TROISIEME SYNODALE
Le 3« Synodale fut prononcée en 1862 et 1863, L'intérêt grandit dans cette œuvre consacrée à l'exposition de la même doctrine et à la réfutation de la même erreur. Son point de départ est une parole de Pie IX condamnant les hommes « qui veulent détruire l'union nécessaire, établie de Dieu, entre l'ordre naturel et l'ordre surnaturel ». Appuyé sur cette base inébranlable, l'évêque de Poitiers continue sa croisade contre le naturalisme contemporain.
Il ne s'émeut pas des conseils pusillanimes qu'on lui adresse : A quoi bon combattre une doctrine qui est dans le génie du siècle? pourquoi élargir encore l'abîme entre le catholicisme et les esprits? pourquoi ne pas ménager le malade, qui tient par un fil à l'Eglise, en ne lui versant de vérité que la dose qu'il peut supporter? — La réponse ne se fait pas attendre : Plus l'erreur est envahissante, plus il faut lui dire la vérité. C'est la réponse de tous les siècles. A certaines heures, le silence devient de la complicité, et ne prévient aucun désastre. La cohésion entre l'ordre naturel et Tordre surnaturel, c'est la question moderne; elle est capitale ; de sa solution dépend l'avenir. Cette cohésion, c'est l'ordre, le plan divin, le salut du monde. Le libéralisme séparatiste, c'est le mal, le désordre, la ruine de tous les intérêts temporels, moraux et sociaux. L'esprit moderne consiste dans la prétention de vivre en dehors du surnaturel, pour se parquer dans l'ordre naturel. C'est briser le cadre dans lequel, par une seconde création^ Dieu a renfermé la ûou-
velle humanité. Cette insurrection est la continuation de celle de Satan, le premier lil)éral de l'histoire, l'ancêtre de tous les naturalistes. Elle va se heurter contre le fait de l'Incarnation du Verbe. Là est le choc formidable qui ébranle la société jusque dans ses fondements.
On peut distinguer dans cette Synodale comme deux parties, qui sont deux faces du même sujet : dans la première, toute spéculative, l'Évêque achève de réfuter la philosophie séparatiste, et de mettre à néant ses sophismes pour rester indépendante de la foi ; dans la seconde, il considère l'application des faux principes à la société, d'où résulte la laïcisation des institutions et des lois. Le côté pratique de la discussion a une importance majeure, car il révèle la logique des erreurs ; les effets qu"elles produisent ont coutume de frapper les esprits plus que les pures abstractions.
Il y a quatre degrés dans le naturalisme : le naturalisme qui accepte le surnaturel dans l'ordre religieux et dans la vie privée, mais l'évincé de l'ordre politique et social, séparant ainsi le chrétien du citoyen ; le naturalisme qui professe la suffisance de l'ordre naturel pour mener l'homme à sa fin, et laisse à l'Etat le monopole de l'enseignement par la méthode rationnelle, qui a pour base la neutralité religieuse,sans rechercher si le surnaturel existe ou n'existe pas; le naturalisme qui nie radicalement le surnaturel, en droit et en fait, et se renferme dans un déisme spiritualiste, qui résume toutes les vérités religieuses, morales et sociales; enfin le naturalisme qui professe l'athéisme brutal, qui identifie Dieu avec l'humanité, et abandonne cette humanité déifiée à tous ses instincts. Ce dernier système, importé de l'Allemagne, s'est acclimaté en France, grâce au talent de vulgarisation de nos écrivains. Une société où s'agitent des serpents d'erreurs pareilles est bien malade : le tableau qu'en trace la Synodale n'est pas rassurant. Donc il faut combattre, par la méthode d'exposition ou par la méthode
de réfutation, ordinairement par les deux à la fois : l'antiquité chrétienne nous en a transmis de magnifiques exemples.
En commençant par la fin de cette lugubre statistique, l'Évèque écrase sous le poids de l'enseignement de l'Église le naturalisme athée et panthéistique. Il marque les étapes de l'évolution fatale de l'erreur précitée, qui va du panthéisme au matérialisme, et de là au sensualisme, pour rétablir un nouveau paganisme, dans lequel l'homme devenu Dieu à la place du Dieu véritable, déifie tous ses actes, même ceux qui ont fait rougir l'humanité, et dont le souvenir épouvante encore à vingt siècles de distance. Terrible logique ! Ceci s'adresse à tous nos Allemands de Paris, qui s'appellent Vacherot, Taine, Renan, Proudhon, plagiaires de talent, mais plagiaires, qui n'ont pas craint de fausser le génie de leur patrie ni de compromettre ses destinées, quand ils auraient pu si aisément s'assurer une gloire de bon aloi en restant dans la tradition chrétienne de notre race, ce Donc, la simple nature ne peut, à elle seule, demeurer totale, intacte, correcte quantauxvérités les plus fondamentales ; si elle ne s'élève pas au-dessus d'elle-même par la foi, elle tombe au-dessous d'elle et descend dans l'absurde ». C'est démontré pour la vingtième fois avec des preuves vivantes, empruntées à notre civilisation vantarde, dont les splendeurs dissimulent mal les misères ; chez des hommes apostats de leur baptême, inondés des lumières du christianisme, et jaloux de donner la main, à travers les âges de foi, à des païens qu'ils n'oseraient pas saluer dans la rue, s'ils ressuscitaient. Le divin est distinct de l'humain, Dieu de l'homme ; le surnaturel les unit en Jésus-Christ, sans les identifier : c'est ce qu'il faut retenir.
