DEUXIEME SYNODALE
La IP Synodale fut prononcée en 1857 et 1858. L'Évêque débute en s'adressant à un faux modérantisme, qu'il a déjà vingt fois désigné comme le grand péril de la société. Il est plein de cette idée, qui n'est pas un vain fantôme, pro- <luit de son imagination surexcitée ; c'est elle qui le distingue d'autres apologistes, qui frappent fort sur les fauves de l'impiété, et en ménagent les dilettanti. Ces derniers ne l'épargnaient pas : « De tout temps il y eut des esprits ainsi faits, qu'ils n'envisagent jamais la défense que comme im scandale ajouté à celui de l'attaque, et qu'ils unissent volontiers leur indignation à celle de l'ennemi, quand les apôtres de la vérité s'efforcent de rendre leur voix aussi retentissante que celle des apôtres du mensonge. » C'était un •peintre de mœurs très délié et très exact que ce prélat ; il avait mis le doigt sur le mal spécifique de notre temps : s'il y eut toujours des erreurs et des hommes pour les défendre, il n'y eut jamais tant d'esprits de juste milieu, n'ayant le courage ni de l'erreur, ni de la vérité, et qui croient tout sauver en prenant la moitié de l'une et de l'autre.
L'histoire dira où furent les partisans de ce système ; par discrétion, l'Évêque ne désigne clairement que les laïques. Il choisit comme type de ce modérantisme impie, qui est le libéralisme rationaliste, le Journal des Débats, son organe le plus distingué : « Il vous en souvient, dans notre premier entretien nous avons cru devoir répondre à un journal qui occupe un rang distingué dans la presse quotidienne, et qui, sous des formes souvent très recherchées et très littéraires, reproduit en raccourci, dans le miroir
mobile de ses colonnes, tour à tour enjouées et sérieuses, graves et légères, la physionomie fidèle de tout cet ensemble d'idées contemporaines, qu'on retrouve, avec plus de détail, et quelquefois aussi avec moins de grâce et de séduction, dans les livres, dans les revues et dans les cours publics. La puissance mystérieuse et toujours vivante, que la Sainte Ecriture appelle le monde, le siècle, par opposition à Jésus-Christ, à sa loi, à sa doctrine, n'a pas en Europe d'organe plus souple, plus habile, et par suite plus accepté que celui-ci. Aussi met-il du prix à garder d'ordinaire cette convenance qui sied à un caractère officiel ». Ce portrait est digne de Labruyère: c'est une eau-forte au pastel.
La thèse du surnaturel a été établie dans la précédente Synodale. Ici l'Évêque répond aux objections empruntées au Journal des Débats, dont l'ensemble constitue un plan très perfide, et qu'on peut appeler infernal, malgré la délicatesse des formes dont l'enveloppe la feuille académique. C'est d'abord l'abstentionisme ; depuis on a trouvé un autre mot, d'allure plus scientifique, l'agnosticisme. Nous n'attaquons pas le surnaturel, disent les récents agnostes ; nous ne le nions pas : nous l'ignorons. On connaît ce langage, qui court de bouche en bouche etémaille notre littérature : c'est celui du sectaire qui n'écume pas, celui des discours emphatiques et collet-monté des distributions de prix en Sorbonne et ailleurs. Cette fin de non recevoir n'est pas sérieuse.
Mais nous sommes laïques, ajoute le Journal des Débats, au nom de toute l'école. — Dans sa réponse, l'î^êque déploie d'étonnantes ressources d'érudition, d'ingéniosité, de solide raison et d'esprit au besoin. Il invoque contre son subtil et rusé contradicteur depuis la lexicologie jusqu'au catéchisme, dont il lui administre une leçon avec une ironie triomphante. Vous êtes laïques? depuis quand laïque est-il synonyme de païen ? Dans la langue chrétienne, laïque est opposé
à clerc, un mot qui signifia longtemps un homme savant, quand la science était renfermée dans le sanctuaire ; aujourd'hui il veut dire prêtre, il désigne Tautorité dirigeante dans l'Église. Le laïque est membre de l'Église ; comme tel, il est soumis à l'ordre surnaturel. L'Église se compose de clercs enseignants et de laïques enseignés : tous doivent croire à Jésus-Christ et à sa doctrine. Vous êtes laïques? Luther disait que dans l'Église les laïques sont tout : c'était trop ; vous dites que vous n'êtes rien, pas même croyants : ce n'est pas assez. Vous êtes laïque? Soit. Vous ne vous asseyez pas en chaire pour prêcher ; vous n'entrez pas au confessionnal pour absoudre ; vous ne montez pas à l'autel pour dire la messe. Cela ne vous dispense pas d'être chrétien : on peut être homme du monde, académicien, journaliste, beau causeur dans les salons, profond politique, et chrétien tout ensemble.
Les laïques n'ont pas le droit de rester à distance égale de la foi catholique et de l'athéisme brutal. De son vrai nom, cette abstention s'appelle une apostasie, qui n'honore personne dans le temps, et qui vaut la damnation dans l'éternité. Vous êtes laïque ? Fussiez-vous païen, vous ne pouvez pas vous fixer dans une indifférence dédaigneuse en matière de religion. Vous devez chercher la vérité, c'est-à-dire le surnaturel : on y arrive toujours avec un peu d'humilité, un cœur pur et la grâce de Dieu.
