‹ Les apologistes français au xixe siècleChapitre 37 sur 44 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

DOM GUÉRANGER (suite).

La seconde erreur que Dom Guéranger combat a trait â l'établissement de l'Église dans le monde romain. Ce fait, le plus considérable de l'histoire après la création, et qui est lui-même une création dans l'ordre humain, est l'occasion pour le jeune écrivain de manifester son semi-naturalisme, toujours par le procédé des nuances et des atténuations. A vrai dire, c'est ici le champ de bataille sur lequel se rencontrent les deux antagonistes, pour vider toutes les querelles qui divisent leurs écoles.

La thèse du prince de Broglieest celle-ci : l'établissement de l'Église catholique dans l'empire romain n'est pas un aussi grand miracle qu'on l'a dit. On ne diminue ni l'importance, ni la majesté, ni la divinité de l'événement en l'expliquant — au moins partiellement — à l'aide des causes secondes. Il énumère ensuite ces causes. Dans le développement de ses idées, l'hybridité perce çà et là : c'est une marque de famille, à laquelle il faut se résigner. « Les écrivains chrétiens, dit-il, prosternés dans un louable sentiment d'admiration, ont trop souvent semblé croire qu'on méconnaîtrait la divinité de l'œuvre du Christ et même de sa personne, si tout, dans l'établissement de l'Église, ne se montrait également mystérieux, surhumain, inexplicable... Moins ils comprennent et plus ils admirent... Nous ne contestons ni la beauté touchante, ni la justesse partielle de ce point de vue, qui a fourni aux défenseurs du christianisme la matière de leurs plus éloquentes démonstrations. Nous regretterions pourtant de nous y placer exclusivement. Ce serait né-

gliger un des caractères principaux, et qui n'est pas le moins divin, de la religion chrétienne, je veux dire son accord avec les lois de l'histoire et les conditions de la nature humaine... Si le christianisme est venu pour apaiser la soif des âmes, les peuples, ces troupeaux altérés d'aimer, ont dû tressaillir et se précipiter à son approche. Ainsi, mœurs, philosophie, état politique et moral des sociétés antiques, tout a dû servir à seconder ses progrès, et tout peut servir à les comprendre (i). »

Dom Guéranger réplique : « Je prendrai l'inverse de la proposition, et je dirai : Ainsi, mœurs, philosophie, état politique et moral des sociétés antiques, tout a dû servir à entraver le progrès du christianisme, et tout peut servir à en rendre la propagation humainement inexplicable (2). »

Il ouvre sa réfutation par l'exposé des trois grandes écoles historiques : l'école fataliste, qui enchaîne les causes et les effets dans des séries infrangibles, où aucune force supérieure ne saurait pénétrer ; l'école déiste, qui croit au gouvernement du monde par la Providence, au moyen des causes secondes, qui n'admettent pas de suspension, et dont le Dieu qui les a posées est l'esclave ; enfin l'école catholique, qui concilie l'action des causes secondes avec les coups d'État de la Providence, laquelle se révèle quand il lui plaît, en interrompant provisoirement l'action des causes secondes : c'est ici la bonne école. «L'historien catholique reconnaît volontiers que^ dans le gouvernement ordinaire du monde. Dieu procède par les causes secondes et proportionnées aux effets qu'il veut produire... Mais en même temps il proclame ses divins coups d'Etat, dans lesquels le Créateur empreint son suprême pouvoir (3). »

Le prince de Broglie n'est pas fataliste, il n'est pas déiste ;

(1) L'Église et V Empire romain au IV^ siècle, t. I, p. 66-67.

(2) Essais. P. 33.

{3) Essais, r. 19-21.

il est catholique. Mais il a pour l'école déiste d'extrêmes ménagements ; il lui fait des concessions dangereuses : c'est sa manière. D'abord, il rompt en visière avec les anciens apo iogistes et avec les modernes, qui vont de saint Justin à Frayssinous. Selon lui, ils ont exagéré la thèse : l'établissement du christianisme dans le monde romain n'a pas la valeur démonstrative qu'ils lui prêtent, pour les raisons qu'il donne plus loin. Si après une discussion vigoureuse on peut lui arracher l'aveu que dans ce grand événement il y a « du merveilleux », « du prodigieux », « du mystérieux », « du surhumain », ces mots, noyés dans des considérations vagues, restent indéterminés. La pièce sent encore le naturalisme, et on n'en dégage qu'une « justesse partielle » de l'argument des apologistes.