Le naturalisme déiste, qui a été discuté dans la précédente Synodale, n'a pas épuisé ses ressources; comme toutes les erreurs mitigées, il est subtil, taillé à facettes : il ne
meurt que sous les coups répétés qu'on lui porte. L'Évêque revient à la charge avec de nouveaux aperçus. Le naturalisme déiste nie la divinité de Jésus-Christ, en soutenant que Jésus-Christ ne s'est pas affirmé comme Dieu, qu'il ne s'est pas prouvé comme tel ; qu'au demeurant, son affirmation est sans valeur, parce que le miracle est impossible. — La réfutation de ces impudentes assertions était aisée. Ici, l'histoire est embarrassante ; c'est un témoin qu'on ne peut ni récuser, ni corrompre: par ses mille voix, voix de l'écriture sacrée et profane, voix des traditions ininterrompues et vingt fois séculaires, voix des princes de la terre, voix des sacerdoces, voix des foules enthousiastes, voix de l'amour, voix de la haine, voix de la science, voix des arts, voix des pauvres, voix des esclaves, voix des temples et des obélisques, voix des rochers d'Israël, voix des pierres des grands chemins, partout où l'humanité baptisée à laissé sa trace, elle atteste que Jésus-Christ est Dieu, qu'il l'a dit et qu'il l'a prouvé. Si le Christ est un miracle, — il en est un, éblouissant, autour duquel s'accomplissent tous les miracles — le miracle est possible : à ceux qui le nient d'établir le contraire. Si un Dieu s'est fait homme, unissant deux natures dans une seule personne, où le fini et l'infini se touchent, que ceux qui croient adorent à deux genoux la sainte vision qui est apparue au centre des âges ; que les autres se résignent : qu'ils maudissent leur Sauveur, s'ils sont des démons ; qu'ils ne le nient pas, s'ils sont bons logiciens, même en lui refusant leurs hommages. La méthode scientifique les force de confesser ce fait : ce fait, on le voit, on l'entend, on le touche. Le fait est brutal ; il n'y a que les fous qui le révoquent en doute. Tant pis pour les psychologues, les physiciens, les chimistes, les historiens, tous positivistes, qui se moquent de l'idée pour adorer le fait.
Voici un fait qui les écrase, c'est le fait de l'incarnation du Verbe, en Judée, sous Tibère, Ponce-Pilate étant gou-
verneur de la province pour Rome. Avant cette date, rite aux fastes de l'Empire, le Dieu incarné était l'objet de l'attente des nations : les Sybilles l'annonçaient avec les voyants d'Israël. Ce dogme, patrimoine de l'humanité, a été altéré ; les mythes ont poussé autour de lui comme les pariétaires sur les grandes lignes des monuments. Or, ces déformations sont encore un témoignage; en écartant cette folle végétation, on découvre le visage adorable de Jésus-Christ. Depuis la venue de l'homme-Dieu, l'hérésie s'est acharnée pour l'amoindrir en le défigurant ; la Christologie s'est formulée à travers les batailles doctrinales, dans les écoles et dans les conciles. Cependant ni Arius, ni Nestorius, ni Eutychès, ni Macedonius n'ont prévalu. Leurs tombeaux sont déshonorés. Mais encore aujourd'hui, l'Église chante d'un pôle à l'autre le Christ fils de Dieu, né de la Vierge Marie. Ici, les libéraux du déisme n'ont rien inventé ; pour se dispenser de croire, ils n'ont d'autre ressource que de retaper la défroque des vieux superbes, qui n'étaient pas des géants, et de se traîner dans l'ornière de leurs ignorances et de leur déloyauté.
Notre Apologiste ne s'en tient pas là. Après avoir fermé la bouche à ses contradicteurs, il voudrait les gagner à la doctrine qu'il défend avec tant de puissance. Il pénètre dans les profondeurs du dogme de l'Incarnation ; il cherche l'harmonie de la raison et de la foi, projetant sur le cercle du mystère, dont le centre reste obscur, des clartés qui aident à l'accepter. C'est une analyse savante qui révèle, à côté du théologien, un vrai philosophe.
L'Incarnation est et demeure un mystère ; mais le mystère n'est pas l'absurde. L'Incarnation n'implique pas contradiction dans les termes : Dieu existe, les déistes l'adorent ; l'homme existe aussi ; ces deux extrémités des choses se regardent, et sont dans un certain rapport admis également. Pourquoi ne se rapprocheraient-ils pas? pourquoi, AP. 21
sans se confondre, ne s'uniraient-ils pas ? La composition théandrique vous répugne : songez au composé humain, qui en est comme une image lointaine. Si on plonge dans l'abîme, si on se laisse guider par la lumière de la foi, les ténèbres rayonnent, des splendeurs éblouissantes vous environnent et vous aveuglent en s'accumulant. Car l'Incarnation est le chef-d'œuvre de Dieu ; tous ses attributs s'y réfléchissent et s'y épuisent.
Nous sommes accoutumés à chercher Dieu dans la nature : ce qui est invisible en lui se manifeste dans ses œuvres, depuis l'atome jusqu'au soleil. Chacun a eu un jour son extase devant les merveilles qui font penser le philosophe, calculer le savant, chanter le poète et adorer les âmes simples et pures. Or, Dieu ne s'est mis qu'en partie dans la création matérielle : il y a laisser tomber quelques rayons de sa face ; dans l'Incarnation, il y est tout entier. Gomment se livrer à cette contemplation, sans que du cœur s'échappe l'hymne de l'admiration et de l'amour? Que si on considère à quelle hauteur l'homme a été élevé par son union avec Dieu, les abaissements de Dieu et les élévations de riiomme, en se mêlant dans le même dogme, achèvent de nous confondre.
