‹ Les apologistes français au xixe siècleChapitre 33 sur 44 · LES SYNODALES DE L'ÉVÊQUE DE POITIERS PREMIÈRE SYNODALE · texte numérisé non relu

LES SYNODALES DE L'ÉVÊQUE DE POITIERS PREMIÈRE SYNODALE

Dans l'ordre chronologique Pie, évèque de Poitiers, a le premier combattu de front, et sous son nom véritable, le libéralisme en France. La question avait déjà été agitée : l'Encyclique Mirari vos avait ouvert le feu ; on rencontrait çà et là dans notre littérature catholique des essais d'apologétique : un traité en règle n'existait pas encore : c'est l'évêque de Poitiers qui l'a fait. Ainsi, il a créé la théologie anti-libérale, moins la distribution des matières en chapitres et en paragraphes ; il a fourni la substance des travaux à venir. Ses œuvres, qui remplissent neuf volumes, sont fragmentaires ; le libéralisme est peut-être le seul sujet sur lequel il ait produit un corps de doctrine suivie, et d'une étendue assez considérable. II est développé dans trois Synodales de dates différentes : la première, de 1855, (I) a 90 pages in-8; la seconde, de 1857 etl858, 160 pages ; la troisième, de 1862, 1863,181 pages : total 431 pages. Il y a là, condensée en synthèse, la substance d'une petite bibliothèque. Ces Synodales, comme le mot l'indique, furent prononcées en synode diocésain devant le clergé réuni. C'était un cénacle, où ne pénétrèrent ni les journaux, ni le bruit des affaires publiques, ni le choc violent des opinions. Ni l'orateur, ni l'auditoire ne regardèrent par la fenêtre ; on ne laissa entrer que les erreurs modernes, pour les réfuter à l'aide de l'Écriture sainte et de Tradition. De là le ton solennel de TÉvêque-doc-

(1) Le premier article de dom Guéranger contre le duc de Broglie parut dans ïl'nivevs le 12 octobre 1856.

teur, la sérénité de son style, dont il ne se départit jamais, même quand il condamne les coryphées du libéralisme.

L'évêquede Poitiers écrivit contre le libéralisme avant le Syllabus ; il en a donc été un des préparateurs. Mais déjà Pie IX avait dénoncé la grande erreur du siècle : l'évéque prit pour base les enseignements du Saint-Siège. Les trois Synodales pivotent sur une idée unique : l'incarnation du Verbe, ce grand fait divin, seconde création dans laquelle l'humanité est reprise à nouveau, façonnée selon un type plus distingué, dans un moule dont elle doit garder l'empreinte, sous peine de péché et de déchéance, dans toutes les manifestations de son activité. De même que le germe primitif suit toutes les phases de l'évolution et leur donne son caractère, ainsi l'humanité modelée sur Jésus-Christ, fils de Dieu et fils de l'homme, doit rester fidèle à son origine et se tenir à sa hauteur. C'est le surnaturel qui l'élève au-dessus d'elle-même ; elle doit accepter ce supplément de dignité et de gloire, que Dieu, dans son amour, ajoute à sa nature. On le voit, la question est prise dans son fond; la cognée de l'apologiste est à la racine de l'arbre empoisonné qu'on appelle le libéralisme.

La première Synodale a pour épigraphe ces paroles: «Une philosophie jalouse d'égaler ses titres à ceux delà religion. » Elles sont empruntées à l'Allocution de Pie IX, du 9 décembre 1854, au lendemain de la définition du dogme de l'Immaculée Conception, qui contient toute l'économie de l'ordre surnaturel, et qui est le remède opposé à l'erreur philosophique alors triomphante. Cette erreur n'était autre que le rationalisme, une des formes du libéralisme intellectuel, qui prétend respecter la foi d'autrui, et se déclare indépendant pour son compte, jaloux de ne relever que de ses propres lumières.

