LANDRIOT, ARCHEVEQUE DE REIMS
Landriot, évêque de La Rochelle, mort archevêque de Reims, compta parmi les prélats distingués de son temps. Il a beaucoup écrit. A part ses œuvres pastorales, qui renferment un peu de tout, oii les affaires tiennent autant de place que la doctrine, il a laissé de nombreux volumes de morale, qui s'adressent principalement aux femmes du monde. La Femme forte, La Femme pieuse firent oublier Les Béatiludes évangcUques, La Prière chrétienne, VEsprxt chrétien, L'Eucharistie, même Les Péchés de la langue. Ces deux volumes, dorés sur tranche, reliés avec luxe, avec coins et fermoirs, furent un instant à la mode, et brillèrent dans les corbeilles de mariage, au milieu des bijoux : ils firent la réputation de l'évêque prédicateur.
Mais il s'agit ici de l'apologiste principalement. Quoique l'œuvre totale de Landriot soit considérable, ses travaux apologétiques sont assez peu nombreux. Il se mêla cependant à toutes les controverses contemporaines ; il avait le tempérament de la lutte, des idées personnelles, de la netteté dans l'attitude, de la vigueur dans l'attaque ou dans la défense. Sa conversation révélait toutes ces qualités, qu'il déployait plus au dedans qu'au dehors, vivant en paix avec l'Empire et avec les publicistes de gauche, qu'il n'approuvait pas néanmoins; il portait haut et ferme le drapeau de la modération contre l'école des exagérés. La modération était alors fort en vogue ; on lui élevait des statues dans les ora-
toires privés ; elle a encore les faveurs de l'opinion en cette fin de siècle. Mais personne n'écrit tout ce qu'il pense, paS même tout ce qu'il dit.
On peut ranger parmi les œuvres apologétiques de Landriot Le Christ et la tradition, et levolume intitulé : L'Autorité et la liberté. Le premier parut à l'époque oii Ernest Renan écrivit La Vie de Jésus. Ce fut une réponse de polémique positive, où les textes accumulés, plus encore que les raisons mises en ligne, écrasèrent de tout le poids des siècles l'audacieux pamphlet du renégat. Dans notre étude sur le libéralisme, c'est de U Autorité et la liberté qu'il sera question.
Cette apologétique se compose de cinq discours, qui furent prononcés dans la cathédrale de Reims, devant un auditoire spécial, pendant l'Avent de 1871-1872, au milieu de l'occupation prussienne, au lendemain de la Commune de Paris. Le choix du sujet était hardi ; pour le traiter sur le volcan que les événements venaient d'ouvrir, il fallait du courage — un évêquen'en doit jamais manquer — de la scienceetdu tact: ces qualités ne firent pas défaut à l'orateur. Assiégé dans sa ville métropolitaine, et jusque dans son palais, tandis qu'on rançonnait son troupeau et qu'on fusillait ses prêtres, il avait fait bonne contenance devant l'ennemi victorieux. Il sut être indépendant en face de la révolution triomphante dans la capitale et dans les provinces. Les cinq discours réunis ne forment pas un traité proprement dit: on sent qu'ils ont été prêches, non seulement parce qu'ils gardent le nom et la forme du genre, mais parce que le ton de la chaire y règne autant que la méthode dogmatique. De là les applications fréquentes des idées exposées à l'auditoire, les exhortations directes et les conclusions pratiques qui découlent du sujet. Ces discours ressemblent à de grands prônes, oi^i une haute philosophie morale est la note dominante.
