CHAPITRE XIV
DO.M GUERANGER
Tandis que l'évêque de Poitiers combattait le libéralisme philosophique à tous les degrés et dans ses applications politiques et sociales, Dom Guéranger tenait tête au naturalisme — la même erreur sous un autre nom — étudié principalement dans l'histoire. Les moines comptèrent toujours parmi les plus vigoureux apologistes ; ils semblent prédestinés à ce rade et glorieux métier. Le génie se rencontre souvent chez ces bornâmes, qui fuient le monde et le remplissent de leurs œuvres. Ils cultivent la science à loisir dans le silence de leurs monastères, outillés pour les vastes entreprises, avec leurs riches collections, et toutes les ressources de l'association, non seulement avec les vivants, mais encore avec les morts. Les nations leur doivent les monuments de leur littérature, dont elles sont fières à juste titre. C'est chez les moines que les fortes convictions se conservent aux époques de défaillance ; quand les idées s'obscurcissent et que les âmes fléchissent, ils tombent les derniers. Ils sont demeurés des modèles d'indépendance chrétienne ; esclaves de la règle, ils ne sont pas esclaves des hommes : ils ont vaincu le monde. Pourquoi ne défendraient-ils pas la vérité intégrale contre les courants de l'opinion égarée, contre les coryphées des écoles, au besoin en face des gouvernements hostiles, tantôt sectaires, tantôt faibles, qui cherchent dans la persécution de l'Eglise une force qui leur manque et une popularité qui les fuit? Les moines ne craignent rien: le désintéressement laisse à leur âme tout son essor et à leurs mouvements toute leur liberté. On compta toujours avec les
moines : « Les moines et les cliênes sont éternels», a dit Lacordaire. Les apologistes sont sortis du clergé séculier, même des rangs des laïques. Si les moines n'ont pas le monopole des grandes facultés nécessaires à ce rôle, ce n'est que justice de reconnaître qu'ils les possèdent mieux que personne.
Prosper Guéranger était de cette race; il était trempé pour les luttes de la doctrine : on sait les supériorités qu'il y déploya. Ses biographes ont raconté que, tandis qu'il était vicaire à la paroisse Sainte-ÉIisabelh, à Paris, l'abbé Combalot, qui l'aperçut sur le trottoir, dit à son interlocuteur en le lui montrant du regard : « Voyez- vous ce petit homme? II veut faire une révolution. » C'était après 1830 ; les pavés de la capitale n'étaient pas encore remis en place : ce mot ne manquait pas de gravité. Mais Louis-Philippe pouvait se rassurer: le petit homme ne songeait pas à relever les barricades. Cependant il a fait trois révolutions. Gousset a fait la révolution de la théologie dogmatique et morale ; Bouix a fait la révolution du droit canon : Dom Guéranger marche à leurs côtés. Après avoir fondé Solesmes, une place forte de l'orthodoxie, où devait pousser une génération d'érudits par qui la gloire bénédictine refleurit, et où les esprits distingués du siècle iront se retremper dans la foi, par la prière et leurs entretiens avec le grand moine, il attaqua le gallicanisme, en vengeant le droit pontifical en matière de liturgie, quand il opposa les Institutions liturgiques a des empiétements déjà séculaires, défendus chaudement par des évêques auxquels il résista en face. Chez Dom Guéranger il y avait du saint Jérôme.
Au concile du Vatican, il porta le dernier coup à l'hérésie française par son livre de la Monarchie 'pontificale, qui ferma la bouche à Gratry, et à ceux qui l'envoyaient en enfant perdu aux avant-postes. Entre ces deux campagnes se place la campagne contre le naturalisme dans l'histoire.
•représenté en 1856 par une école brillante, dans laquelle les d'Haussonvilleet les deBrogliesedistinguaient par leurs talents autant que par la sincérité de leur foi.