Cette idée est poussée à bout dans la troisième Synodale. On y distingue deux incarnations du Verbe de Dieu. La première s'est effectuée dans le sein de la Vierge Marie : c'est l'union hypostatique ou personnelle du Verbe avec une nature individuelle, qui est entrée physiquement dans la composition du Christ théandrique. La seconde s'est opérée dans le sein de l'humanité ; elle a consisté dans l'union, par voie d'adoption, de tous les membres de cette humanité au Verbe de Dieu : en d'autres termes, le Verbe qui s'était fait homme se fait humanité. C'est la logique de Dieu, car c'est l'extension à tous des privilèges accordés à un seul : le Dieu qui s'était uni à notre nature devait s'unir à notre indivi-
dualité. L'amour ne s'arrête pas : il procède comme la lumière, comme la chaleur, comme toutes les forces qui se dilatent jusqu'à leur complet développement. Ce sont les accroissements du Christ dans le temps et dans l'espace. Le germe d'Israël s'épanouit et devient un grand arbre ; par sa doctrine, par ses sacrements, il s'infuse dans les veines du corps social ; il y verse sa vie, qui devient celle des âmes et des nations. Il s'unit d'abord à une âme, encore à une âme; bientôt c'est une nation qui entre dans son unité : c'est une peuplade sauvage que les accents de sa lyre apprivoisent ; c'est un roi barbare qui s'incline sous sa main baptisante, et met à ses pieds, avec son sceptre, ses soldats victorieux ; c'est une race civilisée qui consent à se laisser guérir de sa corruption, et à se rajeunir à son contact pour vivre encore. Les petits se suspendent aux plis de sa robe ; les rois jettent sur ses épaules la moitié de leur pourpre. Cette incarnation successive, qui ne s'arrête jamais, ajoute chaque jour quelque chose à ses proportions. Le Christ devient un géant, dont les pieds sont sur la terre, dont la tête est dans les cieux, et qui porte dans ses bras tout-puissants toutes les nations, comme il porte les sphères qui gravitent au firmament. Ainsi se vérifie cette parole de l'Apôtre : « Le Christ est tout, il est en toutes choses, »
La doctrine de l'incorporation de l'homme au Christ fils de Dieu, et de sa participation à la nature divine en qualité de fils adoptif, est d'une sublimité à laquelle la raison seule ne saurait atteindre. Sous ce poids de gloire, les spiritualistes de la Sorbonne et du collège de France ne peuvent que fléchir écrasés. Cependant cette exposition à l'adresse de ceux qui croient n'est pas inutile pour ceux qui ne croient pas. Notre Apologiste n'a pas perdu de vue le but de ses belles Synodales : c'est le libéralisme naturaliste qu'il vise ; c'est contre lui qu'il conclut. Il demeure établi que le surnaturel, qui est un fait historique, est encore une su-
perbe philosophie. Le naturalisme n'a pas le droit de le nier, encore moins celui de le bafouer, pas même de l'exclure de la science avec respect.
. A la fin de cette belle étude, un rapprochement se fait sans effort entre la déification de l'homme d'après Hegel et ses congénères, et la déification de l'homme d'après la doctrine catholique. L'homme d'Hegel, qui n'est pas Dieu quoi qu'il en pense, n'est pas même un homme ; il tombe au niveau de la bête ; car étant tout, il est bête. Pourquoi monter si haut et tomber si bas? L'homme nouveau, le chrétien, n'est pas Dieu ; mais il participe de sa nature et il bénéficie d'un pareil voisinage : il reste un homme, mais un homme divin. Pourquoi ne pas s'incliner sous la main de Dieu, puisque cette main nous élève si haut?
Le naturalisme déiste ne se rend pas encore ; malgré la solennité de son allure et la pompe de ses axiomes, il n'a pas horreur de la chicane. Battu sur le terrain des faits, il se sauve dans les broussailles d'une esthétique de sa fabrique. L'élévation de l'homme à l'état surnaturel dépasse sa conception : il crie à l'impossible ; c'est ensuite une humiliation ; c'est surtout une gène. — Pourquoi impossible ? l'incarnation du Verbe mène à l'incorporation de l'homme à Dieu ; il faut un miracle ; un miracle de plus ou de moins c'est un jeu pour la toute-puissance de Dieu. On cherche en vain où est notre humiliation ; à moins qu'elle ne consiste pour l'homme à s'élever au-dessus de lui-même, à peu près comme le pâtre qui devient roi est couvert de confusion à jamais. Que cette surnaturalisation soit gênante pour les pas- -sions, en obligeant l'homme à se respecter, c'est certain ; -mais ,elle ne gêne, ni l'intelligence qui se baigne dans la iumière, ni le cœur qui se dilate dans l'amour, ni la vraie liberté qui demeure entière, ni le bonheur qui consiste dans la possession et la jouissance de l'idéal. Sont-ils difficiles ces libéraux, grands preneurs de la dignité de l'homme, qu'ils
éloignent de Dieu, de peur qu'elle ne se compromette à son contact !
