l'enchaînement fatal des idées fausses, qui aboutissent toujours à des désastres. On ne le ■constate pas sans tristesse.

Dès le début, le libéralisme eut des degrés correspondant au tempérament de ceux qui le professaient. Il se forma une majorité contre le surnaturel en général, ensuite contre le règne social de l'Église, qui en est l'application logique. Ce règne avait trop duré au gré des novateurs, qui le confondaient, par ignorance ou par habileté, avec la féodalité, l'Inquisition, la Saint-Barthélemy, les Dragonnades, et quelques abus trop réels de l'ancien régime. Cette majorité se scinda ; -comme il y avait dans les assemblées parlementaires une

(i) Balmès. Catholicis7iie et pyolestanlisme. AP- 18

droite et une gauche, et à gauche des girondins et des montagnards, il y eut un libéraUsme athée et naturahste, et un libéralisme mitigé purement rationaliste. Celui-ci demandait la sécularisation des doctrines pour arriver à celle de la société ; en évitant l'oppression, au moins violente, de l'Église, il se réservait de la renfermer dans un cercle très étroit à l'aide de lois policières; et en la bannissant des affaires puljliques, de la placer sous la main de l'État. A ces deux libéralismes, il s'en ajouta un troisième, sous l'étiquette de libéralisme catholique, contradictoire dans les termes, transaction immorale entre la vérité et l'erreur, mur mitoyen entre la lumière et les ténèbres ; qui renonçait avec allégresse à la moitié des droits de Dieu et de l'Église, sous prétexte de leur assurer la paisible jouissance de l'autre moitié; conception hybride, qui devait demeurer sans résultat et sans gloire. Les apologistes en ont traité très longuement.

Le libéralisme proprement dit, naturaliste ou rationaliste, rouge ou tricolore, avait précédé le Syllahus, qui est l'abrégé des erreurs modernes existantes. Les souverains pontifes l'avaient déjà frappé d'anathème, à partir de Pie YI et de sa bulle Quod alïquando. C'est ce libéralisme que les apologistes du commencement du siècle combattirent à outrance : c'était rol)jectif de Bonald, de de Maistre, de Lamennais avant 1830, de Frayssinous, et de tous ceux qui avaient mis leur parole ou leur plumeau service du christianisme. Mais alors le libéralisme s'appelait l'irréligion, le philosophisme, levoltairianisme. Une prit son nom que plus près de nous, avec le Mirari vos de Grégoire XVI, surtout avec le Quanta cura et le SijUahus de Pie IX. Depuis ce jour, c'est son nom de guerre, c'est son signalement : c'est lui qu'on vise, lui qui est défendu à gauche, combattu à droite ; il donne sa marque à la période qui va de 1830 jusqu'à l'heure présente. La bataille n'est pas finie.

Les travaux apologétiques sur le libéralisme sont trèsnombreux : plusieurs sont remarquables. Cette fécondités'explique par l'importance du sujet, auquel se rattachent les plus graves intérêts dans tout ordre de choses ; par la vivacité des polémiques engagées, par la valeur des hommes qui se sont mis en ligne pour l'attaque et pour la défense ; par l'attention passionnée que l'opinion, aiguillonnée par la presse, par les discours de tribune, par l'intervention des papes, par l'influence des sectes, n'a cesséd'accorder à cette lutte. Notre tâche n'est pas d'énumérer les publicistes qui, par la parole ou par la plume, ont vouéleur talent à la cause du libéralisme ; on ne sera pas loin de la vérité en rangeant sous cette rubrique à peu près tous nos contemporains, hommes d'État, journalistes, professeurs, dilettanti de la littérature, causeurs de salon, énergumènes de club, y compris un grand nombre de catholiques. Le libéralisme est l'hérésie du xix« siècle. Les apologistes qui ont fait face à l'opinion, avec autant de savoir que de courage, ne sont qu'une petite minorité, noyée dans un océan d'intelligences discordantes, divisées contre elles-mêmes^ unies seulement contre la doctrine catholique. Ici encore, ce sont les hommes de la veille qui occupent la scène. Néanmoins des noms nouveaux viennent prendre place à leurs côtés.

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