C'est au prince de Broglie que s'adressa principalement Dom Guéranger. En 1856, ce jeune écrivain était en vue ; les portes de l'Académie française étaient ouvertes devant lui. Il avait reçu de la nature les plus riches dons, qu'une culture très soignée avait encore développés. Le talent était ^héréditaire dans sa famille : il prouva par ses succès qu'il était digne de son nom. Dès sa première jeunesse, qui fut ■studieuse au sein des séductions de Paris, dans un milieu ■où les succès de salon en font souvent oublier d'autres, il fut un laborieux, un ouvrier de la pensée et de l'érudition : •son entrée dans le monde des lettres fit présager de brillantes •destinées. A cette époque, être chrétien était un mérite. Il se formait alors le parti des jeunes, qui allaient combattre pour la liberté de l'Eglise, véritables croisés, qui rappelleront par leur vaillance les preux d'un autre âge. Le prince de Broglie en était un. Il n'avait pas trouvé ces exemples •dans sa maison; son père était un libéral de la Restauration, qui continuait sous le gouvernement de Juillet les errements -de sa jeunesse. M. de Falloux a raconté à celui qui écrit ces lignes comment le vieux parlementaire, nourri des doctrines philosophiques du xviii'^ siècle, fut ramené à la foi par son fils, qui s'asseyait à son chevet, et lui lisait des pages de 1'/mitation de Jésus-Chrisl. Il y avait donc dans le débutant de 1845 plus qu'un publiciste de talent: c'était un apologiste. Un apologiste laïque de ce mérite, de ce rang, dans un pays où les classes supérieures étaientencore voltairiennes, c'était pour l'Église une précieuse recrue. Aussi il fut le favori de i'opinion; on vantait ses écrits, on faisait la voie devant ses pas. Les lettres ne l'absorberont pas tout entier ; les assemi)lées parlementaires le compteront parmi les orateurs les plus écoutés : c'était un homme d'État en fleur. Les jour-
naux et les revues encouragèrent ses travaux, et confondirent dans un même éloge ses qualités, ses services et ses erreurs. Il était périlleux de toucher à cette personnalité.
Dom Guéranger en avait le sentiment. Parlant de l'ouvrage principal du jeune écrivain, il dit : « Personne ne s'étant décidé à en faire la critique au point de vue de l'orthodoxie, je crus devoir, à mes risques et périls, signaler une partie des traits dangereux répandus dans l'ouvrage. Il n'y avait rien à gagner à cette polémique, qu'une certaine impopularité auprès de ceux — et le nombre en était grand — qui ne se doutaient pas des périls de la foi, parce qu'ils ne comprenaient guère ce que c'est que la foi et son extrême susceptibilité » (1). Le moine voyait clair.
Dans le dessein arrêté de combattre le naturalisme, il éprouve le besoin de rendre compte des motifs qui l'ont porté à prendre de préférence le dernier ouvrage de M. le prince de Broglie pour matière de son étude : « Je donnerai franchement mes raisons ; les voici. Personne plus que moi n'apprécie le talent distingué, et ce qui vaut mieux encore, l'attachement sincère à la foi catholique qui caractérisent M. le prince de Broglie. Mais de si précieuses qualités ne feraient qu'accroître le danger, si M. le prince de Broglie, dans ses écrits toujours reçus du public avec estime, favorisait, quoique contre ses intentions, l'esprit naturaliste de notre temps. On n'est pas impunément un mérite supérieur (2). »
La lutte était inévitable. Elle éclatait entre deux apologistes de la religion, animés d'un amour semblable pour elle. Ce spectacle, pour n'être pas nouveau dans l'Eglise, attriste toujours aux époques troublées, quand l'ennemi regarde par-dessus les épaules des belligérants. Ils combattaient d'ailleurs à armes inégales : d'un côté, la science théo-
(1) Essais sur le naturalisme contemporain. Préface, LXI.
(2) Ibid. XVI.
logique; de l'autre, plus de philosophie que d'études positives, plus d'inspiration chrétienne que de correction sur des matières ardues. C'étaient encore deux tempéraments : ici, le publiciste ondoyant, subtil, diplomate dans sa sincérité même, cultivant la nuance, mêlant les couleurs en artiste délié plutôt qu'en docteur exercé, peu fixé sur la valeur des mots et des formules du dogme, sans se douter qu'il commet une hérésie en changeant une expression, atteint d'ailleurs de la morhidezza libérale, cette disposition élégante, sentimentale, et d'un charme dangereux : autant de lacunes dignes d'indulgence chez un écrivain si dévoué à la bonne cause ; là, un génie vigoureux, plein d'idées intégrales, poussant l'orthodoxie jusqu'à la rigidité, qui met la doctrine en équations algébriques, et peu enclin aux transactions, déchire brusquement les toiles d'araignée dont on cherche à envelopper la discussion ; sans quartier pour les erreurs ; le chevalier de la vérité, tout d'une pièce, bardé de fer, avec son gantelet et sa terrible épée, qui frappe d'estoc et de taille, sans regarder sur qui tombent les coups. C'étaient deux types qui se mesuraient sans se ressembler, le moine et l'homme du monde. Ajoutez à tous ces contrastes la jeunesse du laïque et la maturité du bénédictin; et vous serez tenté de croire, avec bien d'autres, que Dom Guéranger frappait trop fort, qu'il décourageait un champion précieux pour l'Eglise.