Poussés à bout, ils essaient d'un peu de métaphysique, qui ne leur réussit pas davantage. Chaque être, disent-ils, doit rester à sa place. On voit qu'ils portent dans leur cerveau l'idée de l'ordre ; ils ont le sentiment de la musique de la création : en cela ils sont artistes. On ne saurait les contredire sur ce point. Mais ils ajoutent que l'être qui sort de son rang se déforme, qu'il se laisse absorber, et qu'il n'est plus lui-même. — A ces séduisantes et perfides considérations on répond que les dons de la grâce ornent la nature sans la détruire ; car ils s'ajoutent aux facultés de l'homme pour en augmenter la puissance, en laissant subsister la personnalité. Saint Thomas avait connu l'objection, et il l'avait réfutée avant l'apparition du naturalismedans la société chrétienne. Il convient que « l'instinct le plus impérieux d'un être, c'est le désir de la conservation ; or l'être ne se conserverait pas s'il était transformé substantiellement dans un autre être... C'est ainsi que l'àne n'ambitionne pas d'être cheval ». Il répond très doctement que «si l'homme ne peut pas désirer un degré supérieur de nature, auquel il ne saurait parvenir sans cesser d'être homme, il ne suit pas de là qu'il ne puisse aspirer, Dieu l'ayant ainsi ordonné, à des augmentations susceptibles de se développer en lui, sans que le sujet soit altéré ». Par où l'on voit que saint Thomas, cité dans la Synodale que nous étudions, donne raison à l'âne contreles naturalistes. L'àne fait preuve de bon sens en voulant rester âne : il obéit à l'instinct de la conservation. Les naturalistes ont tort de refuser d'être élevés à l'état surnaturel, endemeurant hommes ; ils ne se montrent pas des philosophes de haut vol. Alors que sont-ils V
. Une autre prétention des naturalistes mitigés, qui n& combattent pas de front le surnaturel, consiste à le regarder comme facultatif, ce qui autorise une attitude indépen-
dante. — Ici l'Évêque apologiste renvoie aux précédentes Synodales, où ce chef d'opposition a été solidement réfuté. Gepejidant il insiste par des considérations nouvelles et de large envergure. Il ne faut pas que l'homme échappe au Christ. En effet, si le Christ s'est fait homme, ce n'est pas pour rester au centre des âges comme un idéal solitaire et sans action sur le monde. Il a rayonné dans la création tout entière ; il l'a saisie pour la racheter et l'ennoblir. C'est assez dire qu'il ne laisse pas aux créatures intelligentes le droit de se dérober aux embrassements de son amour. Le Christ est la loi de l'humanité rachetée.
L'Évéque saisit cette occasion pour développer la doctrine catholique sur le plan divin, et sur le procédé qui a été suivi pour sa réalisation. Pvousseau soutenait que l'état sauvage avait précédé l'état de société. C'est un roman odieux. Les naturalistes opposent l'état de nature à l'état de surnature. C'est là une distinction de dialectique sans réalité dans l'histoire. L'état de nature est un pur possible, qui n'a jamais existé. Dieu décréta le chrétien non pas l'homme, la veille de la création. Le Christ est le premier-né de Dieu ; en pétrissant l'argile de l'homme, dit Tertullien, c'est le Christ qu'il façonnait. Ce Christ, prototype de l'homme, est venu exécuter le décret divin. Le prototype ne saurait rester inutile : le moule attend la matière première qu'il doit marquer à son effigie. Comprenez-vous la beauté de cette théologie et la force de ce raisonnement? C'est dans le moule divin, qui est le Christ, que l'homme de la nature devient chrétien; il n'a pas le droit de rester en dehors. Tout à l'heure les naturalistes refusaient de monter plus haut, de peur de cesser d'être eux-mêmes : on a répondu à ce sophisme. Maintenant ils s'obstinent à descendre à un état inférieur pour lequel ils n'étaient pas faits. De quel droit se dégrader ainsi, avec une certaine volupté, en passant de la forme chrétienne à la forme nature? Ils le peuvent d'autant moins,
qu'en cessant d'être chrétiens ils ne sont pas hommes parfaits ; car la chute originelle a l'ait perdre à l'humanité son intégrité, en la blessant dans ses puissances et en brisant l'équilibre que la grâce avait établi. Ceci est trop haut peutêtre pour les esprits très cultivés d'ailleurs auxquels on s'adresse. Mais la vérité est comme le soleil, qui passe audessus de nos têtes en laissant tomber des rayons qui éclairent nos pas.
C'est le tour du naturalisme politique et social, forme pratique de la grande erreur. Il consiste dans l'élimination du christianisme des institutions, des lois et des actes administratifs d'une nation. On dit couramment en France : La loi est athée ; la société moderne est laïque. Notre Apologiste convient que c'est le couronnement logique du naturalisme doctrinal ; car si l'individu n'est pas soumis à l'ordre surnaturel, il en est de même pour la société, qui n'est que la somme des individus qui la composent. C'est pourquoi toutes les écoles affranchies du joug de la foi, panthéistes, positivistes, matérialistes, déistes, réclament à cor et à cri la séparation de l'Église et de l'État : ils sont conséquents. Quand des catholiques préconisent le même système, ils sont de pauvres logiciens et des docteurs hétéroclites.
En 1801, l'évêque de Poitiers avait abordé ce sujet dans une Lettre au ministre des cultes, à propos de sa condamnation comme d'abus au Conseil d'État. Dans quatre pages vigoureuses, il avait résumé la doctrine des rapports de l'Église avec la société civile, dessinant toutes les lignes maîtresses de la question : c'était un véritable traité dans un Post-scriptum. Dans la troisième Synodale, il est plus à l'aise, et il donne à son œuvre les larges proportions qu'elle comporte. Ici, il s'adresse à une école de catholiques qui, parallèlement aux laïciseurs de profession, soutiennent la même théorie dans l'ordre politique et social. Il trace admirablement les caractères de cette école, avec toutes leurs
nuances ; il ne cite pas de texte, il ne nomme personne ; mais chaque trait porte, et rappelle ou un discours, ou un livre, ou un article de revue, qui sont les pièces justificatives du débat. Il traite un sujet délicat ; il y met les formes de la plus exquise courtoisie; il ne veut pas paraître tirer sur ses propres troupes, ni se faire accuser de semer la division parmi ses frères, à l'heure où l'union de toutes les forces catholiques est nécessaire pour tenir tête à l'ennemi : il plaide les circonstances atténuantes. C'est de la controverse accompagnée de toute la gravité synodale ; l'Évêque crosse et mitre parle en docteur, non pas en journaliste. Cependant il doit parler ; car il y a des esprits séduits qu'il faut avertir et des volontés chancelantes qu'il faut affermir.