Mais, réplique le Journal des Débats, nous sommes philosophes. La philosophie doit être indépendante ou elle n'est pas, souveraine ou servante : parce qu'elle n'est pas servante, elle est souveraine. Maintenant le libéralisme rationaliste a plus d'allure : c'est l'orgueil qui dresse sa tête et agite son panache, en s'écriant avec l'ancêtre de tous les révoltés : Je n'obéirai pas. — Ici l'apologiste grandit encore avec la question ; à la lettre, il écrase la tête du serpent ; avec quelle élévation de doctrine, avec quelle vigueur de lo-
gique, avec quelle fécondité d'aperçus, avec quelle ricliesse de détails : pour s'en convaincre il faut le lire.
D'abord la philosophie indépendante est anti-philosophique ; car la raison conduit Thomme à la foi, c'est-à-dire au surnaturel, que Dieu a ajouté à l'ordre naturel pour le compléter. De quel droit lui tourner le dos ? le rationalisme affirme fort bien ce droit : le prouve-t-il?a Evidemment, quand la philosophie parle ainsi, elle pose en axiome ce qui est en question. Par une manœuvre qui lui est familière, elle espère placer son idée au-dessus de toute discussion ; elle veut lui conférer le privilège de l'inviolabilité en l'enveloppant sous l'habit majestueux d'une sentence, à peu près comme certaines dignités et certains costumes mettent ceux qui en sont investis à l'abri de toute poursuite et de toute saisie ». Saint Hilaire dissertant sur la Trinité contre les Ariens, mêlait la plaisanterie au texte de l'Écriture et de la Tradition ; son successeur sur le siège de Poitiers l'emploie avec la même gravité et le même succès. Il a des retorsions d'arguments sans réplique. Vous acceptez des maîtres ici-bas ; vous vous inclinez devant le génie : pourquoi ne pas vous soumettre à Dieu qui vous parle? vous respectez l'autorité en politique, en matière scientifique et pour bien d'autres choses ; pourquoi méprisez-vous l'autorité religieuse, qui est celle de Dieu même? la philosophie se définit Vaniour de la sagesse, et encore la recherche de la vérité : d'où vient la vérité? du ciel ou de la terre? (( Mais de quelque côté que la sagesse et la vérité viennent vers l'homme, l'homme ne peut les repousser sans repousser le titre môme de philosophe ».
D'ailleurs, que penser d'un philosophe qui néglige les faits, qui se sépare de l'histoire, faussant ainsi la méthode scientifique, vantée à outrance dans les écoles et poussée jusqu'à l'absurde? Or, les faits divins, les révélations, les miracles, l'Église, fait divin qui résume tous les autres,
encombrent l'histoire. La philosophie qui les range parmi les non-valeurs, parce qu'elle les craint, qui se plaît dans les hypothèses, qui s'enveloppe dans les brouillards, qui se balance dans l'absurde, qui caresse les ignorances en les appelant d'un autre nom, cette philosophie n'est-elle pas anti-philosophique ? A ces considérations décisives, il faut ajouter que la philosophie se posant en prétresse de l'humanité, s'engage à la conduire sa fin dernière, but suprême de tout enseignement et de toute direction. Connaîtelle cette fin dernière ? La foi seule la révèle avec certitude. La philosophie impuissante laisse donc l'humanité en route, préférant lui faire une banqueroute honteuse et cruelle, pour ne pas suivre la lumière qui vient du christianisme. Ne mérite-t-elle pas, avec le mépris des sages, la colère des amis de l'humanité, qui voient ainsi ses destinées compromises? — Encore si la philosophie indépendante pouvait être une philosophie? Mais cette hypothèse est impossible. D'une part, d'énormes lacunes, quand elle reste chez elle ; d'autre part, des traces de plagiat visibles à l'œil nu, quand elle veut se compléter : « J'ai lu, dit notre Apologiste, avec la plus grande patience, un livre intitulé: De la religion naturelle. Ma conscience m'oblige de dire que je n'y ai pas trouvé une religion ; et que dans le peu de religion qu'il contient, j'ai trouvé beaucoup de surnaturel. » L'auteur avait bu à la coupe du surnaturel ; en désertant l'autel qui avait consolé sa jeunesse laborieuse, il imita les Hébreux qui, au sortir de l'Egypte, emportèrent les vases des Pharaons.
Mais la philosophie séparée est avant tout une impiété. L'Évèque expose à nouveau, avec toute sa supériorité théologique, l'économie de l'ordre surnaturel. Cet ordre de choses existe ; il est obligatoire pour qui le connaît; se déclarer indépendant, c'est s'élever contre Dieu. L'union hypostatique de deux natures en Jésus-Christ est le type et le prin-
cipe générateur de l'union de la nature et de la grâce, de la raison et de la foi. L'homme appartient au Christ); l'hornme nouveau est indivisible; il est pétri d'humain et de divin, de fini et d'infini : la résultante, c'est le chrétien. S'il est baptisé, en s'éloignant il apostasie ; s'il est paien, en ne s'approchant pas, il demeure assis dans les ténèbres de l'infidélité. Le baptême, qui est la source de la vie surnaturelle, ne peut pas plus être répudié que la vie naturelle, que l'enfant a reçu sans être consulté. Si l'enfant devenu homme maudissait ses parents, et refusait de remplir les devoirs de la vie sociale, il serait une monstruosité. Ainsi du baptisé, qui ayant rer.-u la vie surnaturelle à son insu, ne saurait la renier ; et qui doit observer les lois de la société des âmes dans laquelle il est entré. L'homme ne naît pas indépendant, de chrétien pas davantage : la créature est essentiellement dépendante.