Mais derrière le prince de Broglie il y avait une école : c'est à cette école que s'adresse Dom Guéranger. On s'étonne moins de la rude campagne qu'il mène, et on est moins tenté de l'accuser de cruauté. Le naturalisme catholique pouvait dire dès lors : « Je m'appelle légion, » Dom Guéranger n'avait pas à garder les mêmes ménagements envers lui sous cette formule. Il en a tracé le portrait suivant : a Une sorte d'enivrement en a saisi plusieurs, et les alliances dont ils se flattent, et qu'on les voit rechercher avec empresse-
ment, ne sont ni possibles ni sûres. L'esprit moderne, la société moderne, comme ils disent, les ont séduits ; ils ne sentent pas assez la dignité de leur foi, ni ce qu'il y a d'antichrétien au fond de tous les systèmes actuels, quel qu'en soit le vernis trompeur. Ils ont plus étudié la question religieuse dans les livres des écoles non chrétiennes, françaises ou étrangères, que dans les sources pures de la théologie catholique, qui ne trompe jamais, pas plus qu'elle ne varie. Passionnés pour des utopies politiques, exaltant ce qu'ils appellent progrès et liberté, ne pouvant se déprendre des questions du quart d'heure, ils sont partagés et ont d'autant moins d'indépendance qu'ils croient en avoir davantage (1). »
Après avoir énuméré les périls avec un rare talent d'analyse, en s'appuyant sur des observations sûres que les faits démontrent, il rend hommage aux intentions des néocatholiques, montrant une courtoisie dont il ne se départit jamais dans toute la controverse, quand il signale les périls de la situation qu'ils ont prise en face des ennemis du christianisme : «Je sais que les honorables écrivains dont je parle ont les intentions les plus droites, et que leur unique but en tout ceci est de servir comme de trait d'union entre ce qu'on appelle la société moderne et le catholicisme. Je me permettrai cependant de leur dire qu'ils ont choisi là un poste périlleux ; car il semble que pour servir de trait d'union en tre l'erreur et la vérité, on doit tenir quelque chose de l'un et de l'autre, ou tout au moins offrir simultanément à l'une et à l'autre des garanties. Je le demande : une telle situation est-elle sûre (2) ? »
Dom Guéranger avait déjà dénoncé les dangers que cette école créait aux croyants en général. Dans cette situation,
(1) Essais, Préface, XIII.
(2) Essais, Préface, XIV-XV.