Par forme de préambule, avec une douceur comminatoire, il dit : « Si des erreurs que nous considérons comme très injurieuses envers Dieu, envers Jésus-Christ et envers l'Église, et en même temps comme destructives de tout ordre chrétien, par conséquent de toute société régulière et de toute vraie liberté, venaient à se prévaloir des sages temporisations de l'Église, celle-ci obéissant à une nécessité éludée par elle, et opiniâtrement créée par ceux-là même qui lui reprocheraient davantage l'inopportunité de son intervention, se verrait forcée d'élever la voix. » Ces paroles sont de 1863, l'année même du congrès de Malines resté célèbre par le discours malsonnant de Montalembert; à la veille du second congrès de Malines tenu en 1864, l'année du Syllahus. Déjà l'éminent Apologiste, qui prêtait l'oreille à tous les vents, entendait des bruits qui l'attristaient: «Espérons que cette fâcheuse nécessité sera épargnée à l'Église, bien qu'à l'heure où je parle, les échos nous apportent d'au delà de la frontière des paroles rendues peut-être infidèlement. »
La thèse du surnaturel social ou de l'ordre social chrétien
est ensuite établie. En renversant l'argument des naturalistes elle était déjà démontrée. Par la raison des contraires, puisque les catholiques admettent la nécessité du surnaturel pour l'individu, pourquoi en déclarer la société indépendante? les individus ne sont-ils pas les éléments constitutifs de la société? le composé est-il d'une autre nature que les composants? Sans doute l'individu aspire à un avenir éternel, qui n'est pas celui de la société en tant que société ; mais ici-bas les conditions de prospérité sont les mêmes pour les individus et pour les sociétés. D'ailleurs, la société doit aider au salut des individus, au lieu d'y être un obstacle ; c'estsa fonction providentielle ; elle ne sauraity manquer sans prévarication. En faussant les destinées des individus, elle compromet les siennes dans le drame de l'histoire. Voyez ce que deviennent les peuples sans Dieu. Ce que la raison déduit toute seule des prémisses de la foi, l'Écriture, la tradition, l'autorité des grands génies chrétiens, la pratique de l'Église dans tous les temps déposent avec ensemble en faveur de cette doctrine. Qu'importent les abus : les abus passent ; le principe reste avec tous ses bons effets. « Le droit, le principe de l'État chrétien, du prince chrétien, de la loi chrétienne, je ne sache pas qu'il ait jamais été contesté jusqu'à ces derniers temps, ni qu'aucune école catholique ait jamais pu entrevoir dans sa destruction un progrès et un perfectionnement de la société humaine. »
C'est saint Paul qui est le rédacteur de la théologie sociale, le fondateur par l'Évangile de l'ordre chrétien : Dieu a fait .son fils Jésus-Christ chef de toutes choses. — Dans cet assujettissement universel, rien n'a été excepté. — Les nations spécialement lui avaient été promises en héritage. — C'est de ces trois mots qu'est sorti l'ordre social chrétien, qui a fait la supériorité des nations de l'Occident pendant quinze siècles, et maintenant encore partout où il a été conservé. L'Apôtre ajoute que parmi les races qui sont au Christ,
quelques-unes ont reçu une prédestination particulière : Dieu qui a fait naître d'un seul couple le genre humain, et qui lui a donné la terre pour demeure, a défini les temps de V apparition de chaque peuple et lui a marqué le lieu de son établissement. Le grand prédestiné de l'Ancien Testament, c'est Israël. « Messieurs et chers coopérateurs, le privilège d'Israël a passé, sinon tout entier, du moins en partie, à certains peuples de la loi nouvelle. » Ici le docteur perd son calme ordinaire, il devient lyrique, et il écrit la plus belle page de sa belle Synodale : « Écoutez les admirables accents du poète de la Pologne : a Les nations, dit-il, sont voulues de Dieu et conçues dans votre grâce, ô Jésus-Christ! A chacune d'elles vous avez donné une vocation. En chacune d'elles vit une idée profonde, qui vient de vous, qui est la trame de ses destinées. Or, parmi les nations il en est qui ont la mission de défendre la cause de la vérité et de la beauté céleste, de racheter les crimes du monde, et de lui donner un évangélique exemple en portant pendant de longs jours leur lourde croix sur la route inondée de sang; jusqu'à ce que, par une lutte sublime, elles aient inspiré aux hommes une idée plus divine, une charité plus sainte, une plus large fraternité, en échange du glaive qu'on a plongé dans leur poitrine. Telle est votre Pologne, ô Jésus- Christ. » Cette citation fut couverte d'applaudissements.