Après cela, la théorie de la philosophie indépendante est difficile à soutenir. Ce parti-pris de l'orgueil, ou de toute autre passion moins avouable encore, sans être absolument un mystère, ne laisse pas que de surprendre et surtout d'attrister. Le spectacle de la liberté humaine en insurrection contre Dieu, inconsciente chez les uns, réfléchie chez d'autres, a quelque chose de sinistre qui effraie. Ce qui achève de produire cette impression, c'est la folie qui s'y mêle. La raison de l'homme, toujours courte par quelque endroit, et dont les lacunes sont si bien indiquées dans la Synodale, loin de perdre en s'alliant avec la foi, bénéficie de toutes ses lumières ; elle y trouve la solution des problèmes qui la tourmentent; elle agrandit ses horizons et voit à une plus longue distance, en restant autonome dans sa sphère. Renoncer de gaîté de cœur à de pareils avantages, se vouer aux tortures, embrasser les ténèbres et y trouver des délices, en criant : Vive la liberté : la folie seule explique cette attitude titanesque.
Les défenseurs du libéralisme passent à un autre ordre d'idées, et invoquent les changements qui se sont accomplis dans la société moderne : l'ancien régime est mort ; nous sommes les fils de 89 ; nos pères ont versé des flots de sang pour conquérir la liberté de penser. Le tout, avec accompagnement de fanfares usité chez les fils de Brutus. — Il suffit de souffler sur cet échafaudage en carton peint, qui fait tant de dupes depuis cent ans ; à l'aide d'une simple distinction, il est renversé de fond en comble. En efîet, la liberté de penser, la liberté des croyances octroyée aux citoyens par la Constitution nationale est purement civile ; elle ne s'étend nullement à l'ordre religieux et moral, auquel la législation ne saurait atteindre. De là le conflit entre la conscience et la loi ; ce que la loi permet, la conscience l'interdit. Cruelle situation pour les âmes et pleine de périls; désolante condition pour l'Eglise, placée entre des institutions qu'elle condamne doctrinalement, qu'elle endure, auxquelles elle s'adapte diplomatiquement, et les peuples qu'elle défend comme elle peut de la contagion, hésitante dans sa sagesse ! Que les fils de ténèbres acclament les conquêtes de 89, à la bonne heure. Que les enfants de lumière les imitent, c'est moins compréhensible. « Pauvres esprits, saisis de vertige, s'écrie l'éloquent Prélat, il faut bien le leur dire: eh ! non, en matière de religion ils n'ont rien conquis du tout. Après les flots de sang versés par leurs pères, ils demeurent obligés comme avant de garder la foi et d'observer les engagements de leur baptême, de croire et d'obéir à Jésus-Christ et à l'Eglise; et ils encourraient comme avant les peines de l'enfer éternel, s'ils ne sont pas orthodoxes dans leur croyance, et chrétiens dans leur conduite. Après 89 comme avant 89, les successeurs des Apôtres oie peuvent pas ne pas parler, ne peuvent pas ne pas enseigner la voie qui, à l'exclusion de toutes les autres, est la voie de la vérité et du salut. » Loin d'être dispensé des devoirs delà veille, le chré-
lien est tenu à une plus stricte observance, pour disputer son âme aux fatales institutions que la France s'est données, à la plus mauvaise heure de son histoire ; et en sauvant les restes d'Israël, affirmer hautement les droits méconnus de Dieu et de son Eglise, non seulement sur les individus, mais sur les sociétés et les gouvernements. « A nous de proclamer que le christianisme est immuable, et que la Révolution, qui a changé la face sociale de la France et d'une partie de l'univers, n'a rien changé à l'obligation positive où sont tous les hommes de connaître et de pratiquer la religion surnaturelle et divine, qui peut seule opérer le salut des âmes. y> Ce cri d'alarme poussé au pied de l'autel, cette adjuration adressée à nos contemporains sont éloquents; on se sent atteint par l'émotion, qui sort de l'âme d'un grand docteur, qui est encore un ardent patriote. Les catholiques qui ont fait de 89 leur second évangile, qui le matin en se levant, le soir en se couchant, prennent le ciel et la terre à témoin de leur modernisme, apprendront à cette école ce qu'ils gagneraient, dans le rude combat qu'ils soutiennent pour l'Eglise avec tant de talent et tant de courage, à mettre un peu de théologie dans leur politique, au lieu d'emprunter tous les éléments de leur credo aux faits accomplis, sans jamais s'élever jusqu'à la région lumineuse des principes.
L'État, qui est devenu l'église des libéraux rationalistes, leur fournit d'autres armes contre le surnaturel. Parlant de cet axiome, que le principe fondamental de notre société, la grande conquête de laR.évoIution, c'est la liberté des croyances et des cultes, ils soutiennent que l'enseignement philosophiqué, donné au nom de l'Etat, par des maîtres rétribués par l'État, doit s'adapter au génie des institutions nationales, et écarter toute doctrine confessionnelle, pour se borner à l'exposition des principes généraux de la loi naturelle, qui sont communs à toutes les religions. Les pontifes
de l'État, en habit noir, promulguent ces belles maximes, toutes modernes, avec une solennité sereine. De peur de troubler les consciences timorées, ils leur montrent, avec une science profonde, la philosophie séparée du surnaturel dans les œuvres de Bossuet, de Fénelon, et d'autres écrivains du grand siècle, restés classiques dans nos écoles.