disait-il, « il y a un danger pour les croyants, élevés le plus souvent dans une atmosphère de naturalisme, incomplets dans l'intelligence de leur foi, et par là même exposés à prendre pour une conversion au christianisme ce qui n'était qu'une évolution nouvelle (déisme spiritualiste) ; à réver des alliances impossibles, dans le but généreux d'avancer l'œuvre de retour à l'unité religieuse. Aujourd'hui surtout que les mots sont ce qu'il y a de moins défini dans les relations humaines, et qu'on les voit même si souvent changer d'acception, il est aisé de sentir que les compromis en matière d'orthodoxie sont ce qu'il y ade plus périlleux (1) ». Le prince de Broglie était de l'école néo-catholique. Dom Guéranger caractérise ainsi son génie et son procédé d'apologétique : « Je commence par déclarer que je crois à l'entière bonne foi de M. de Broglie. Mais on sent que le livre est écrit sous une préoccupation, et que sans cette préoccupation il n'eut pas été écrit. M. de Broglie n'est jamais entièrement libre ; il craint de choquer, il atténue, il sacrifie même quelquefois, et toujours dans la pensée que sa modération, sa façon toute rationnelle de voir les choses amèneront à croire et à vouloir comme l'Eglise et comme lui ceux qu'il a en vue de réconcilier avec la divinité du christianisme. De là un embarras d'allure, certain tour philosophique, certain accent tant soit peu naturaliste, qui de temps à autre viennent faire dissonance sur le ton chrétien du tout. Pour ma part, je regrette ce genre de complaisance, trop à la mode aujourd'hui ; et d'autant plus que l'expérience apprend assez que ce n'est pas par la voie des compromis que la brebis égarée rentre au bercail (2). »
Cl) Ibid, X. »
(2) M. OUé-Laprune a dit de nos jours : « Il y a des formules qui
sont décidément et manifestement fausses, et celles-là, il faut savoir
les déclarer fausses et les briser. Aujourd'hui ce n'est pas la mode :
devant la formule fausse on s'arrête, on use de retenue, et on craint
Quand Dom Guéranger entreprit la critique du grand ouvrage du prince de Broglie, il connaissait la genèse du très distingué écrivain catholique, dont les succès avaient attiré son attention et dont le mérite l'avait déjà frappé. Le prince de Broglie débutait en 1845, dans la Revue nouvelle, par un article sur la Légalité religieuse en France, question ardue s'il en fut, et sur laquelle un si jeune écrivain pouvait aisément broncher : ce n'était rien moins que la question des rapports de l'Eglise et de l'Etat. On naît poète, dit-on, on peut naître gallican et libéral. Le prince de Broglie en fut la preuve ce jour-là. Cet article fut suivi d'un second, dans la même Revue, en 1846, sur le Système théologique de Leihnitz, où les traces de naturalisme ne sont pas rares.
En 1852, le prince, voué aux études sérieuses et travailleur infatigable, marchait dans la même filière d'idées. Il prenait rang parmi les hommes qui font de leur talent d'écrivain un noble usage, avec l'ambition de diriger les destinées orageuses de notre siècle, laissant à d'autres la lâche plus facile, lucrative et peu glorieuse, d'amuser leurs contemporains en les corrompant. Il publia dans la Revue des Deux-Mondes un article critique sur les œuvres d'Alexis de Saint-Priest, où l'on relevait des erreurs sur le moyen âge, sur l'histoire des papes dans leurs rapports avec les gouvernements, où les faits étaient plies à une théorie préconçue, où l'écrivain se cherchait lui-même au lieu de chercher la vérité, d'ailleurs avec une loyauté très aristocratique et audessus de tout soupçon. Il concluait en écartant l'Eglise des affaires humaines, et en lui disant avec respect de prier Dieu pour la patrie au fond du sanctuaire. C'était bel et bien la sécularisation de la société : les pieux sentiments de l'écrivain ne faisaient rien à la chose.
de dire à l'erreur : Tu es l'erreur. Non, ce n'est pas l'erreur, ce n'est pas la vérité non plus : et l'on demeure en suspens. »
Cette même année, il publia, dans la Revue des Deux- Mondes, une large étude intitulée : Le Moyen-âge et VÊglise catholique. C'est là qu'on put comprendre ce que l'école libérale entend par « société moderne », un de ces mots vagues, insaisissables, dont abonde le vocabulaire contemporain ; qui n'a pas été inventé pour tromper, qui en réalité en trompe un grand nombre, et dont quelques-uns font un usage diplomatique dans les controverses du jour. La (( société moderne » est pour le prince de Broglie la société laïcisée, telle que la Révolution française l'a construite, l'antithèse de la société chrétienne fille de l'Evangile. Pour lui, cette forme est un progrès ; il ne souhaite nullement revenir au christianisme social. Ainsi il rompt en visière avec Donoso Cortès, le publiciste théologien, le champion résolu, en plein xix^ siècle, de l'union de l'Église et de l'État (1).
En 1856, nous trouvons dans le Correspondant, sous la même signature, un article sur la Polémique religieuse actuelle, d'où la modération libérale — ce programme écrit dans les étoiles — était absente ; où la politesse recouvrait les acerbités de la pensée ; où les journaux à doctrine intégrale, l'L^na'ers en particulier, n'étaient pas épargnés ; le tout, émaillé de fleurs naturalistes, qui nuisaient à l'élévation des idées et gâtaient la beauté du style. On y signalait encore des erreurs graves sur les rapports de la raison et de la foi; sans s'en douter, l'Auteur glissait dans le baïanisme, qu'il ne connaissait probablement que de nom : il n'était pas plus heureux en traitant de la liberté religieuse.