L'Évêque ajouta: « Vous applaudissez, messieurs et chers coopérateurs, et je vous en félicite... J'accepte comme un des arguments puissants de ma thèse l'indignation qui déborde de vos âmes à la vue de cette héroïque nation assassinée sous nos yeux... Mais cette prédestination catholique, que les fils de la Pologne revendiquent à juste titre pour leur patrie, le monde entier n'est-il pas d'accord pour la décerner surtout à la France? 0 peuple des Francs, remonte le cours des siècles ; consulte les annales de tes premiers règnes ; interroge les gestes de tes ancêtres, les exploits de
tes pères ; et ils te diront que, dans la formation du monde moderne, à l'heure où la main du Seigneur pétrissait de nouvelles races occidentales, pour les grouper comme une garde d'honneur autour de la seconde Jérusalem, le rang qu'il te marqua, la part qu'il t'a faite te placent à la tète des nations catholiques. »
Mais l'école catholico-libérale n'est pas une école de doctrine; atteinte d'un certain naturalisme, elle n'est pas théologique et très peu philosophique: elle est surtout politique. Ses partisans sont des hommes distingués, catholiques fervents pour leur compte, dont l'idéal consiste dans un ordre social réalisé au milieu des forces du mal déchaînées à moitié : c'est l'éternel problème de la pyramide appuyée sur sa pointe. L'idéal chrétien les fatigue vite ; ils le confondent avec l'idéologie; aussi leurs regards ne sont pas tournés vers les sommets lumineux du dogme : ils ont le nez parterre. Il est bon d'être pratique; encore faut-il rester orthodoxe. Donc, tout en écoutant les envolées de la haute spéculation théologique, sans contredire ses conclusions en théorie, ils réputent l'ordre social chrétien une belle chimère. On leur répond très doctement qu'un état de choses qui exista partout et toujours, et qui maintenant encore est dans les institutions et les mœurs de la plupart des peuples, cela n'est pas une chimère. L'histoire en témoigne: les païens eux-mêmes observaient cette grande loi de nature,condition delà stabilité et de la prospérité des nations.
Voilà la thèse, le fait humain qu'il ne faut pas chercher à obscurcir à travers les tourbillons de poussière de la chicane. Les abus qu'on peut relever dans ce régime n'empêchent pas qu'il ne soit la règle de la vie des nations ; ils prouvent seulement que nous savons gâter tout, et que notre sagesse est toujours courte par quelque endroit. Quelle est l'institution qui ne traîne pas après elle ses misères, qui sont les nôtres? est-ce par hasard la liberté entendue à la
façon moderne ? demande ironiquement notre Apologiste. Si les abusjuslifiaient la suppression des meilleures choses, rien ne resterait debout. En pareille matière, il faut éviter des assimilations odieuses et l'emploi de mots qui sont l'épouvantail de nos contemporains : un de ces mots est celui de « théocratie». Certains publicistes s'en servent déloyalement pour ameuter les esprits contre l'Église. Dans l'école catholico-libérale l'honneur est une religion : quand on se trompe, c'est de la façon la plus chevaleresque. Pourquoi se tromper quand on a tant d'esprit? pourquoi avoir l'air de voir a la théocratie »,ou le « gouvernement des curés », en style de journal, dans l'ordre social chrétien, qui est l'état normal des peuples baptisés, que la nature dicte, que la foi impose, et qui se justifie autant par des raisons du genre le plus distingué que par les effets salutaires qu'il a produits partout'? Par une rétorsion bien motivée, notre Apologiste réplique que la chimère dont on parle, ce n'est pas l'ordre social chrétien, mais l'ordre social révolutionnaire, dont nous vivons ou dont nous mourons depuis cent ans, qui n'est que le désordre passé à l'état chronique, sous l'égide des lois qui l'entretiennent. Si nous sommes encore comptés parmi les peuples, après la miséricorde de Dieu et grâce à ce qui nous reste de christianisme dans les veines, nous le devons aux illogismes de la Révolution, qui s'arrête à mi-côte, épouvantée de ses propres principes, en serrant les freins du char qui l'emporte sur les bords des abîmes. Tant son programme est chimérique.
Les lidèles de l'école catholico-libérale, qui se piquent de sens pratique, s'orientent sur l'opinion, même quand elle est égarée, plutôt que sur les principes. Ils admettent, grâce faisant, que l'ordre social chrétien a existé. Inutile de dire que si Constantin les avait consultés, il se serait contenté de guérir de la lèpre dans le baptistère de Saint-Jean de Latran ; et en accordant la liberté à l'Église, sans diminuer celle
des païens, il aurait battu la mesure avec son sceptre, comme un chef d'orchestre au milieu d'instruments cacophones. Ainsi il aurait réalisé l'idéal d'un gouvernement sans Dieu et sans culte ; il aurait attaché son nom à une forme politique dont il était l'inventeur.
L'ordre social chrétien a existé ; on s'en console en déclarant qu'aujourd'hui il est inopportun — on peut dire importun — et dangereux pour la paix des nations et pour les intérêts religieux. La démocratie coule à pleins bords; la liberté a déployé son drapeau et enveloppé dans ses plis victorieux les foules frémissantes et ivres de leurs droits. — On répond : Puisqu'il est si dangereux de parler de l'ordre social chrétien, pourquoi nous obligez-vous à le défendre en blessant par vos discours et vos écrits la doctrine que nous ne pouvons pas abandonner aux vaines disputes des journalistes et des orateurs de tribune ? Il y a une autre considération qui est au bout de la plume de tout écrivain qui aborde ce redoutable problème. La démocratie ne veut pas de l'ordre social chrétien : que deviendra-t-elle ? Elle se perdra : semblable à une cavale fougueuse, elle se jettera dans des écarts redoutables ; si elle ne veut pas se laisser monter par le Christ, comme l'ânesse du dimanche des Rameaux, un César, un dompteur de bêtes l'enfourchera, et, en déchirant ses flancs de ses éperons d'acier, il l'humiliera sous les coups répétés de son impériale cravache. On ajoute : La liberté est incompatible avec l'ordre chrétien. — Quelle est donc cette liberté sauvage qui ne supporte aucun frein ? C'est une liberté de mort, qui annonce la décadence des nations, en attendant la fin, comme les convulsions de la fièvre sont les prodromes de l'agonie.