La Synodale s'ouvre par un préambule solennel et triste sur la situation religieuse de la France, et sur l'état d'âme

des diverses classes de la société. Il établit la balance du bien et du mal, sans dissimuler que le mal l'emporte sur le bien. 11 discerne, avec un rare sens et un talent d'observation peu commun, les quelques symptômes de retour vers la foi qui se manifestent dans certains milieux jusque là réfractaires. Avec Pie IX, il dénonce le parti des violents, l'impiété brutale, haineuse, révolutionnaire. Mais il signale surtout les prétendus modérés, qu'il se propose de réfuter dans sa Synodale, et qui sont, d'après le Pape, le grand mal de la société moderne. Après avoir rappelé, selon l'histoire, les maux causés par les demi- erreurs succédant aux erreurs entières, le semi-arianisme, le semi-pélagianisme, etc., il trouve la répercussion de cette méthode insidieuse à notre époque : « Oui, il est au milieu de nous, dans nos villes et dans nos bourgades, un assez grand nombre d'hommes qui se flattent d'appartenir au parti de la modération, et qui ont le tort insigne de prêter chaque jour de nouvelles forces au monstre qui les dévore. » Ses accents deviennent pathétiques en considérant « la marche chaque jour plus effrayante de cette démoralisation sociale, dont les progrès ne s'expliquent que trop pour quiconque est témoin de la scandaleuse connivence de ceux qui auraient le plus d'intérêt à la prévenir ». Pour lui, il voudrait se faire illusion ; il n'a pas un tempérament de combat ; volontiers il se tairait : il le dit sincèrement, non sans une fine pointe d'ironie, qui s'adresse à d'autres.

Mais l'illusion est impossible : (( La grande conspiration ourdie contre Notre Seigneur Jésus-Christ, contre sa religion surnaturelle et révélée, contre son Église et son sacerdoce, après un temps d'arrêt trop court, a repris sa marche et recommence ses manœuvres. Un silence plus long de la part des pasteurs finirait par autoriser dans l'esprit du peuple ces doctrines perfides, qui font des ténèbres la lumière, et de la lumière les ténèbres,et dont les sophismes ont déjà se-

duitun trop grand nombre d'intelligences flottantes et incertaines, qui tournent à tout vent de doctrine. Disons-le donc avec saint Tlilaire: Il est temps depaHev, parce que le temps de se taire est désormais jnissé. » Ceci fut écrit en 1855. Que dirait aujourd'hui le grand Evêque? A quarante ans de distance, sa parole paraît prophétique : toutes ses sinistres prévisions se sont vérifiées.

Le représentant de la philosophie rationaliste était encore à cette époque Victor Cousin. C'est le vieux champion qui avait fait ses preuves sous la Restauration et sous Louis Philippe. En suscitant autour de lui de trop nombreux disciples dans l'Université, il avait gardé le sceptre des idées fausses : il continuait au soir de la vie le funeste apostolat qu'il avait exercé par la parole et par la plume, avec un talent littéraire qui arrivait à l'éloquence. Chez Cousin, l'homme ne valait pas l'écrivain ; il n'a emporté dans la tombe l'estime de personne, pas même celle de Jules Simon, un instant son suppléant en Sorbonne et, dit la légende, la victime de son avarice.

L'évèque de Poitiers a saisi en profil la silhouette si peu française du sophiste sans loyauté : en une seule page, il l'a dessiné admirablement. Ce n'est pas une caricature, pas même une charge comme Louis Veuillot aurait pu l'exécuter, en fouillant et fouaillant l'homme jusqu'aux os. C'est un crayon tranquille et serein, oîi l'ironie arrive à la cruauté. Il connaît le chef d'école que ses prédéceseurs ont combattu ; il en donne le signalement pris dans ses propres œuvres, qui ne permettent pas de s'y tromper, malgré les cheveux blancs qui couvrent sa tête caressante et perfide : « Nous nous sommes rapporté à la plupart des publications vieilles, auxquelles ses innombrables retours sur son propre passé renvoient à chaque instant le lecteur. Nous confessons bien volontiers que le Livre de ses rétractations est encore à faire ; car s'il a beaucoup retouché, il n'a rien rétracté. AP. 19