C'est une témérité, réplique Dom Guéranger: dans l'espèce, la tradition fait autorité. Ici c'est l'unanimité des Pères et des écrivains cathoHques de tous les siècles, qui ■s'accordent sur la valeur de l'argument : dans ce concert, on entend le témoignage des païens eux-mêmes. Le prince de Broglie semble épouvanté de sa hardiesse ; les grands hommes de l'antiquité chrétienne, ces génies, ces saintetés, qui d'après lui a ont cédé à une tendance », cependant lui imposent. Dans sa Réponse à Dom Guéranger, il essaya «de laisser une place large aux exceptions ». Il dégage Bossuet dans les temps modernes, qui pensa exactement comme lui sur les causes de la propagation du christianisme dans l'empire romain : ce Ce grand Bossuet, qui m'a toujours paru avoir établi dans le juste équilibre ce mélange d'humain et de divin, qui fait le caractère de la propagation du christianisme (I). » Dom Guéranger écrase son contradicteur sous cette citation tirée du Discours sur V Histoire universelle, invoqué par lui : « Les hommes avaient oublié la création,

<1) Le Correspondant, novembre 1856.

et Dieu l'a renouvelée en tirant du néant son Église, qu'il a rendue toute-puissante contre l'erreur. II a confondu, avec les idoles, toutes les grandeurs humaines qui s'intéressaient à les défendre ; et il a fait un si grand ouvrage comme il avait fait l'univers, par la seule force de sa parole (1). »

Malgré ses explications embarrassées, qui ne réfutent pas l'objection, le prince de Broglie gâte la preuve. C'est une arme puissante qu'il affaiblit dans les mains des apologistes, un motif de crédibilité qui a coutume d'agir vivement sur les esprits. Ces quatre siècles de persécution qui ouvrent l'histoire de l'Église, tant de faiblesse en face des forces de l'empire païen, tant de patience pratiquée, tant d'obstination dans une foi proscrite, tant de sang répandu, des conversions si éclatantes dans les rangs de la société ; des orateurs qui ne veulent pas se taire, des écrivains qui adressent leurs protestations à César, des pontifes qui prient dans les catacombes d'oîi ils ne sortent que pour aller dans l'amphithéâtre confesser Jésus-Christ ; des enfants, des femmes, des esclaves, des patriciens, des soldats qui veulent mourir, des morts qui semblent renaître pour mourir encore, tant leur sang devient une semence de martyrs ; la nature qui se met de la partie, qui par ses convulsions épouse la cause des opprimés et combat contre les impies à sa manière; les démons qui rugissent dans leurs temples, leurs prêtres qui se troublent, les oracles du mensonge qui deviennent muets ; cette poussée irrésistible d'une idée nouvelle et odieuse par sa beauté même, à travers les obstacles toujours multipliés par les lois, par les mœurs, par les intérêts, par toutes les passions conjurées et humainement insurmontables ; la victoire de la foi du Christ sur l'âme d'un empereur qui devient son soldat, et que le Ciel sacre par un prodige aux portes de Rome ; tout ce drame, sans égal dans

{\) Essais n^ XIX, p. 109-1 10.

— seules annales du monde, arraclie à l'homme qui observe et qui pense un cri d'admiration qui devient un acte de foi : il croit volontiers à la divinité d'une religion « dont les témoins se font égorger. »

Il valait la peine de respecter cette preuve du christianisme, qui a pour elle les faits et la logique et une grande vertu de persuasion. Assurément, le prince de Broglie ne la révoque pas en doute, mais il l'affaiblit. A quel mobile obéit-il? A l'esprit philosophique trop développé chez lui, et qui devient un semi-naturalisme. Peut-être céda-t-il à la tentation des jeunes talents, épris de nouveauté, parce qu'ils veulent percer. Son âme éminemment chrétienne caressait sans doute l'espérance honorable, mais vaine, d'attirer à la religion les esprits qui en étaient éloignés, en coupant la vérité en deux. C'est le système parlementaire de la conjonction des centres. On sait ce qu'il vaut en politique ; en théologie il vaut moins encore. C'est l'affirmation intégrale qui sauve : veritas liberahit vos.