Les politiciens, avides de renommée et d'argent, exploitent ces aspirations insensées sans vergogne et sans pitié. L'Église a une autre méthode: mère des peuples, elle se penche vers eux, et approche de leurs lèvres la coupe amère
des vérités révélées de Dieu, malgré leurs répugnances. Il y a dans la vie de l'humanité des époques d'obscurcissement et de vertige, pendantlesquelles rÉglise,sans cesserde répandre ses enseignements, prie en silence, se réservant pour le lendemain. A ces heures cruelles, elle fait comme les incendiés et les naufragés, qui sauvent ce qu'ils ont de précieux, abandonnant le reste à la fureur des flammes et des flots. Elle élève au-dessus de sa tète les principes ; avec les principes, elle créera des races nouvelles ; et l'humanité régénérée reprendra le cours de ses destinées. Ceci c'est de la théologie ; disons encore que c'est de la bonne et grande politique.
Maintenant il faut avoir une idée juste de l'ordre social chrétien, et ne pas dresser le spectre de l'ancien régime devant les imaginations efTarouchées, comme ces pantins qu'on plante dans les champs de petits pois pour en écarter les oiseaux voleurs. L'ordre social chrétien, continue notre Apologiste, n'est pas nécessairement l'antithèse de la société moderne prise dans son ensemble. Tout n'est pas mauvais dans cette société : le progrès, la liberté, la civilisation sont des mots qui signifient tantôt des erreurs ou des utopies, tantôt des idées saines, des résultats précieux dont les peuples sont justement jaloux. L'Église s'entend à faire le triage des choses ; avec son crible elle sépare le bon grain de l'ivraie qu'elle jette au vent. Elle possède un critérium infaillible, qui ne l'a jamais mise en défaut. Elle respecte les conquêtes modernes, « quand ces conquêtes ont le sens commun », et qu'elles ne sont pas des conquêtes sur les vérités saintes, qui sont le patrimoine de l'humanité, sur les droits de Dieu et de son Église. La Révolution a choisi des mots équivoques ; elle se plaît à parler une langue déloyale qui trompe les foules. Quand l'P^glise veut définir, elle se dérobe ; sentant que son jeu est découvert, elle couvre la voix des pontifes en criant plus fort qu'eux.
en jetant par les mille voix de la presse, dans tous les carrefours, les barbarismes de son vocabulaire, celte fausse monnaie a son effigie, dont elle se réserve la frappe.
Parmi les institutions modernes, une des plus caressées par l'école catholico-libérale c'est le parlementarisme. On dispute sur cette forme de gouvernement. Noire Apologiste se hâte de rassurer ses dévots, en déclarant que l'ordre social chrétien et le parlementarisme ne sont pas incompatibles, à la seule condition que le parlementarisme sera chrétien. On ne manquera pas de prétendre qu'il y a contradiction dans les termes. — Gela dépend de la façon dont on entend la liberté; c'est toujours le fatal sophisme qui revient; nous tournons dans un cercle vicieux. Le parlementarisme a été inventé comme le contre-poids de l'autorité gouvernementale : on craint le despotisme. — Le meilleur contre-poids à cette autorité, la plus forte barrière contre le despotisme, c'est le christianisme. Partout où le parlementarisme est resté fidèle aux principes de la raison et aux traditions de la foi, il a rendu des services et procuré la paix et la prospérité des nations. On peut citer en exemple l'Angleterre, qui a été la première à introduire ce régime et la dernière à en abuser.
Que fallait-il pour donner au parlementarisme de la dignité, des principes fixes, de la suite dans les délibérations, du désintéressement, au besoin du courage pour résister aux empiétements et aux folles entreprises du Pouvoir mal conseillé? Quatre lignes du Décalogue, qui auraient entretenu l'unité des esprits sur les principes fondamentaux du gouvernement des nations, en laissant subsister la liberté d'opinion sur les systèmes agités parmi les philosophes. C'est le secret de la belle attitude des États Généraux de l'ancienne France, qui à travers les orages de notre histoire, sans être exempts de loute erreur, surent présenter à la Couronne des remontrances autrement fières que les
interpellations insolentes, souvent sans conviction, des élus du suffrage universel. Mais les excès de la politique portent toujours leur fruit ; le dernier mot reste à la Providence, qui venge son Décalogue méprisé.
La société moderne ne veut pas du christianisme ; elle finit par la corruption, dont l'odeur s'exhale, par les fissures des splendides monuments qui ornent sa surface, comme l'odeur des cadavres sous le marbre et le porphyre des mausolées. Elle est éprise de liberté ; la liberté, telle qu'elle l'entend, a abouti au despotisme, despotisme impérial et royal, à cheval, la pourpre sur les épaules et le diadème au front ; despotisme démocratique, celui de la rue, sans majesté, sans autre pourpre que celle du sang, le despotisme de tous sur tous, anonyme, moléculaire, irresponsable, insaisissable, et qui permet à chacun de se croire libre avec la chaîne au cou. En réalité, il n'y a qu'une seule liberté aujourd'hui, celle qui tue toutes les autres, la liberté du blasphème et de la débauche tournée contre Dieu et son Église. La liberté est chrétienne ou elle n'est pas. Le christianisme l'a apportée dans l'humanité ; Gibbon, Guizot, Augustin Thierry, Michelet, Henry Martin, Taine en témoignent. C'était la vraie. Seul, le christianisme peut la rendre à la société moderne, qui l'a perdue, qui la cherche là où elle n'est pas. Donc, s'écrie 'notre Apologiste, retournons à l'ordre social chrétien.