Notre Évèque n'a pas de peine à confondre ces impertinentes affirmations, qu'on pouvait appeler des ignorances. Il va aux sources, où il puise des textes victorieux, qu'il fait accepter un à un très poliment à des hommes qui tiennent le sceptre de la critique dans notre pays, et que le préjugé libéral empêche de savoir lire. Il venge d'abord la philosophie catholique, qui crut toujours à sa distinction d'avec la théologie, jamais à son indépendance ; et il remet au front de Bossuet et de Fénelon le nimbe que, pour le besoin de la cause et sans loyauté, les ennemis du surnaturel leur avaient arraché. Il passe ensuite aux textes des lois françaises — à la vérité restés lettre morte devant l'invasion des idées nouvelles et les pratiques de l'enseignement universitaire — et avec les lois toujours en vigueur, il dénonce les abus, il réduit au silence ses contradicteurs au nom de l'État qu'ils invoquent. Il faut en convenir, dans ce duel, où des armes rouillées se croisent avec un fer récemment trempé et dont les reflets éblouissent les foules, l'Évêque, malgré son bon droit, ne pouvait pas remporter une victoire éclatante.
Mais il brille lorsqu'il défie les libéraux rationalistes de donner un enseignement philosophique en dehors de toute religion positive, qui ne blesse aucune conviction. Autour de la chaire de religion naturelle, il y a des infidèles, des musulmans, des hérétiques, des schismatiques, des juifs, des neutres, des athées matérialistes, des catholiques. Placez cette chaire en Algérie, au Tonkin, à Madagascar, et si vous le voulez à Paris, abrégé du monde, synthèse de toutes les
erreurs et de tous les vices. Voyez sur l'amphithéâtre de la Faculté toutes ces races, plus ditïérenles par leurs religions que par leurs couleurs et leurs costumes ; essayez de rédiger un cours de philosophie sur lequel tous ces auditeurs soient d'accord, en théodicée, en morale, touchant la nature de l'homme et sa destinée future. Quant à se livrer au triage des vérités rationnelles, pour écarter celles qui divisent et ne retenir que celles qui rapprochent, c'est appauvrir singulièrement la philosophie séparée, déjà si pauvre. Réduire tous les devoirs à l'altruisme (nouveau style), remplacer le ciel par l'idéal, c'est ramener la philosophie à un minimum voisin de zéro: on peut douter qu'elle réunit l'unanimité des suffrages. La gravité de langage qui accompagne cette exposition n'empêche pas qu'elle ne tourne au tableau ridicule ; un éclat de rire s'en dégage sans être provoqué, qui arrive jusqu'à mon oreille, et que je renforce en y mêlant le mien. Messieurs de la philosophie séparée, malgré la pompe de vos formules et la solennité de votre pose, il est difficile de vous prendre au sérieux.
Que dire du professeur voué par état à une tâche si ingrate? S'il est mécréant, il est soumis aux tortures de l'illogisme, vrai supplice pour les intelligences claires et pour les cœurs honnêtes : il trouvera son châtiment dans son succès même. S'il est catholique, c'est bien pis : l'inexorable Évangile lui défend de professer l'erreur; il lui défend de taire la vérité, parce que la manifestation de la foi est obligatoire. Le malheureux est enserré entre son devoir professionnel et son devoir de chrétien. En ouvrant son cours de philosophie séparée, il pèclie déjà, puisqu'il écarte le surnaturel ; il pèche en mutilant les dogmes de la religion naturelle, pour ne prendre que ce que son auditoire en peut endurer: c'est l'hypothèse. Que faire? Distinguer entre le maître et le chrétien ne vaut : le chrétien est d'une seule pièce. La difliculté paraît insolube. Par le temps qui court
il ne faudrait pas désespérer de rencontrer des casuistes acrobates pour la résoudre. L'auteur de la Synodale n'est pas de ceux-là.
La Synodale fut prononcée en 1857, Malgré les signes avant-coureurs des maux qui aujourd'hui nous désolent, l'enseignement neutre n'était pas sorti des antres de la francmaçonnerie. Duruy couvait dans l'ombre son funeste programme ; l'opinion, encore peu préparée à ces horreurs, retenait la politique de Napoléon III, flottant lui-même dans les brouillards de l'idéologie. Jules Ferry, qui a attaché son nom à la nouvelle législation scolaire, n'était pas né à la vie politique; il pérorait au quartier latin avec ses joyeux compagnons, qui devaient envahir la scène au plus fort de nos désastres. C'est pourquoi l'enseignement neutre, produit logique de la philosophie séparée, ne fixe pas l'attention de l'Evèque apologiste, qui en réalité le visait dans l'œuf avant son éclosion. Il ne vécut pas assez pour assister aux premiers essais de ce funeste système, que nous voyons à l'œuvre, pour nous donner une France impie à la place de la France du Christ, avec un succès que les plus optimistes ne peuvent plus nier. Mais le jour où il jugea la philosophie séparée, en défendant le surnaturel, il eut des sévérités prophétiques pour les calamités qu'elle cause, et dont Dieu lui a épargné le spectacle. Il exécute en ces termes le maître d'un pareil enseignement : «Sur la terre, cet homme apostat, quoiqu'il n'y fût bon qu'à corrompre l'esprit public et à perdre les âmes, a pu être supporté ; il a pu être admiré, il a pu être encouragé dans sa profession funeste, il a pu être richement payé sur le budget de la nation à laquelle ces doctrines préparent, tous les dix ou quinze ans, de nouveaux bouleversements. Mais le triomphe aura un terme : Un jugement très dur est réservé à ceux qui président. Quel sera donc le jugement réservé à ceux qui n'auront usurpé la direction intellectuelle des âmes que pour creuser un abîme
infranchissable entre la raison et la foi, c'est-à-dire entre les hommes et le salut éternel ! Toutes les excuses seront trouvées vaines. » On entend les accents du Pontife, qui tient l'Écriture sainte dans sa main, et rend au nom de Dieu les arrêts de sa justice vengeresse.