On connaît le procédé ordinaire de Landriot. H fut un puissant collectionneur de textes devant le Très-Haut ; en vi-
dant ses Ilei-hiers, il n'avait qu'à laisser aller sa plume pour enfanter un volume. Son érudition était colossale; ce qu'elle suppose de lectures et de patientes transcriptions est efTrayant. Il la puisait à toutes les sources; il mêlait le sacré au profane : rÉcriture,la patrologie vont de front avec les classiques païens, philosophes, orateurs, dramaturges comiques, tragiques, satyriques ; les modernes de toute école fournissent leur appoint dans cette vaste concordance sur laquelle il aimait à asseoir ses thèses. On a remarqué ses préférences pour les écrivains profanes et les hétéroclites de tous les siècles; pour deux raisons: la première, afin de se montrer impartial en demandant ses preuves aux. auteurs qui vécurent en dehors du christianisme, et à ceux qui le combattent dans les rangs de l'hérésie ou de la libre-pensée ; la seconde, par un secret penchant pour les classiques païens, qu'il défendit à outrance quand une école célèbre les attaqua, et dont les témoignages, énumérés avec complaisance, tout en justifiant la thèse de l'orateur, peuvent donner quelques idées fausses. C'est de cet ensemble un peu diffus, oij les genres se mêlent, qu'il faut dégager quelques éléments d'apologétique. On le peut.
Autorité et liberté : ces deux termes, qui d'abord paraissent faire antithèse, et qui bien compris sont deux harmoniques dans un même concert, sont très corapréhensifs; ils embrassent toute la question du libéralisme, qui en renferme tant d'autres. L'orateur débute en apologiste ; il prend son poste de combat. Il vient dire la vérité à son siècle et à son pays, et réfuter les erreurs circulantes qui menacent leurs destinées : « Le devoir principal du sacerdoce, et surtout des évèques, est de rétablir le vrai sens des mots, de démasquer ces devantures de phrases magnifiques, derrière lesquelles se cachent des erreurs funestes et des doctrines pleines de tempêtes. Notre devoir est de restituer, s'il est possible, aux réalités leur place dans l'estime des peuples.
de conserver avec une scrupuleuse fidélité la signification et l'énergie propre de chaque nom ; car c'est dans cette corrélation des noms et des choses que réside la vie et le salut. »
En écartant la partie morale du premier discours — de beaucoup la plus considérable — la question qui y est traitée, c'est l'origine de l'autorité dans la famille, dans la société politique et dans la société rehgieuse. L'origine de l'autorité est en Dieu. Cette proposition fondamentale, si riche en conséquences, n'est pas longuement et savamment exposée ; en chaire on n'a ni le temps ni la facilité des expositions magistrales, quand même le génie du prêcheur serait tourné de ce côté-là. Mais en quelques pages substantielles, on y trouve indiqué ce qui a été dit et ce qui peut se dire sur ce sujet capital.
Partant de l'existence de Dieu, créateur, ordonnateur de toute vie, père de l'harmonie, l'orateur emprunte aux Pères de l'Eglise une belle description de l'ordre et de la paix, que sa volonté souveraine fait régner dans les cieux etsur la terre, oiJi tous les mouvements s'accomplissent autour de certains centres sans jamais se heurter. Il transporte cette idée dans les sociétés humaines dont Dieu demeure la loi, malgré la liberté qu'il leur a octroyée. Le tableau est ravissant : la preuve, pour n'être pas neuve, n'en est pas moins superbe. L'orateur a de fiers accents, quand il déclare qu'il, ne se courbe que devant Dieu en obéissant, et qu'il cherche le rayon de sa souveraineté sur le front de l'homme qui lui dicte des lois, unique condition du respect qu'il lui accorde. L'athée se courbe sous la force comme la brute sous le bâton : sa soumission est sans dignité ; quand il se dresse contre l'autorité, comme l'âne sauvage de Job qui refuse l'impôt à l'exacteur, il est révolutionnaire : il n'est pas grand. La noblesse du caractère appartient au croyant.
Mais le droit divin est une formule qui a besoin d'explication. C'est un des mots que le libéralisme voltairien a inventé
pour jeter l'odieux sur la doctrine catholique : les chansons de Béranger, les discours de Manuel, les pamphlets de Paul- Louis Courrier, les articles enfiélés des journaux de la Restauration lui ont fait une réputation qui dure encore : il a engendré des préjugés tout vivants chez les meilleurs esprits, jusque chez les catholiques. La réponse à l'attaque ne se fait pas attendre : elle consiste dans la distinction entre la chose et la personne, entre l'autorité et l'homme qui en est revêtu. L'autorité est une entité divine, une parcelle de l'autorité de Dieu même, communiquée à l'élu de la nation, indépendante de sa valeur morale ; elle se transmet par des voies qui varient avec les constitutions politiques. Ainsi, dans l'institution de l'autorité Dieu et l'homme se rencontrent ordinairement. Dieu comme source, l'homme comme canal. Telle est la loi de nature qui préside à ce grand fait. La théocratie est un cas particulier. Saint Jean Chrysostome fournit à l'appui de cette doctrine son commentaire de VÉpilre aux Romains ; l'école, quand elle n'est pas gallicane, rend le même témoignage ; Ralmès, le célèbre publiciste espagnol, présente le 3^ volume de son bel ouvrage : Le catholicisme et le protestantisme. Le tout en quelques lignes.