A la même date, parut la Religion naturelle de Jules Simon. Le prince de Broglie, toujours l'œil sur l'ennemi et la plume à la main, témoignant ainsi d'un sincère dévouement aux bonnes doctrines et envers l'Église qui en
(1) Essais sur le catholicisme, le libéralisme, le socialisme.
garde le dépôt, ne se laissa arrêter ni par la réputation de l'ancien professeur de Sorbonne, ni par les ressources de son génie souple, ni par la magie de sa langue qui charmait tant de gens ; pas même par certaines affinités, par son orientation intellectuelle, qui devaient le rendre sympathique à son livre.
Il attaqua dans une critique, d'abord bien menée, l'œuvre du dilettante de la philosophie rationaliste. Mais parce qu'il n'était pas théologien et qu'il n'était pas très bien équilibré, il dépassa le but: en soutenant la nécessité d'une religion surnaturelle, il nia la possibilité d'une religion naturelle ; en établissant la nécessité de l'incarnation du Verbe, il en supprima la gratuité : ainsi pour éviter Charybde il tomba dans Scylla. Il était une preuve déplus de l'infériorité de nos laïques sur ceux du xvii^ siècle, nourris d'Écriture sainte et de Patrologie, qui assistaient aux soutenances des thèses à l'Université, et qui argumentaient avec les candidats. Les apologistes laïques du commencement de notre siècle, de Maistre, de Bonald et d'autres, avaient conservé ces traditions de science théologique. Le prince de Broglie était mal préparé par son éducation universitaire, par l'esprit de famille et par les influences du milieu où il grandit, au rôle d'apologiste. Ces réserves, qui sont une ombre légère sur sa gloire, n'enlèvent rien à son mérite.
Tels étaient ses antécédents, quand il donna au public son grand ouvrage : l'Église et l'Empire romain au IV^ siècle. Il se compose aujourd'hui de six volumes : en 1856 parurent les deux premiers consacrés à Constantin. Ne diraiton pas que le prince de Broglie avait choisi cette époque pour chercher dans les faits la contre-épreuve de ses théories semi-naturalistes, et en tout cas, pour avoir l'occasion de les exposer à son aise, quoique indirectement, en les glissant dans la trame de son récit historique ? Quoiqu'il en soit de cette conjecture, il est sûr qu'il a mis toutes ses
idées dans son œuvre, qui est l'œuvre capitale de sa vie. II est non moins sûr qu'elles sont en entier dans les deux premiers volumes sur Constantin : la suite jusqu'à Théodose n'en est que le développement et l'application.
Cette conjecture se tourne en certitude d'après le prince de Broglie lui-môme: « Au reste, dit Dom Guéranger, M, de Broglie nous révèle sa pensée dans V AveHissement qui précède son livre. Ce n'est pas, à proprement parler, l'histoire de l'Église et de l'Empire au iv<^ siècle qu'il veut nous donner ; c'est un ouvrage de circonstance, c'est un livre pratique qu'il écrit. De ce que l'Église, dit-il, a conservé, «avec un soin scrupuleux, dans les débris de la civilisation païenne, tout ce qui pouvait être compatible avec le christianisme », il tient à persuader qu'il est permis d'espérer et d'attendre d'elle une action plus bienveillante encore sur une société, la société moderne, qui ne vient pas après tout d'une origine si coupable, et qui n'est pas souillée de si grands crimes. » (Avertissement de la première édition, supprimé dans la deuxième. ) On sent que l'Auteur plaide pro domo sua. Ses travaux précédents ne laissent pas subsister le plus léger doute : ne pas toucher à la société moderne, quoiqu'il convienne qu'elle est anti-chrétienne, et qu'il sente, sans l'avouer tout à fait, que son origine n'est pas pure, et que les crimes dont elle est chargée ne sont pas minces.