Mais reconnaissons hautement que, malgré mille précautions de langage, le philosophe d'aujourd'hui est bien celui auquel nos devanciers dans l'épiscopat, nos pères et nos modèles, ont fait une si longue et si énergique guerre... Non, ce n'est pas une vaine forfanterie : ce champion de la cause rationaliste peut se glorifier avec fondement de n'avoir pas fait un pas en arrière ; d'avoir ménagé à la philosophie des portes dérobées pour échapper à toutes les prises de la foi ; d'avoir affaibli et ruiné toujours à la page suivante les vagues espérances que la précédente page aurait pu faire concevoir ; en un mot, il a droit à ce qu'on lui rende cette justice, qu'au milieu de mille autres variations, sa doctrine n'a pas varié en ce qui concerne le christianisme. » Est-ce fm? est-ce piquant? est-ce vrai surtout? Certains catholiques, qui faisaient brûler l'encens aux pieds du grand manitou de Sorbonne, refuseraient leur signature à cette pièce, sans rien lui enlever de sa valeur.

Pour justifier sa censure, si académique et si rude, l'Évêque, après une rapide esquisse de l'ordre surnaturel, parcourt les œuvres du philosophie, en y faisant une cueillette de textes, qui mettent à nu ses négations antichrétiennes : la doctrine arienne sur Jésus-Christ — le mysticisme bafoué doucement et terminé en folie — le devoir limité à la vertu humaine — la sainteté, idéal qui n'oblige pas — la Trinité rangée parmi les mythes — l'inspiration du poète, l'instinct du héros, l'enthousiasme du prophète mis sur la même ligne ex xquo — les miracles appelés des jongleries, les extases des échauffements d'imagination et de cœur, l'ascétisme, qui se résoud en un réel suicide. Toutes ces fleurs d'hérésie émaillent Les Xiremïers csuils de philosopMe — Le vrai, le beau et le bien — et encore les pages sentimentales consacrées aux vieilles douairières du xviie siècle, dans Madame de Longueville.

Pour couronner cette anthologie, l'éminent Apologiste

relève les hypocrisies de langage qui enveloppent ces impiétés. Il fait voir comment le philosophe, qui semhle parler en chrétien, ne conserve que les mots, qu'il profane par les interprétations les plus odieuses : méthode meurtrière, qui trompe les simples, qui indigne les clairvoyants et lessincères. Que signifie ce la folie de la Croix » pour le mécréant enfariné ? « Le sublime et doux crucifix », comment, le traite-t-il? Il n'a garde de ne pas saluer le Christ dans ses leçons. Ne vous hâtez pas d'être édifié de sa piété; car son Christ est un Christ psychologique, « consubstantielàla raison » ; c'est le Yerbe-raison : à ce compte, chacun à le sien. C'est à travers ces doux et élégants blasphèmes que se dissimule l'antichristianisme, que le maître professe sournoisement, ajoutant la lâcheté à ses trahisons. L'Évêque venge la doctrine et l'honnêteté du même coup, en empruntant à saint Hilaire un texte écrit contre les Ariens: Ce livre est rédigé en style (Vantéclirist. Le mot restera comme un stigmate sur la mémoire du patriarche du rationalisme. Notre Apologiste ne se contente pas du rôle de critique^ malgré les brillantes qualités qu'il y déploie. Avant tout il est théologien ; l'exposition du dogme est son affaire : il passe donc de l'homme à ses erreurs. Il commence par l'économie de l'ordre surnaturel, qu'il développe et qu'il cristallise, avec une précision et une clarté qui ne sont pas les moindres qualités de son talent si français. Après cela, il écoule l'adversaire, et il répond victorieusement à ses attaques. Il admet les deux ordres de vérités, qui sont: la raison et la foi ; mais si ces deux ordres sont distincts, ils ne sont pas séparés. La raison conduit l'homme à la foi ; l'homme doit s'incliner devant Dieu, qui lui parle par la révélation comme par la raison. Il a lu dans les journaux, dans certaines revues, dans les livres à la mode, dans les discours, d'école, des axiomes de ce genre : « L'esprit de l'homme n'a d'autre maître que lui-même; » et encore: « L'indépen-

(lance, l'émancipation de la raison, telle est la maxime suprême. » On ajoute que eest la grande conquête du xix"^ siècle. On fait remonter le rationalisme à Abailard, en tout cas à la Renaissance ; Descartes le mit en formule ; Voltaire le vulgarisa ; la Révolution française le réduisit en acte, et le prit pour moule de la Constitution nationale. Tels sont, en effet, les clichés ressassés dans notre littérature contemporaine.