Sur la pente où s'est placée la philosophie naturaliste, elle ne peut pas s'arrêter. Avec une feinte modération, elle ne parlait d'abord que d'abstention respectueuse ; mais fatalement elle est arrivée à la négation, de là à l'intolérance et à la haine. L'histoire contemporaine fournit les preuves de cette évolution. L'évêquede Poitiers descend un instant des sommets de la pure doctrine, pour étudier l'erreur qu'il combat chez les écrivains qui en furent les organes les plus retentissants.
C'est Jules Simon qui a l'honneur d'être discuté le premier. Cet homme, qui eut toutes les chances, même celle d'une mort chrétienne, n'échappe pas cependant au jugement de la postérité : pour être juste, ce jugement doit être sévère, tempéré par quelques circonstances atténuantes. Nul parmi ses pairs ne fut plus « ondoyant et divers » ; nul ne cultiva la nuance avec un art plus délicat ; nul ne s'assouplit davantage aux situations, et avec une apparente unité, ne mit plus de bémols à sa musique. C'était un charmeur que ce philosophe ; qu'il écrivit ou qu'il parlât, il avait des modulations qui forçaient l'attention, qui surprenaient un commencement de sympathie ; mais le fond de sa pensée à moitié gazé, et bientôt entrevu sous des formes savantes, arrêtait ce bon mouvement. S'il ne fut pas un caractère antique, quoique républicain, il était une nature sensible : il avait la note de la philanthropie; il se pencha vers les humbles ; il écrivit pour la pauvre ouvrière ; il présida les sociétés de bienfaisance. Néanmoins il sut concilier ses intérêts avec ses services ; si en passant par le pouvoir il resta honnête homme, il ne fut pas le martyr de ses idées, sauf une année AP. 20
d'exil fièrement supporté par amour de la liberté. Ce jourlà, champion d'une mauvaise cause, il fut grand quand même.
Ici, il s'agit de ses doctrines. Il est intéressant de voir Jules Simon en face de l'évèque de Poitiers. Ces deux hommes, que des différences radicales séparaient, avaient des affinités de tempérament. Ils s'étaient rencontrés à Paris: s'ils ne pouvaient pas s'entendre, ils avaient du goût l'un pour l'autre par la similitude des procédés. Il y avait chez tous les deux de la finesse d'esprit, de la souplesse de caractère, l'inclination aux accommodements pratiques, à la paix plutôt qu'à la lutte, à la contemplation des idées plutôt qu'à la polémique. Au demeurant, mesurés dans leurs formules, éloquents sans fougue, rayonnants sans chaleur, caressants par diplomatie, très propres à dénouer sans violence des situations difficiles. Le philosophe put suivre son génie jusqu'au bout. L'évèque fut affirmatif et dogmatique par état, tranchant par nécessité : chez lui, le prêtre fit l'homme.
L'évèque de Poitiers n'est pas tendre pour Jules Simon ; mais d'abord il est séduit. Parlant de La Religion naturelle, «c qu'on peut considérer comme le second tome de cet autre hvre intitulé : Le Devoir », il rend hommage aux qualités de l'ouvrage : « Loin de moi la pensée de mettre cet écrit au môme rang que d'autres publications, qui jettent une insulte grossière à tout principe de religion et de morale. Il m'est bien plus doux de redire une seconde fois que cet ouvrage émane d'un esprit et d'un cœur très imprégnés de christianisme. » La personne de l'Auteur reçoit à son tour de justes louanges : « Je veux reconnaître aussi dans l'écrivain un désir de modération et d'équité, qui le porte à faire du christianisme un exposé ordinairement exact et impartial. » Mais il refuse le même témoignage à La Liberté de conscience, « qui n'offre rien que de vulgaire et de
ressassé, un tissu de contradictions palpables et de violentes déclamations, » Tous ces ménagements, où la politessea sa part, ne font pas que l'Evêque soit dupe ; il connaissait trop l'art de dire : « Nonobstant la douceur des formes et le mode parlementaire des discussions, ce livre n'est-ilpas un livre antichrétien, im livre de négation et d'agression par rapport à l'excellence de la religion surnaturelle et révélée? Ecoutez, messieurs, ce qu'on y lit dès la première page. » A l'appLii, une citation décisive. Le ton de l'Apologiste change ; l'heure des compliments est passée ; ce qu'il a dit de la philosophie séparée, à savoir qu'elle est antirationnelle, chimérique et impie, il l'applique « dans la plus extrême rigueur à un livre dont l'objet direct est de fonder, sur cette philosophie séparée, une religion suffisante au salut éternel des hommes ».
Non content de plaider la suffisance de la religion naturelle, l'Auteur, dans un parallèle odieux entre cette religion et le christianisme, a la doucereuse audace de préférer la religion naturelle. Les textes abondent en vingt pages du livre : « La religion naturelle guide la raison en la respectant, tandis que la religion positive dédaigne la raison et la remplace ». Et ailleurs « Le Dieu de la religion naturelle n'est pas un Dieu humain, que nous puissions rabaisser à notre niveau, et mesurer à notre petitesse... Un tel Dieu n'est pas l'idéal qui resplendit au fond de la nature humaine, et dont la science nous montre la glorieuse et féconde immobilité. Le vrai Dieu n'a rien de l'homme ». Ici notre Apologiste, qui avait à un très haut degré la possession de lui-même, perd son calme, et sans finir la page il s'écrie : « Je m'arrête, Messieurs, car l'émotion gagne ma voixj et la parole se glace sur mes lèvres ». Rarement Jules Simon avait obtenu un pareil effet ; sa parole enchanteresse, qu'on a comparée à un jeu de flûte, avait délicieusement bercé les assemblées parlementaires et académi-
ques ; elle ne les avait jamais remuées, ni glacées d'efïroi. Ce que son éloquence n'avait pas fait, ses blasphèmes le produisirent.