L'école catholico-libérale oppose à cette doctrine une dernière objection assez délicate, et qui mérite d'être prise en considération. Défendre la théologie sociale, telle qu'elle est exposée dans la Synodale, c'estse condamner à l'isolement dans une société laïque ; c'est renoncer à toute influence dans les milieux où se décident les plus graves questions: celles qui regardent l'Église et la patrie.
Cet ilotisme des catholiques n'est pas désirable ; l'Église ne le conseille pas ; elle préfère que ses fils se montrent de
bons citoyens et participent à la vie publique, dans l'horrible mêlée des temps présents ; ils peuvent encore y faire quelque bien ; fuir le combat, c'est une lâcheté — ici, l'Evêque n'entre pas dans le détail ; il n'énumère pas les moyens d'action qui restent aux catholiques devenus impopulaires : la plume de l'écrivain, la parole de l'orateur dans les assemblées privées, la tribune du Parlement, quand la confiance des électeurs leur donne un mandat politique, l'organisation des œuvres, qui n'est jamais sans résultat. Mais il vise un cas particulier, celui de l'incompatibilité entre la fonction magistrale et la conscience du clirétien. Malgré la modération de son tempérament, il devient entier comme la doctrine; et il n'hésite pas à imposer le sacrifice de la fonction, avec les avantages d'honneur et d'argent qu'elle procure. Il rappelle que les premiers chrétiens furent dans cette alternative sous les empereurs romains, même après l'avènement de Constantin; car les institutions saturées d'idolâtrie ne furent pas épurées du jour au lendemain. Il dit qu'en ces temps-là, accepter telle magistrature c'était un commencement d'apostasie : c'est ce qu'on appelait ad magistratuw transire.
En jetant un regard attristé sur l'avenir de la société moderne, il annonce que la sécularisation des institutions ramènera ces situations douloureuses, et contraindra les catholiques à émigrer au dedans ou à se cacher dans les déserts: « Nous n'en sommes pas là », ajoute-t-il. Il parlait ainsi en 1863; l'année même de sa mort, en 1880, la tourmente qu'il pressentait se déchaîna sur l'église de France : elle souffle encore avec violence. Que dirait aujourd'hui le grand Évêque s'il occupait encore le siège de saint Hilaire ? Ce qu'il écrivait dans sa Synodale.
L'évêque de Poitiers était trop l'homme de la doctrine pour se résoudre à se taire sur l'ordre social chrétien, conformément aux consultations des politiques de l'école ca- AP. 22
tholico-libérale. Il croyait cette profession de foi nécessaire contre vents et marées, suivant en jcela l'exemple du Pontife suprême, qui jetait à la même heure la semence de la vérité à pleines mains, au milieu de la tempête furieuse du libéralisme. Point de mire des libéraux de Paris, des modérés plus encore que des violents, attaqué par les fils de l'Eglise, il déroule avec un courage tranquille ses belles Synodales le long de quatre années, sans faire aux erreurs de son siècle une seule concession, convaincu que de son enseignement autorisé il resterait quelque chose dans un avenir meilleur. Le résumé des trois Synodales, qui va du libéralisme athée au libéralisme catholique, est d'une éloquence solennelle mais triste. Le regard que le grand Apologiste laisse tomber sur la France, autrefois si chrétienne, maintenant égarée par les sophistes, exploitée par les méchants, est plein de désenchantement, sans qu'on puisse l'accuser de pessimisme : « A ce débordement d'impiété et de mensonges d'une part, à ces déplorables défaillances de l'autre, correspondent, dans l'ordre moral et social, des ruines et des impuissances que personne ne cherche désormais à se dissimuler ». Pour se consoler, il se tourne vers Rome, la cité de la lumière, qui éclaire les rois et dirige les peuples dans leur course historique : c'est à la papauté qu'il a emprunté son enseignement : « 0 Siège de Pierre, vous êtes béni, non seulement de vos fils, de tous les croyants, mais de tous les gens de bien. Hors de votre sphère d'action et d'attraction, il ne se remue que misère et désordre... 0 Pasteur suprême, que ceux-là seuls vous maudissent, qui maudissent le jour!... Que ceux-là seuls maudissent la papauté, qui veulent la conflagration universelle, le renversement général, qui appellent les tempêtes et les catastrophes, qui aiment à se jouer parmi les destructions et les ruines. Que ceux-là maudissent la papauté, qui sont près de susciter Leviathan, c'est-à-dire le monstre qui doit nous dévorer. »
Les trois Synodales, commentaire de la doctrine de Pie- IX, s'achèvent par un chant de foi et d'amour envers Rome. C'est le monument élevé contre le libéralisme. A la suite del'évèque de Poitiers, d'autres rédigeront des traités plus méthodiques, distribués avec symétrie selon les procédés de l'école ; plusieurs feront avec succès la guerre de buisson, et harcelleront l'ennemi de face ou de flanc ; aucun ne le surpassera pour la pureté, la solidité, la profondeur de la doctrine, ni pour la clarté, l'atticisme et souvent l'éloquence dela forme dont il sut la revêtir. Cette œuvre, où la haute théologie, la philosophie, des coups d'œil prophétiques, l'amour de l'Eglise et de la patrie vont de pair, lui assure le premier rang parmi les apologistes de la seconde moitié du xix« siècle.