Le prince de Broglie aborde ensuite son système de causes secondes qui, selon lui, suffisent à expliquer l'établissement de l'Eglise dans le monde romain, sans exclure cependant un certain « merveilleux y>. Il prend un peu partout, dans la nature humaine, dans la situation des hommes et des choses de l'époque, tout en faisant à Dieu sa petite part. Sa pensée, indiquée dans le texte même du discours préliminaire de son Histoire, achève de se dessiner dans la défense qu'il opposa aux attaques de son contradicteur, en publiant l'article du Correspondant cité plus haut : il faut la chercher à ces deux endroits. L'éminent écrivain, piqué du ver du semi-naturalisme, insiste plus que de droit sur les accessoires du grand fait ; et il n'arrive pas au fin fond qui lui échappe, par l'elïet de certaine disposition d'esprit, d'une science théologique imparfaite et d'une analyse philosophique malmenée.

Dom Guéranger expose ici, d'une façon magistrale, la doctrine fondamentale du miracle, qui est la marque de Dieu, et son procédé ordinaire qnand il veut se révéler aux hommes : il frappe un grand coup, selon l'expression de Bossuet. Toutes les révélations reposent sur le miracle, depuis Moïse jusqu'à Jésus-Christ, qui lui-même se soumit à cette loi, en accompagnant sa prédication de miracles éclatants. L'établissement de l'Eglise dans le monde était l'aboutissement de toutes les révélations, une révélation sui generis ; il était la résultante de tous les miracles, et lui-même le plus grand des miracles. L'histoire est le témoin de tous les miracles qui se produisirent sur les pas des Apôtres, et qui sont la preuve que le surnaturel présida à la plus grande révolution des siècles. Que si le monde a été converti sans miracles, c'est encore un miracle et le plus étonnant de tous. Ce dilemme enserre les écrivains naturalistes de tout degré, et ne leur laisse aucune issue. Cette robuste doctrine est présentée dans une argumentation nerveuse, peu agréable sans doute aux dilettanti de la philosophie, parce qu'elle est embarrassante. Après cela, Dom Guéranger, creusant toujours la question, fait remarquer sous forme synthétique que dans les événements les causes efficientes et les causes concomitantes ou adjuvantes se mêlent en une sorte de mystère, contre lequel viennent échouer les esprits à moitié éclairés, et que savent débrouiller les hommes d'un regard plus ferme, surtout s'ils étudient le problème à la lumière de la foi.

Le prince de Broglie ne sait pas sortir de la considération des préparations providentielles qui favorisèrent l'établissement de l'Eglise dans l'Empire, et qui en expliqueraient presque le succès. — La réponse est décisive : les préparations providentielles ne sont pas niées; mais parmi elles quelques-unes sont miraculeuses ; quant à celles qui sont purement naturelles, elles n'expliquent pas à elles seules el

sans le miracle le résultat. C'est ici le nœud de la question. On saisit vite la distinction fondamentale entre l'agent et l'instrument qu'il emploie. Que peut l'instrument le plus perfectionné sans l'intelligence et la main de l'agent qui le met en mouvement? On conçoit mieux l'action de l'agent sans l'instrument, s'il dispose d'une force souveraine qu'il trouve en lui-même, dans sa tête et dans son bras. Le détail mettra dans son plein jour la théorie du prince de Broglie, et les réfutations victorieuses de Dom Guéranger.

Quelles sont donc les préparations providentielles qui expliqueraient, ou à peu près, le succès de l'Évangile'? La première, c'est que a le succès de l'Evangile s'est trouvé en accord avec les lois de l'histoire et les conditions de la nature humaine )) (1). Nous voilà bien loin du surnaturel. Quel est le philosophe rationaliste qui ne s'accommoderait pas de cette formule? Le christianisme n'est nié de personne comme fait historique ; mais quand il s'agit d'expliquer son origine, les déistes, les naturalistes, les positivistes, les athées euxmêmes. Voltaire, Cousin, Jules Simon, Renan, Taine et tous les philosophes allemands lui refusent une valeur divine, et en font la résultante, tantôt du milieu, tantôt de l'éclectisme, tantôt du syncrétisme de tous les systèmes répandus dans les écoles avant Jésus-Christ. Vraiment, c'est faire la part belle à l'ennemi. Ne dirait-on pas, d'après cette formule, que le christianisme arrivait à son heure sous Néron? qu'il venait au bout d'une série de causes enchaînées, comme la conclusion se déduit des prémisses dans un syllogisme? Outre l'inconvénient de chasser — au moins en partie — le miracledel'événement, l'idée mère ici estcontraireaux faits, aux lois de l'histoire, et aux inclinations de la nature humaine, comme nous aurons l'occasion de l'établir plus loin.