L'orateur apologiste entend l'objection que son siècle lui adresse : Nous avons la souveraineté du peuple d'oi^i découlent tous les pouvoirs. —C'est la théologie de la Révolution, formulée pour la première fois par Jurieu, reprise par Rousseau, légalisée et consacrée par la Déclaration des droits de V homme ; elle est une des idoles des temps modernes. Malheur à qui y touche. Peu de publicistes, en efTet, l'ont attaquée de front et par ses côtés faibles. L'Évêque ne pouvait pas passer sans dire la vérité sur ce dogme politique, qui contredit un dogme catholique. Mais parce qu'il n'entre pas dans son procédé de creuser très profondément les questions, ni par la métaphysique ni par la théo-
logie, il n'a pas distingué les différents sens que présente cette souveraineté du peuple, qu'il combat à si juste titre. On peut accorder que le peuple est souverain pendant la journée où il dépose son bulletin dans l'urne électorale ; l'instant d'après, il est sujet ; il ne peut plus reprendre sans cause l'autorité qu'il a transmise, et qu'il ne crée pas. L'Apologiste prend la formule dans le sens révolutionnaire, qui consiste à opposer la souveraineté du peuple à celle de Dieu, dont elle se déclare indépendante. C'est l'athéisme en politique.
Cette erreur monstrueuse a été condamnée par la proposition LX du SyUahus. Notre Apologiste la réfute par le témoignage des écrivains profanes et païens, en preuve de son impartialité devant un auditoire prévenu contre l'enseignement de l'Eglise. Il fait défiler les sages de tous les siècles, qui jettent chacun la pierre à l'idole. C'est très piquant de voir la souveraineté du peuple traitée avec mépris par les plus grands génies, l'élite de l'humanité, avant qu'elle n'existât comme institution politique. C'est Sénèque, c'est Platon, c'est Socrate ; plus près de nous, c'est Gœthe, c'est Guizot, libéral et protestant, qui déclare, avec le ton doctrinal qu'on lui connaît, que «Dieu seul est souverain, et personne ici-bas n'est Dieu, pas plus les peuples que les rois ».
Aristophane est cité comme témoin : comment l'oublier en pareille matière? Mais on se contente de renvoyer à ses œuvres, sans autre indication. De prime abord, on est tenté de chercher la satire de la souveraineté du peuple dans les Grenouilles : les grenouilles ont, en effet, je ne sais quoi de démocratique, qui fait penser au suffrage universel. Il est vrai, les grenouilles sont aussi royalistes : témoin celles de La Fontaine, qui vivaient au XVIP siècle, et qui votèrent peut-être dans les étangs de Versailles, sous le regard du roi-soleil, dont la majesté gêna leur liberté. Vérification faite, c'est dans les Chevaliers que le redoutable comique
flagelle la souveraineté du peuple, sur les épaules du vieux Demos, dupe de Cléon.