Mais notre Apologiste feint de ne pas y croire ; et par une tournure de rhétorique, qui était une dernière délicatesse ou une dernière politesse envers l'écrivain, il ajoute : « Messieurs, je ne veux pas croire à ce blasphème, à cette criminelle dépréciation du Dieu de l'Ecriture ; ce dénigrement impie du mystère de l'Incarnation, fondement de tout le christianisme, ne peut pas avoir été dans l'intention de l'écrivain. J'aime mieux m'emparer moi-même de la thèse de la religion naturelle, pour faire ressortir l'excellence de la religion révélée d. Ceci posé, en quelques pages d'exposition irréfutable, il démontre quele christianisme « lui seul, est le conservateur, le restaurateur, le promoteur de la religion naturelle ; que lui seul en maintenait toute l'intégrité doctrinale au moyen de ses enseignements précis et inflexibles ; que lui seul en obtient toute l'observation pratique au moyen des secours et des grcàces qu'il procure ». Sous le pilon du théologien, l'élégant et suave blasphémateur était réduit en poudre. Il ne s'en porta pas plus mal, à l'Institut, aux Débats, à la Revue des Deiix-Mondes : un jour, le souvenir de sa défaite fera pousser sa statue de granit au pays d'Armor. Les éditions de ses ouvrages allèrent en se multipliant ; mais la postérité ne compte pas les éditions : Dieu non plus. Combien de catholiques pour qui les traités de Jules Simon ne sont peut-être pas des manuels de piété, mais du moins des livres très goûtés, et qu'ils aiment à citer à l'occasion ! Ces traités n'ont-ils pas eu les honneurs de la chaire ? Jules Simon n'a pas été cardinal, comme l'annonçait Mgr Dupanloup, sur le ton de la plaisanterie: n'a-t-il pas été prédicateur en surplis et en bonnet carré?
ilenau valait lapeine qu'on s'arrèlàt devant lui. Le défroqué
de Saint-Sulpice avait fait son entrée sur la scène, sa gloire était en tleur. Notre Apologiste constate d'abord la popularité de cet impie. Le siècle lui a fait un accueil enthousiaste : V Histoire générale des langues sémitiques l'avait déjà mis en vue; les Etudes d'histoire religieuse lui valurent un triomphe. La jeune école libre-penseuse, qui voulait changer ses maîtres défraîchis, a trouvé son homme : « Des cris de joie et d'espérance accueillent donc le champion de la critique moderne, honoré tout aussitôt des palmes de l'Institut ». Ainsi, à la fin duXVIII'= siècle, Paris avait acclamé Voltaire, à la veille de la Révolution qui allait emporter tout. Il y a le vertige des peuples, aussi sinistre que le vertige des rois. L'Évêque, qui regardait de loin et de haut cecarnaval scientifique, ne cédait pas aux entraînements de l'opinion ; il dit la vérité au héros masqué en grand homme. Il lui refuse d'abord l'originalité ; ce commencement ressemble à la fin : le premier coup qu'il lui porte est mortel : « Il n'a rien produit de neuf ; il n'a fait autre chose que d'habiller de formes rajeunies les arguments déjà fanés du philosophisme germanique et de l'éclectisme français. C'est le thème rationaliste légèrement rafraîchi ; ce n'est pas autre chose. Parce que le rationalisme se fardera d'un certain vernis scientifique, très superficiel, et qu'il s'adjugera à lui seul le don de la critique, je ne vois pas que ce changement de visage ait déterminé un pas si considérable dans le monde de la science, et que le fondateur d'une nouvelle école soit apparu. Parce que l'histoire ne garde que le souvenir des grands initiateurs en bien ou en mal, les copistes sont voués à l'oubli : vingt ans plus tard, on ne parlera plus de Renan. » — C'était peu flatteur pour l'idole du rationalisme à Paris. A Poitiers, on disait vrai ; là, on ne niait pas ses succès tapageurs et scandaleux ; mais au lieu de les rapporter à quelque supériorité, on trouvait à sa renommée des causes moins glorieuses.
L'Évêque, qui veut être juste envers l'homme qu'il combat, reconnaît ses qualités d'écrivain, avec une générosité que tous les critiques n'ont pas imitée : donner plus qu'on ne doit, c'est un acte de chevalerie chrétienne. En passant, il administre aux classiques et aux romantiques une petite leçon de style bonne à recueillir. Aussi bon juge en littérature qu'en théologie, il pense que les modernes, avec leurs tours de force qui sentent l'effort, avec leur coloris exagéré et leurs images extravagantes, — autant de défauts qui ne vont pas sans des qualités réelles, — ne surpassent pas les immortels modèles du grand siècle. Il préconise l'alliance du christianisme avec notre langue nationale ; et il termine par cette belle pensée, qui honore sa foi autant que son patriotisme : « L'habile maniement de la langue française, je l'avoue, n'est le monopole absolu d'aucune doctrine, d'aucune école ; pourtant cette langue n'a toute sa vraie grandeur que quand elle est parlée chrétiennement. »
Mais dans ce débat la littérature est au second plan : il s'agit de la doctrine. La doctrine de Renan, si peu personnelle, repose tout entière sur cet axiome, quç le surnaturel n'existe pas, non seulement en fait, mais encore comme pur possible : son concept implique contradiction ; il est absurde. — Avec une souveraine raison, il s'entend dire qu'il suppose la question, ce que, dans la langue de l'école, on appelle une pétition de principe. Le caractère des axiomes c'est l'évidence, qui les rend acceptables pour tous. A défaut d'évidence, il y a l'acceptation par consentement mutuel ; alors l'axiome n'est plus qu'un postulat. Celui qu'on propose ici n'a pas même ce mérite ; ainsi Renan l'impose en son nom ; et on a pu dire très spirituellement que le champion de la libre-pensée commence par un acte de foi. C'est très piquant.