Dom Guéranger, qui avait suivi de près les débuts du jeune écrivain, ne pouvait pas laisser passer un travail « si important et à quelques égards si dangereux », sans y répondre. Il rédigea une série d'articles, qui parurent dans V Univers, à partir du 12 octobre 1856. Depuis, ces articles, à la demande d'un groupe de catholiques, se condensèrent en un fort volume in-8" de LXVII-505 pages, sous ce titre : Essais sur le naturalisme contemporain. Ce volume renferme une préface d'assez grande étendue, où l'auteur recense
les travaux du prince de l^roglie antérieurs à son grand ouvrage, dans le même ordre que nous avons suivi plus haut. II accompagne cliacun de ces ouvrages d'une étude succincte, dans laquelle il relève les erreurs qui s'y rencontrent, avec une sûreté de doctrine et une érudition historique, quand il s'agit des faits, qui ne laissent guère place à la réplique. On peut dire de lui ce qu'on a dit de quelques autres : maliens hccreticovum. Tous les travaux du prince de Broglie mis en synthèse, il s'en dégage une résultante qui est le naturalisme mitigé, tantôt en formules, tantôt en tendances. Dom Guéranger connaissait donc l'homme qu'il allait combattre, non sans regret ; il savait d'avance les erreurs répandues dans le livre qu'il abordait en apologiste, pour en relever les lacunes, en rendant hommage à ses qualités maîtresses (1).
11 relève des erreurs de doctrine, des erreurs historiques qui ont un rapport avec la doctrine, des erreurs historiques pures, enfin des tendances à l'erreur. Dans cette étude, nous viserons les erreurs de doctrine principalement, sans nous interdire la critique des simples tendances, ce qui est permis en théologie.
La première erreur doctrinale a pour objet les rapports de l'Église et de l'État. N'oublions pas que Constantin est sur le trône de Byzance, et qu'il vient d'octroyer la liberté à l'Église, après trois siècles de persécutions sanglantes. Le prince de Broglie pardonne au vainqueur de Maxence l'édit de 312, rendu à Milan et affiché à Home. Ce n'est pas assez dire, il applaudit avec enthousiasme à l'acte de l'empereur ; car c'est un ami sincère de la liberté : il exagère même ce noble sentiment. Mais comme tous les hommes de son école, il regrette que Constantin, en posant en principe la distinctioii du sacerdoce et de l'empire, en
(t) Essais sur le naturalisme contemporain, p. 5.
ait consacré l'union, en jetant un pan de son manteau de pourpre sur les épaules déchirées de l'épouse du Christ, mettant ainsi l'Église dans l'État et l'État dans l'Église, pour former un seul organisme, qui est la société chrétienne. Pour ce fait, Constantin n'est pas l'homme des libéraux catholiques ; une espèce d'antipathie envers le premier empereur chrétien est un des critériums de cette école: on peut vérifier cette assertion chez Montai erabert (1), chez Lacordaire (2) et les autres écrivains qui en faisaient partie.
Cependant Constantin continuait la tradition humaine. Sans parler ici de la constitution mosaïque, qui est une exception et qu'on n'impose à aucun peuple — nos libéraux horripilés par cette tête de Méduse, qui s'appelle la théocratie, peuvent se rassurer — on ne cite pas une seule nation chez laquelle l'Etat ait été séparé de la religion. Nous sommes en présence d'une loi de l'histoire, qui est l'expression d'une loi morale, écrite dans les entrailles de la nature humaine avant d'être dans les codes. Ce qui fut toujours, ce qui est partout, en Orient comme en Occident, chez les barbares et les civilisés, chez les Assyriens, les Mèdes, les Perses, les Egyptiens, les Grecs et les Romains ; ce que tous les philosophes ont enseigné, ce que tous les législateurs ont institué, ce que Plutarque a élevé à la hauteur d'un axiome de sens commun dans une phrase toujours répétée et jamais contredite: ce fait humain est un fait divin. C'est l'instinct religieux, le besoin du surnaturel, l'immortel penchant de l'âme, dans l'individu comme dans les sociétés, vers l'invisible et l'infmi, qui en est la raison dernière. Penser autrement, c'est une absurdité doublée d'impiété ; agir dilTéremment, c'est une fohe qui court aux abîmes.
Cependant Constantin dégageait la tradition des abus
(1) Les Moines d'Occident. Pi'éface.