Conclusion : l'autorité qui vient d'en haut crée le respect ; l'autorité qui vient d'en bas provoque le mépris et justifie toutes les révoltes. Le respect a disparu de la famille ; la paternité amoindrie voit autour d'elle des fils irrévérencieux, parce qu'on a banni Dieu de la notion de l'autorité. L'étude de l'autorité considérée au point de vue social n'est que l'élargissement de la même question; ici tout se déduit de ce qui précède. La nécessité de l'autorité sociale est affirmée comme axiome : elle est la condition de l'ordre ; le tableau de l'anarchie qui suit son renversement sert de contre-épreuve à la thèse. Dans le développement, il y a peu d'apologétique. C'est une série de réflexions de haute philosophie morale, telle qu'on la trouve dans le Télémaque, sur les lèvres de Mentor : l'exercice de l'autorité est pénible ; les peuples ont la tète dure, le cœur mauvais, ils sont ingrats ; la sagesse des nations le déclare, depuis Platon jusqu'à Franklin, en passant par les Chinois. Ce petit cours de psychologie sociale est vécu : ceux qui ont mis la main au gouvernail savent les amertumes du métier; les politiciens disent comme les autres au lendemain de leur triomphe. L'oratear continue à aligner ses apophtegmes. Sans doute l'autorité a beau être sainte : l'humanité y mêle toujours ses misères. Les abus sont inévitables ; mais le plus grand de tous les abus, c'est l'absence de l'autorité que rien ne supplée. Au reste, les peuples ont le gouvernement qu'ils méritent. Sur ce point, les écrivains sont unanimes : l'histoire leur donne raison : les Pères de l'Eglise, Franklin, de Maistre pro essent cette triste philosophie. Mais les peuples ont beau faire : Dieu est Dieu, il régnera quand même, sur leurs lauriers ou sur leurs ruines. Le sulïrage universel, manifestation de la souveraineté moléculaire, ne le détrônera pas. C'est bien finir cette élude de mœurs.
En restant dans le même ordre d'idées, sans s'élever très haut dans la spéculation, toujours sur le terrain de l'observation des faits sociaux, l'orateur dénonce les illusions des idéologues qui habitent la République de Platon, et égarent l'humanité, qu'ils ne prennent pas telle qu'elle est, en s'égarant eux-mêmes dans des utopies dangereuses. Parmi eux, les uns sont de bonne foi et désintéressés ; les autres, en plus grand nombre, sont des calculateurs qui ne cherchent que des profits dans des besognes inavouables : âmes vulgaires, quand elles ne sont pas perverses, sans pitié pour les patries qu'ils sacrifient à leur ambition égoïste.
Ici, le discours prend une couleur locale qui relève les vérités de l'antique morale. L'orateur, qui aime les comparaisons, suppose dans un ménage une femme d'un caractère difficile, nerveuse, acariâtre, et d'une faible vertu : « Cette femme représente l'humanité ; elle représente la démocratie, et la démocratie est une reine qui est la plus nerveuse, la plus irritable, la plus acariâtre de toutes les femmes. » Dans un salon, ce langage serait peu galant ; la chaire n'est pas un salon : là on doit la vérité à tout le monde, même à la démocratie. De sa nature elle est violente et orageuse : les flatteries l'exposent à des écarts terribles. Si le gouvernement de l'humanité fut toujours difficile, « parce qu'elle est le composé de toutes les ignorances, de toutes les passions, de tous les caprices », dont l'orateur trace un tableau poussé au noir, qui arrive au pessimisme — exact quand même — la démocratie n'est pas moins redoutable. L'avenir de la démocratie moderne l'épouvante ; il déplore les illusions des rêveurs politiques qu'aucune leçon n'éclaire. Demandez plutôt à Platon, à Sénèque, à Frédéric le Grand, cités comme des Pères de l'Eglise. Victor flugo vient à l'appui avec ces beaux vers tirés des Chants du crépuscule, en strophes vengeresses :
Dans ce siècle où par l'or les sages sont distraits. Où l'idée est servante auprès des intérêts. Temps de fruits avortés et de tiges rompues, D'instincts dénaturés, de raisons corrompues, Où dans l'esprit humain tout étant dispersé, Le présent au hasard flotte sur le passé.
L'orateur, qui ne vise pas à l'esprit, se passe l'épigramme quand il dit : « On prétend qu'il faut dire la vérité aux souverains ; mais ne faut-il pas la dire aussi aux souveraines entourées de flatteurs'? Et je ne sache pas de souveraines qui aient été autant adulées que la démocratie. Il faut donc lui dire la vérité, la lui dire en bonne compagnie et avec des autorités qu'elle ne saurait récuser ». Ces autorités sont saint Grégoire de Nazianze, Xénophon et Hobbes.