De cette prémisse, Renan conclut que toutes les religions positives sont également fausses, parce qu'elles se fondent
sur le surnaturel idéal ou sur le surnaturel historique, ordinairement sur l'un et sur l'autre. — On lui répond sans ménagement qu'il n'est qu'un plagiaire; que cette erreur a été professée bien avant lui ; qu'elle a roulé comme un cliché d'école en école, de siècle en siècle ; qu'il l'a ramassée dans les détritus des sectes qui ont troublé et déshonoré le monde. Quand le sophiste, artiste en nuances comme on sait, qui se joue dans la contradiction avec une suprême maestria, se hâte d'ajouter au paragraphe suivant, que toutes les religions positives sont également vraies sous un autre rapport, parce qu'elles correspondent aux besoins divers des âmes, qui les adoptent et qui « les créent », il se montre un singe assez adroit d'Hegel, le philosophe de « l'être et du non-être » mariés dans une même formule. Malheureusement pour sa gloire, ici encore il arrive trop tard. Cousin, dont Jules Simon disait, dans un moment de dépit, qu'il était allé chercher au delà du Rhin « le moi et le non-moi», en rapportait encore « l'être et le non-être », auquel il donnait un habit à la française, ne laissant à ses disciples d'autre consolation que de draper avec une autre étoffe cet arlequin métaphysique.
Où donc réside la supériorité de Renan ? Elle est quelque part, puisque le monde le salue comme un initiateur. Elle est dans son cynisme : « Disons-le sans détour, son principal titre à la renommée, c'est l'audace de son irréligion », Erostrate s'illustra en brûlant le temple de Diane à Delphes : lui a voulu s'immortaliser en supprimant Dieu, méthode radicale pour détruire ses temples. Avant lui, d'autres en avaient fait autant, laissant la postérité incertaine s'ils étaient des fous ou des monstres. En les imitant, Renan sut être original, car il se hâte de rétablir le Dieu dont il vient de prononcer la déchéance: c'est lui qui le crée par sa pensée. Ce Dieu a sa calotte pour berceau ; purement subjectif, il a les dimensions du maître ; il dure ce que dure sa réflexion ;
après avoir soupe avec lui, il dort la nuit, s'il ne meurt pas ; et « perpétuel devenir », il renaît quand le soleil ouvre les paupières de celui qui l'engendre. Ce Dieu nain, caricature où le grotesque le dispute à l'odieux, s'appelle « la catégorie de l'idéal »: à ajouter aux Catégories d'Aristote jusque là incomplètes. Cette formule emphatique dissinmle mal l'orgueil abominable d'un pédant d'institut, qui ne craint pas de provoquer la céleste colère, ou d'arracher un immense éclat de rire à l'humanité, qui regarde, debout sur l'autel qu'il s'est dressé psychologiquement, cet anthropolâtre audacieux, ce vicieux à la face luisante, avec son ventre proéminent et son nez qui trognonne.
Cependant le sophiste manquait de courage; la loyauté lui fit toujours défaut. Craignait-il l'opinion ? en cherchait-il les faveurs? est-ce un raffinement de méthode pour mieux empoisonner les esprits? Quel que fût son mobile, il se livrait avec volupté à la fabrication de formules où les mots se heurtent contradictoirement, et hurlent à côté l'un de l'autre. C'est une danse macabre de substantifs qui s'annulent, de noms et d'adjectifs brouillés de toute éternité, avec dss significations qu'aucun lexique ne ratifie, comme des dominos dans un bal masqué. Pour déconcerter le lecteur, pour tendre des pièges aux âmes naïves et donner le change au gros public, il sème à profusion les phrases louches et qui semblent honteuses, les empruntant à toutes les langues, même à la langue chrétienne : blasphèmes tissés d'or et de soie. Ces travestissements ne le sauvent pas du jugement vengeur de l'évèque de Poitiers, qui lui arrache le faux visage, qui montre le loup sous la laine de l'agneau, et conclut en ces termes : « Pour nous, nous n'y voyons que l'athéisme, le panthéisme, l'idolâtrie, ou si vous voulez l'anthropolatrie, et que le culte replâtré de la déesse-raison ou de la déesse-humanité ». L'éminent Apologiste, qui connaît si bien la corrélation des idées et des faits sociaux, dé-
nonce avec une éloquence émue les périls d'une pareille philosophie. Il s'étonne de la faveur qu'elle obtenait parmi les jeunes, et il la dénonce comme « la menace de l'avenir ». Il ajoutait sur un ton prophétique : « Qu'ils le veuillent ou qu'ils ne le veuillent pas, les hommes du grand parti de l'ordre donnent la main aux auteurs de notre ruine, quand ils patronnent et qu'ils propagent de si horribles doctrines ».
Ceci était écrit en 1857. Renan n'était qu'au début de sa renommée ; il devait faire plus de bruit, en multipliant ses attaques perfides contre le christianisme et son divin Fondateur. Sur la voie triomphale qu'il a parcourue pendant quarante ans, les contradicteurs ne lui ont pas manqué pour livrer bataille à ses blasphèmes : cette lutte a produit une bibliothèque apologétique. Mais aucun écrivain catholique, en France, n'a dit, avec de plus gros volumes, ni plus ni mieux que l'évêque de Poitiers, qui a disséqué Renan, mettant à nu ses erreurs, ses pauvretés, ses ruses, son génie, qui se reflète jusque dans son style. En prévenant le jugement de l'Église, il a buriné celui de la postérité.