Mais n'exagérons pas l'accusation. Le prince de Broglie

(1) Le Correspondant.

n'est pas rationaliste, ni déterministe : il est un catholique sincère; aussi il se hcâte, en expliquant sa pensée toujours équivoque, de reculer devant son assertion téméraire, et il déclare qu'il y a du miracle dans l'établissement de l'Eglise. Il fait un mélange de surnaturel et de naturel, et réduit laqueslion à une affaire de mesure, sans déterminer dans quelle mesure le surnaturel et le naturel entrent dans le fait historique qu'il analyse. 11 n'est pas facile de le suivre dans cette opération chimique, dont on connaît les parties composantes, non pas leurs proportions. Toutes les distinctions introduites dans le débat sauvent l'éminent écrivain du rationalisme pur, non pas d'un certain semi-naturalisme. Quelle que soit la pureté de sa foi et l'élévation de ses vues, il demeure acquis qu'il affaiblit la preuve que l'apologétique chrétienne tira, dans tous les siècles, de l'établissement de l'Eglise.

Entrant dans le détail des préparations providentielles, il énumère la formation de l'unité romaine, qui avait rassemblé tout le monde civilisé sous une même main — la facilité des communications par les fameuses voies qui allaient d'un bout de l'Empire à l'autre — l'amélioration du droit écrit — l'influence des école? philosophiques — la dissolution de l'Em.pire par l'invasion des Barbares — l'état des âmes sous le paganisme.

Dom Guéranger passe en revue tous les postulats de l'éminent écrivain, dans une étude fouillée et vigoureuse, qui n'en laisse aucun debout. Sur le premier chef, le prince de Broglie abuse d'une concession partielle qu'on lui a faite, en admettant l'influence de l'unité romaine sur la propagation rapide de l'Évangile. Mais cette unité ne s'explique pas uniquement parles lois de l'histoire; elle entrait dans le plan divin : les prophètes l'ont annoncée avant sa réalisation. La concession n'est donc pas totale. D'ailleurs, Dom Guéranger ne dispute pas à Rome sa gloire ; il a appris à admirer les

vertus des Quirites, la sagesse du Sénat, qui sut continuer, à travers les crises les plus terribles au dedans et les échecs les plus graves au dehors, une politique « de réflexion et de patience », la vaillance des légions et le génie des consuls : autant de qualités maîtresses, qui ont donné à cette race privilégiée l'empire du monde.

Saint Augustin a célébré toutes ces supériorités dans la Cité de Dieu; notre Bossuet leur rend son témoignage dans le Discours sur Vhistoirc universelle. Mais la succession des empires aboutit à l'empire du Christ: Daniel l'avait prédit. Ici, un dessein plus qu'humain apparaît dans l'histoire : les lois de la nature ne l'expliquent pas. Quel philosophe, en effet, nous dira comment s'opéra cette convergence des événements vers un centre unique, pour y produire un événement qui les surpasse tous ? Aucun acteur de ce grand drame, qui se déroule à travers les siècles, d'Orient en Occident, n'en porte la synthèse dans sa tête. « L'homme s'agite et Dieu le mène. » Quel est le sens de cette belle parole? dans le cas présent, y a-t-il seulement une préparation providentielle? — Plus que cela, répond Dom Guérànger ; ici il y a une intervention positive de Dieu : le miracle éclate, tandis que la loi de l'histoire s'accomplit selon la logique des causes qui s'enchaînent. Le concours divin par le miracle mêlé à l'ordre naturel est difficile à comprendre ; il est réel pourtant : la prophétie en est la preuve.

Si l'unité de l'empire romain a favorisé la difl"usion de l'Évangile, elle ne l'explique pas ; et par tous les chemins il faut arriver au miracle. Dom Guérànger en donne cette preuve irréfutable, appuyée sur les faits, c'est que, à l'heure même oi^i l'Évangile se répandait dans toutes les provinces de l'Empire, en Europe, en Asie, en Afrique, avec une rapidité étonnante, vu les obstacles qu'il rencontrait, il faisait des progrès semblables dans les pays lointains, où les faisceaux de l'Empire n'avaient jamais pénétré, dans l'Inde

par exemple, qui avait vu Alexandre et n'avait pas connu César. Les apologistes du if siècle, saint Irénée, saint Justin, Tertullien l'attestent : les traditions de ces contrées, encore vivantes, le répètent avec ensemble. Bossuet, que le prince de Broglie accepte mieux que les Pères de l'Eglise, a exposé, avec sa grande manière et la majesté de son style, cette vérité dans son Discours sur l'histoire universelle : « Il n'y avait presque plus de pays si reculé et si inconnu où l'Évangile n'eût pénétré. Cent ans après Jésus-Christ, saint Justin comptait déjà parmi les fidèles beaucoup de nations sauvages, et jusqu'à ces peuples vagabonds qui erraient de ça et de là sur des chariots, sans avoir de demeure fixe (1). » Ce coup de massue fait voler en éclat le fragile édifice d'une théorie caressée par son auteur, et trop aisément acceptée du public superficiel.