Devant cette ligue contre le surnaturel, l'Évêque ne recule pas ; il jette sa théologie impopulaire au vent de l'opinion, opposant le dogme antique aux erreurs triomphantes. En passant, il proteste contre Le Devoir de Jules Simon, qui venait d'être couronné par l'Académie française, où les catholiques siégeaient en majorité. Il raconteun épisode de l'année précédente, comment il éleva la voix contre des actes qui mettaient la foi en péril ; ce qui lui valut le blâme des Débats, chose peu surprenante, et les avis aigres-doux du Correspondant, dont il attendait plus de respect. Il saisit l'occasion pour porter son jugement sur cet organe délicat de certaine école catholique, qui opinait du bonnet après un évêque et contre un évêque. La modération du morceau n'en affaiblit pas la sévérité. Par où l'on voit, que du fond de son cénacle, penché sur la Bible et les traités de théologie, l'Évêque apologiste ne restait étranger à rien, la main à la plume, l'œil sur les événements. Ce n'était pas de nature à lui créer des amis chez les philistins de la presse et de l'Institut. Mais que lui importait une impopularité qu'il ne cherchait pas et qu'il ne craignait guère?

Autrefois saint Paul, prêchant la résurrection des morts à l'Aréopage, y recueillit plus de dédains que d'applaudissements. L'évêque de Poitiers prêche le surnaturel aux rationalistes de Paris, aux maîtres adulés de la jeunesse des écoles, aux novateurs soutenus par les réclames de la presse ; il leur enseigne doctement ce que peut la raison pour découvrir la vérité et ce qu'elle ne peut pas ; ce que peut la

volonté pour le bien et ce qu'elle ne peut pas. Il dit au spiritualisme rationaliste, « cette religion de juste milieu », qui prétend éviter les vices grossiers sans tomber dans un surnaturalisme aigu, qui ne veut être « ni trop bas, ni trop haut » , qui ne veut être « ni ange ni bête », il lui dit qu'il méconnaît le souverain domaine de Dieu sur sa créature, et les conséquences nécessaires de la venue de Jésus-Christ dans le monde. Il lui apprend l'état primitif de l'humanité, sa chute et sa réhabilitation. Il heurte de front son orgueil, en lui déclarant que la philosophie indépendante n'arrivera jamais à découvrir toutes les vérités naturelles. L'exemple des philosophes de la Grèce et de Rome est invoqué à l'appui de la thèse.

L'histoire de la philosophie spiritualiste, qui est à l'œuvre depuis cent ans, n'est pas plus édifiante. Le tableau de ses erreurs, des maux qu'elle a causés, des ruines qu'elle a entassées ne lui est pas épargné. Jamais peut-être elle n'avait reçu une si rude leçon de catéchisme, accoutumée plutôt aux flatteries de certaine école. Si les représentants de cette élégante hérésie avaient assisté à la Synodale de Poitiers, le le 7 juin 1855, nul doute qu'à l'instar des Aréopagites, ils n'eussent pris leurs chapeaux en disant : « Nous vous entendrons sur cette question une autre fois. » S'ils étaient restés, ils auraient vu comment le savant Prélat, allant jusqu'au bout, dessina en traits rapides la situation périlleuse de la société moderne, en lui opposant, par un contraste peu agréable, leur impuissance à la sauver avec une philosophie indépendante de l'Évangile. Il montre ensuite où nous conduit cette philosophie, à un nouveau paganisme, qui s'enfiltre dans les idées et les mœurs des jeunes générations. Iltermineen dénonçantla décadence de la philosophie au xix" siècle, et en indiquant où se trouve la bonne : c'est celle qui part de la foi pour arriver à la raison, et dont l'Église garde le dépôt. La pièce est de main d'ouvrier.

Page 1