Plus tard il portera le dernier coup au blasphémateur impudent. Dans la Synodale du 25 août 1863, il condamnera, avec toute la solennité des formes canoniques, La Vie de Jésus. On sait le bruit que fit ce livre infâme. «J'occupe, dit-il, le siège d'Hilaire, et voici Arius reparu devant nous ». Il rattacheson discours aux Synodales de 1857 et 186'2, dans lesquelles Renan avait été exécuté ; et il saisit cette occasion pour développer et compléter ses idées sur l'impie qui continuait sa croisade contre Jésus-Christ: « Ayant pris beaucoup de soin et de peine à suivre dans ses détours sinueux cet esprit plein d'hésitation et d'inconsistance, qui fuit à tout instant et vous échappe comme l'eau ; ayant sondé les retraites de ce cœur plus que double, et percé à jour les innombrables artifices de son discours, nous mettrons en lumière et nous dirons très nettement les principales don-
nées de son livre. Vous ne les entendrez pas sans frémir et sans les détester ».
L'homme silhouetté, son œuvre analysée, sa condamnation prononcée, l'éminent Apologiste, fidèle à sa méthode, fait suivre sa critique d'une Christologie en quatre pages, où l'Ecriture, la Tradition, l'histoire, l'enseignement de l'Eglise et les arguments de bon sens sont condensés avec une richesse et une solidité très remarquables. Toutes ces pièces superposées forment le socle sur lequel Jésus, fils de Dieu et de la Vierge Marie, se dresse radieux, et reçoit les acclamations du Pontife et de son clergé. La France catholique fit écho à cette éloquente défense. Elle rougit de voir l'Arius parisien assis dans une chaire d'enseignement officiel, autour de laquelle la jeunesse se pressait, attirée par la parole féline de l'apostat. Ces scandales ne portent pas bonheur aux dynasties : un lendemain très prochain devait le démontrer.
C'est EdgarQuinet qui ferme, dansla^^ Synodale, lalugubre procession des impies. On sait quelle est la note que rendait ce sectaire, un fanatique d'erreur,qui joignait la haine à ses négations, l'inventeur d'un nouveau procédé pour tuer le christianisme. La Révolution avait voulu le noyer dans le sang : lui proposait de l'étouffer dans la boue. Parce que le sang engendre des chrétiens, il espérait que la boue ne produirait que des vers.
La thèse de l'Évêque était démontrée par les faits, selon la méthode scientifique dont certains se glorifient, persuadés qu'ils sont seuls à en posséder les secrets. Il conclut sans se réjouir de sa victoire, bien plutôt avec tristesse : « Me suis-je trompé, Messieurs, en vous disant que la philosophie ne s'en tiendrait pas simplement au rôle d'abstention et de séparation par rapport au christianisme, mais qu'elle avait jeté le masque, et pris le rôle le moins déguisé de l'agression et de la démolition ? Elle ne s'arrêtera plus
désormais ». Depuis 1857, cette prévision s'est réalisée à la lettre. L'Université de France a produit une légion d'athées, panthéistes, positivistes, matérialistes, qui ne s'entendent que contre le christianisme. Divisés contre eux-mêmes, impuissants à fonder une école, tant les écoles se sont multipliées, ils donnent, dans un jargon incompréhensible dont leurs revues offrent des échantillons, le spectacle d'une Babel philosophique, où la confusion des langues augmente à chaque instant. Ces ouvriers de mensonge, souvent sans conviction, n'obéissent qu'au mobile delà renommée à acquérir ou de l'argent à gagner ; ne pouvant pas passer grands hommes, ils ont l'ambition d'être des curiosités. Jules Simon, un des patriarches du libéralisme philosophique, ne voulait pas aller si loin ; il est resté sur les sommets du spiritualisme, l'œil au ciel, le nom de Dieu sur les lèvres, et Platon à la main. Mais ses disciples de laSorbonne, plus logiques que lui, ont avancé résolument, en le laissant après eux comme un anachronisme. En politique, il joua le même rôle : sa modération aboutit au radicalisme, malgré ses cris de détresse, et quelques pleurs versés à la tribune. Tant les pentes sont rapides.
La deuxième Synodale de l'évêque de Poitiers applaudie de son clergé au dedans, reçue avec admiration par les vrais catholiques, évêques, prêtres et laïques dans les deux mondes, valut à son auteur plus d'une attaque, mais du côté d'où il l'attendait le moins. Cousin, incorrigible, supportait impatiemment que ses œuvres, mises à l'index à Rome, fussent dénoncées avec tant d'éclat en France. Il ne pardonnait pas à un jeune évêque de lui infliger de si cruelles censures. Un pamphlet anonyme, rédigé dans le sanctuaire, venait au secours du vieux sophiste contre son contradicteur. Le Correspondant mêlait ses blâmes à ce concert, payant ainsi la science, l'éloquence, l'orthodoxie et le courage du successeur de saint Hilaire. Ces colères sont tom-
bées ; le pamphlet demeura aussi obscur que son rédacteur, n'ayant pas même été oublié, parce qu'il fut à peine connu. La Synodale est restée immobile comme la vérité, parce qu'elle est taillée dans le roc du dogme catholique, et qu'elle participe de sa fermeté marmoréenne. Les sophismes passent ; la doctrine catholique est éternelle. Ceux qui mettent leur talent à son service sont immortels.