Une autre cause invoquée par le prince de Broglie à l'appui de sa thèse, c'est la facilité de communication qui existait au moyen des voies que les légions avaient construites, qu'elles suivaient pour aller vaincre, et par où elles passaient pour monter au Capitole. Cet esprit distingué devient détailliste ; il s'abandonne à des considérations d'agent voyer, et n'a pas conscience de la disproportion de la cause avec l'effet. La philosophie manque souvent de majesté ; le sens surnaturel des choses fait défaut aux plus beaux talents, atteints de langueur en matière de foi. On jugera cet aperçu secondaire, et on ne comprendra pas qu'il ait trouvé place parmi les causes du succès de l'Evangile. Dom Guéranger, très respectueux de son éminent contradicteur, lui lance une réplique qui ressemble à une ironie, et qui friserait la plaisanterie, s'il ne citait les Actes des Apôtres : «Il me semJjle, dit-il, que cette considération est très secondaire; d'autant plus que nous apprenons du Livre des Actes, par

(1) II' partie, ch. X.

l'exemple de saint Philippe, que les premiers messagers de la divine parole voyageaient parfois sans toucher terre. » On admet que les voies romaines favorisaient la diffusion de l'Evangile : l'expliquent-elles ? ne pouvaient-elles pas devenir un obstacle, puisque c'est par ces voies que passaient les courriers porteurs des édits sanglants, qui allaient déchaîner la persécution jusqu'au fond des dernières provinces ? C'était donc là une cause à double effet, sur laquelle il ne convient pas d'insister dans un débat sérieux, surtout en un pareil sujet.

Ce que le prince de Broglie écrit sur l'amélioration du droit romain et sur la dissolution de l'Empire, données comme causes du succès de l'Evangile, provoque les mêmes observations. C'est toujours la disproportion entre les causes et les effets, et par conséquence l'insuffisance de l'explication. Il y a mieux encore à dire : l'éminent historien renverse les termes, en prenant les effets pour des causes ; l'amélioration des lois romaines ne s'est pas produite la veille, mais le lendemain de la prédication évangélique. Cherchez ces améliorations sous les Antonins — les moins odieux des Césars — vous ne les trouverez pas. Ce travail réparateur, qui mit les lois en harmonie avec la raison et l'équité et les éleva jusqu'à l'idéal chrétien, commence à Constantin, se continue sous ses successeurs, en reculant plus d'une fois vers le paganisme : il atteint son maximum sous Théodose et sous Juslinien. Ici, c'est l'Évangile qui fait tous les frais : il se venge des lois qui avaient égorgé ses enfants et jeté ses pontifes dans les mines, dans l'exil et au fond des catacombes, en les pénétrant de son esprit. L'Évangile ne doit à ces lois que des persécutions de trois siècles, capables d'arrêter ses triomphes, si la force d'en haut ne l'avait pas soutenu.

Qnant à la dissolution de l'Empire, elle est postérieure à l'établissement légal de l'Église. L'empire d'Orient vécut jusqu'en 1456; il vécut de l'Évangile, qui prolongea son

agonie. L'empire d'Occident dura jusqu'à Augustule ; mais l'Église n'avait pas tant attendu pour prendre possession des âmes et des institutions sociales. Si la dissolution de l'Empire lui ouvrait les portes de l'avenir, en écartant des obstacles dont la persuasion n'aurait eu raison que lentement, elle en élevait d'autres en amenant les invasions des Barbares, que l'Église dut apprivoiser, baptiser et civiliser : œuvre d'amour et de patience, qu'elle ne devait achever que par la grâce de Dieu, avec le concours de ses moines et de ses évêques.