(2j Le Correspondant : Portrait de Julien l'apostat.
qui l'avaient déshonorée. Jusque-là, le sacerdoce et l'empire étaient confondus dans une seule main ; la religion humiliée était soumise à des rois pontifes, qui trouvaient dans ce monopole le plus solide appui de leur despotisme, car il sanctifiait tous leurs caprices et leurs passions les plus honteuses. Dans cette terrible étreinte, les peuples étouffaient ; toute protestation était impossible ; si le roi ne la frappait pas de son glaive, le pontife l'écrasait de ses anathèmes. Les âmes avaient perdu la liberté la plus précieuse, celle de s'élever vers la divinité que leur foi adorait ; régime abominable, qui n'avait que trop duré, et que la Providence, lasse de tant d'abus, voulut faire cesser. Constantin fut choisi pour accomplir cette révolution : c'est sa gloire. Mais après avoir affranchi la religion, cette esclave sublime, fille de Dieu et reine de l'humanité, il lui tendit la main et partagea son trône avec elle : voilà son péché. Cette idée, chère à l'école libérale, perce à travers les pages nuancées du prince de Broglie, où l'éloge coudoie le blâme sur l'œuvre de Constantin ; où les tempéraments introduits avec art ne voilent pas suffisamment la doctrine séparatiste, qui flue goutte à goutte et par voie d'incidence.
Dom Guéranger saisit cette occasion pour préciser ce que le prince de Broglie entend par la ce société moderne », pour laquelle il demande « des ménagements », et qui n'est autre que la société issue des principes de 89. Naturellement cette société organisée en dehors de l'Evangile, hérissée de libertés contraires aux droits de Dieu et de l'Eglise, périlleuse pour les âmes et pour la paix du monde, ne trouve pas grâce devant son orthodoxie. Il scrute le subtil écrivain à travers toutes les sinuosités de son exposition, où la phrase qui suit dément la phrase précédente, où la sécularisation des institutions nationales est appelée « un mal », sauf à la déclarer intangible, sans qu'on puisse voir clairement s'il parle en politique en invoquant les circonstances AP. 23
qui défendent de toucher au fait accompli, ou s'il parle en doctrinaire, qui voit le droit dans le fait. Ce n'est pas l'honnêteté de l'historien qui est mise en question ; on signale l'équivoque des formules, résultat d'un état d'esprit et d'une éducation chrétienne trop parisienne. La théologie panachée du prince de Broglie laisse son contradicteur perplexe ; il est si difiicile de saisir une erreur mitigée, qui procède par insinuation plus que par des affirmations fermes. Il y met une extrême politesse; néanmoins, après avoir cité le jeune écrivain à propos de l'intervention de Constantin dans l'affaire des Donatistes, il ajoute : « Ne serait-on pas tenté de conclure de ces paroles, que l'intervention du prince dans les affaires religieuses est un mal aux yeux de M. de liroglie ? Ces idées traversent l'esprit quand on lit ce passage et d'autres du livre de M. de Broglie. On attend un correctif, et ce correctif ne vient pas toujours. » Poli jusqu'au bout, il félicite le jeune écrivain d'avoir « séparé sa cause de celle des chrétiens pusillanimes (dont)... on dirait qu'ils ont pris notre société moderne, avec tous ses éléments morbides, pour l'idéal de la société chrétienne... et si l'on scrutait le fond de leur théorie, on y trouverait que, selon eux, la société moderne n'a connu de progrès qu'en proportion de son affranchissement de l'idée chrétienne dans ses mœurs et dans ses lois(l). »
A la théorie qui exclut l'Etat des affaires de l'Église — ce qui est une manière d'exclure l'Église des affaires de l'Etat — Dom Guéranger oppose la doctrine de Bossuet sur les rapports du sacerdoce et de l'empire. Bossuet n'est pas suspect, car il rédigea les Quatre Articles, dont un a paru à quelques théologiens renfermer logiquement le séparatisme réalisé en 89, conséquence non voulue de ceux qui soutinrent imprudemment l'œuvre de 1682. « Ici, ajoute-t-il, Bossuet est
(i) Essais n» 1 passim.
l'inlerprète de la tradition de l'Eglise, infaillible dans sa pratique comme dans son enseignement (1). »
(1) Ceci fut écrit en 1857. Le Syllabus de 1864 devait condamner explicitement la théorie de la séparation de l'Église et de l'État, par lat proposition 55».