Le pnnce de Broglie place, à côté des voies romaines, les écoles philosophiques parmi les causes qui favorisèrent la propagation du christianisme dans l'Empire. On voit vite que ces causes ne sont pas d'égale importance ; si l'on s'étonne que les premières aient été comptées, vu leur mince influence, on est plus surpris encore que les secondes aient été invoquées, mais pour une raison contraire. Les écoles philosophiques furent partout et toujours les antagonistes. de la religion nouvelle, le boulevard de l'orgueil humain épris de ses propres pensées, qui s'élève audacieusement contre les pensées descendues d'en haut, ou parce qu'il ne les comprend pas, ou seulement parce qu'elles ne sont pas de son cru. Le peuple juif, le peuple des saintes visions, né au pied du Sinaï sous les foudres de Jéhovah, qui passe dans l'histoire inondé des clartés célestes, ce peuple théologien, dont la langue est un cantique, une grande poésie pour les fêtes du temple, et qui ne contient pas un seul mot philosophique, ce peuple qui défile entre deux rangs de rois et de prophètes, n'échappa pas à la contagion. Il connut des écoles philosophiques, les sadducéens, les pharisiens, les samaritains, les esséniens qui en remontraient à Moïse, qui altéraient le Pentateuque par leurs gloses et leurs interpolations. Que dirons-nous des écoles philosophiques des nations? Sans faire ici un recensement complet, pour nous en tenir

aux écoles de l'Empire, quand l'Evangile y fut prêché, quel spectacle offraient- elles à l'observation ? que sont devenues les vérités de la tradition humaine, dont les fragments altérés s'étaient conservés dans les siècles précédents, et dont on trouve des traces dans les cosmogonies et les tliéogonies que les poètes chantèrent dans leurs rhapsodies ? Platon était mort, Aristote avait disparu, Socrate n'était qu'un souvenir. Les sophistes, héritiers de leurs erreurs, avaient dissipé le patrimoine des rares vérités qu'ils avaient transmises, imparfaites sans doute, rayons brisés d'un astre obscurci. Cicéron fut un demeurant de l'àge d'or de la philosophie grecque ; son éclectisme, où la lumière était mêlée d'ombre, consola une décadence irrémédiable. Sénèque et Epictète subissent déjà l'influence du christianisme. Alors les temples sont pleins d'idoles : le Panthéon d' Agrippa en est la hideuse synthèse. Les écoles regorgeaient d'erreurs, ces idoles de l'intelligence, qui s'incarnaient dans le bois, la pierre, l'or et l'argent, et jusque dans les prostitutions de la chair. Ce qu'étaientalors les écoles philosophiques de l'Empire? Demandezle à saint Paul, en relisant la terrible mercuriale qu'il leur adresse au IP chapitre de VEpitre aux Romains. Ce qu'étaient les écoles philosophiques de l'Empire? Allez à l'Aréopage, où l'Apôtre des nations prêche la doctrine de Jésus ; et voyez l'accueil que ces graves magistrats, ces sages d'Athènes la savante, font au dogme de l'unité de Dieu et à celui de la résurrection des morts.

Le prince de Broglie, toujours ingénieux et riche en demitons, appelle ces écoles « impuissantes et stériles, mais discutant, sinon professant l'unité de Dieu et l'immortalité de l'âme, et préparant aux Apôtres desauditeurs qui entendaient au moins le premier son de leur parole ». L'aveu est précieux : ces écoles discutaient les dogmes religieux, et en les discutant, elles semaient le scepticisme autour d'elles; elles ne les professaient pas, c'est-à-dire qu'elles soutenaient

le contraire. Mauvaise préparation pour les auditoires des Apôtres, dont la parole trouvait plus d'écho dans les âmes neuves des pauvres païens, abandonnés à leurs instincts naïfs, travaillés par l'action mystérieuse de la grâce, et d'autant mieux disposés à croire les divins messagers, qu'ils n'avaient jamais assisté aux leçons des sophistes. Voilà pourquoi les conversions des patriciens étaient rares, non miilti potenles, non multi nobiles.

Dom Guéranger observe avec juste raison que les écoles philosophiques n'existaient pas dans toutes les provinces de l'Empire, cet échiquier composé de pièces disparates ; qu'elles existaient encore moins en dehors des frontières. Chez les peuples indépendants, sans culture intellectuelle, d'une civilisation élémentaire, l'Évangile fit des progrès très rapides ; ici, il ne devait rien aux écoles philosophiques. Au sein de l'Empire ils furent remarquables; mais ils coûtèrent plus cher, parce que les écoles philosophiques, irritées par les dogmes nouveaux prêches par de pauvres galiléens, entraient dans la conjuration des sacerdoces menacés dans leurs intérêts, des politiques qui invoquaient la raison d'État, et des passions populaires que le Crucifié épouvantait de son austère morale. Le miracle ne fut que plus grand. C'est pourquoi l'apologétique, renversant la thèse du prince de Broglie, peut mettre en ligne de compte l'opposition des écoles philosophiques, pour placer dans tout son jour l'action de la grâce dans le triomphe de l'Évangile.

L'opposition des écoles philosophiques n'était pas une vaine opposition. Tandis que l'Église tenait tête à la persécution des empereurs, elle combattait, par la plume de ses apologistes, les hérésiesqui pullulaient dans son sein,etque saint Jean réfuta le premier par son Evangile. D'où sortaient les Ebionites, les Nazaréens, la Gnose sous la forme judéohellénique, sous la forme judéo-persique, et les Manichéens, €t les syncrélisles d'Alexandrie? Leurs systèmes n'étaient pas AP. 2i

nés sur la place publique, des passions des masses populaires, toujours entraînées plutôt qu'elles n'entraînent; ils étaient éclos dans les cerveaux des sages orgueilleux, au fond des écoles philosophiques : l'histoire en fait foi. Etrange secours pour la propagation de l'Évangile ! Le publiciste qui l'a inventé, malgré son incontestable talent et la pureté de son intention, fut mal inspiré ce jour-là. Il arracha sans doute aux philosophes qui le lurent un sourire académique, peut-être reconnaissant.

Le mot de la fin ce sont les aspirations du monde païen vers le christianisme, qui arrivait à son heure pour satisfaire d'ardents désirs, la soif de vérité, de justice, de consolation qui consumait les âmes. Tout n'est pas faux dans cette considération. Isaïe appelle Jésus le « désiré des nations ». L'idée messianique était répandue en Orient et en Occident ; les sibylles, écho des voix prophétiques, l'annonçaient ; le règne de la Yierge était chanté par les poètes : chez les Celtes, les druides sacrifiaient a à la Vierge qui doit enfanter ». Mais la manière dont cette vérité est présentée dans l'ouvrage que nous analysons ne permet pas à l'apologétique de l'accepter sans réserve.

Pour mieux appuyer sa thèse, l'éminent historien a exagéré la désolation des âmes sous le paganisme, en les montrant destituées de tout moyen de connaître Dieu, la moralenaturelle et l'immortalité de l'âme, ce qui constitue un minimum de religion dont nul n'est privé ici-bas, si ce n'est par sa faute. Ainsi, il glisse dans le baïanisme, cette théologie du désespoir, qui se tourne en injure contre Dieu, père des hommes, qui ne saurait abandonner sa créature sans secours suffisants pour opérer son salut. Le champion des droits de la raison oublie pour un instant ce que peuvent les facultés de l'homme avec ce qui restait des révélations antiques, pour mieux établir que l'homme païen, noyé dans le vide, éperdu au sein de toutes les désespérances, devait se

suspendre à l'arbre de la Croix, comme à l'unique branche de salut.

Mais cette disposition générale, qui se rencontrait çà et là dans quelques âmes supérieures, ou chez les pauvres esclaves que la grâce de Dieu visitait de préférence, au fond des villas ou dans les caves humides des patriciens, n'était pas le fait des foules. Elle était d'ailleurs contrebalancée et presque étouffée sous les influences du milieu, oii la politique, l'intérêt des sacerdoces, les doctrines philosophiques, et surtout la corruption des mœurs mêlaient leurs poisons. Pour que les aspirations latentes des âmes se fissent jour, il fallait d'abord les affranchir du despotisme de l'opinion et des habitudes. Ce fut l'honneur de l'Eglise de préparer ce résultat et de le mener à bonne fin : si les aspirations des peuples le favorisèrent, elles ne l'expliquent pas. Les quatre siècles de persécution et les onze millions de martyrs qui restèrent sur le champ de bataille du paganisme et du christianisme, en sont la sanglante preuve. Si les peuples avaient aimé la vérité autant qu'on le dit, pourquoi égorger ceux qui la prêchaient?

D'autres écrivains catholiques ont traité le même sujet. Ils ont énuméré les causes secondes qui favorisèrent l'établissement du christianisme dans l'empire romain. Mais ils ont su mettre dans leur étude une juste pondération, donnant à chaque force son rang, en faisant prédominer la force divine sur toutes les autres. Ils n'ont eu garde d'attaquer les anciens apologistes; ils ont toujours conclu que le grand fait historique était miraculeux. Le docteur AIzog, peu suspect d'illuminisme, et en qualité d'Allemand plutôt enclin à l'esprit scientifique, a emboîté résolument le pas de la tradition en gardant la vraie mesure : « Les causes se trouvent en partie dans les circonstances extérieures, mais bien plus encore dans l'esprit même du christianisme. . . Sans le don des miracles et des guérisons, sans cette assis-

tance divine toute spéciale, jamais l'Eglise n'aurait triomphé de ropposilion du puganisaie, souvent si désespérée. C'est ce que saint Augustin fait remarquer avec son éloquence ordinaire... D'après cela, qui ne s'étonnerait de voir un homme comme Gibbon attribuer la propagation du christianisme à des causes purement naturelles (1)? »

Le prince de Broglie déclare avec émotion qu'il n'a rien de commun avec l'anglican Gibbon —On ne lui fait pas l'outrage d'un pareil rapprochement. Néanmoins, on voudrait pouvoir conclure qu'il est absolument correct dans sa doctrine ; que laïque et sans science théologique, il laisse simplement à désirer dans la formulation de ses pensées, vu qu'il n'exclut pas absolument (de merveilleux », « le prodigieux » de l'événement historique qu'il approfondit si doctement. Mais quand on considère à quelle école il appartient, quand on récapitule ses travaux avant la publication de son grand ouvrage, on est autorisé à relever chez lui des demi-erreurs, des tendances fâcheuses, ce qui est permis en théologie. En somme, les critiques de Dom Guéranger sont fondées.

La lutte fut rude pour l'abbé de Solesmes, déjà aguerri par d'autres affaires aussi épineuses. Toute une école se leva contre lui ; les revues, les journaux dévoués au jeune et brillant écrivain, apologiste sincère du catholicisme, donnèrent avec ensemble : les Débats, la Revue des Deux-Mondes, la Revue de Dublin, V Ami de la Relig ion ûrenl chorus; le Correspondant poussa l'ardeur jusqu'à refuser l'insertion des réponses adressées au prince de Broglie dont il reproduisait les attaques. Lacordaire se mêla au débat, et reprocha à Dom Guéranger, «sur un ton grand seigneur», de décourager un débutant, et de priver l'Eglise d'un champion de cette valeur. Les deux moines échangèrent des lettres ai-

- (1) Histoire générale de l'Église, vol. i, pages 215-219.

grès douces, que chacun put lire à cette époque dans VUnivers et dans d'autres journaux. Sous les feux croisés de tous les libéralismes blessés, le tenant de l'orthodoxie rigide reste debout et fait bonne contenance : « Au fond, écrivait-il, cela m'importe peu ; car en prenant la plume sur ces graves questions, je n'avais compté sur les compliments de personne. Ce n'est pas d'hier que j'ai di!i m'accoutumer à entendre protester contre ce que j'ai pu écrire. » Et ailleurs : a En prenant la plume pour essayer la critique sérieuse d'un livre écrit dans une pensée de complaisance envers le siècle, j'ai compté, je le répète, sur l'impopularité. Les journaux m'abandonnent; mais que m'importe : les livres me restent. Les journaux passent, et les livres oî^i j'ai étudié les titres de ma foi ne passent pas. Un jour viendra où M. de Broglie, M. d'Arenberg, et moi qui écris ces lignes seronsprofondément oubliés. Mais les chrétiens de ce temps répéteront encore le mot de saint Augustin et de Bossuet. »

De ces réflexions, où l'on sent circuler une certaine mélancolie, il sort je ne sais quoi de noble et de fier qui va au cœur. Cependant l'apologiste n'était pas seul en face de l'ennemi : les évêques, les prêtres, les laïques pieux de France et de l'étranger lui adressèrent leurs adhésions et leurs chaleureux encouragements. L'évèque de Poitiers signalait son œuvre à son clergé dans sa troisième Synodale. Seul, il n'aurait pas reculé : « Je n'ai pas la prétention d'être autre chose qu'un humble soldat dans la défense de l'Eglise. Que le soldat décharge son arme, et qu'il ne recule pas : c'est tout ce qu'on est en droit d'exiger de lui. » A une époque de décadence, quand sur toute la ligne on fléchit et qu'on met la vérité au rabais, cette attitude est vraiment belle et digne de l'antiquité. Dom Guéranger eut toutes les qualités de l'apologiste: il fut un érudit; il fut un penseur ; il fut un caractère. Sa mémoire sera glorieuse dans l'histoire de notre siècle.

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