Parmi les vérités qu'ii ne faut pas taire, on doit ranger la nécessité des vertus privées et publiques, plus indispensables aux démoci^aties qu'à toute autre forme de gouvernement, parce qu'elles suppléent les lois. Sparte, Athènes, Home furent prospères avec des citoyens qui s'appelaient Regulus, Fabius, Cincinnatus, Solon, Lycurgue, Numa, Aristide : la corruption des mœurs et l'abaissement des caractères amenèrent leur décadence. En pareil sujet Montesquieu est classique : il vient déposer dans le débat, de concert avec les sept sages de la Grèce.
La veine du moraliste flue toujours, et à travers de justes aperçus sur les maux inévitables de la vie humaine, dont on ne saurait rendre les gouvernements responsables, il revient aux Grecs et aux Romains dont il est épris. Le tableau qu'il trace des républiques anciennes, avec une érudition touffue, sent son Rollin et autres apologistes de la Renaissance. Sans nier les vertus naturelles des païens à certaines époques de leur histoire, vertus que saint Augustin a célébrées dans la Cité de Dieu, il ne faudrait pas s'abandonner à une admiration qui serait au détriment du
christianisme ; pour éviter le baïanisme il ne faut pas glisser dans le naturalisme. D'après l'opinion commune, les races chrétiennes, malgré toutes leurs misères, supportent avantageusement le parallèle avec des races fameuses sans doute, mais trop vantées. Le réquisitoire de saint Paul dans YEpUre aux Romains n'est pour pas nous faire embrasser un avis contraire.
Mais il faut approuver sans réserve l'orateur, quand après avoir décrit la dissolution sociale qu'amène fatalement le mépris de l'autorité, qui place les peuples entre le despotisme et l'anarchie, au témoignage de Tocqueville et de Guizot, il indique la cause de tant de ruines. Cette cause, c'estla sécularisation des idées et des institutions, c'est-à-dire l'exclusion du divin des choses humaines. Alors l'autorité découronnée, sans point d'appui, est ballottée par les vents des passions populaires, à la merci de tous les caprices, exposée à tous les coups de main. Cette folie toute moderne d'asseoir les institutions nationales en dehors de Dieu était réprouvée à l'avance par Bayle, par Leibnitz comme par Platon : de nos jours, Guizot a élevé les mêmes plaintes. L'absence de Dieu est une grande lacune que rien ne peut combler ; c'est surtout dans l'enseignement des enfants du peuple qu'elle produirait ses plus funestes effets. L'orateur parlait ainsi en 1872 ; vingt ans plus tard il aurait eu des accents plus désolés.
Après avoir traité de l'autorité, l'orateur aborde la question delà liberté : un terme appelle l'autre. II s'élève contre l'abus des mots, vieille habitude dont Montaigne raillait en l'appelant la « piperie des mots », et que notre époque de vulgarisation a poussée aux dernières limites. Il compare certains mots à de faux billets de banque mis en circulation pour tromper le public. Les mots les plus sonores, les plus creux, lesfplus dangereux sont : liberté, fraternité, égalité, progrès, civilisation. C'est la valeur de ces mots qu'il dis-
cute, toujours selon sa méthode, en s'appuyant principalement sur le témoignage des païens et des hétéroclites,
La liberté est un sujet très complexe, dont l'exposition ne saurait être sommaire. Ici, il n'est pas fouillé comme dans d'autres traités ex-professo ; mais les observations de l'orateur sont justes et bonnes à recueillir.
Dans une note au fond du volume, il établit la distinction entre la faculté et le droit, entre la puissance physique de l'acte humain et sa légitimité morale. Ceci est capital dans la matière ; il valait la peine de le mettre en plein relief dans le discours, au lieu de le renvoyer dans un appendice comme un détail. La liberté, dit-il, est un don de Dieu, bonne en soi comme le feu ou la vapeur, à la condition de ne pas en abuser : c'est une question de dose. Cette formule revient plusieurs fois sur ses lèvres; dans ses entretiens familiers, dont celui qui écrit ces lignes à gardé le souvenir, il avait coutume de dire : C'est une affaire de salade.
La formule est peu correcte théologiquement ; l'erreur n'a de droits à aucun degré. Quand les papes Grégoire XVI et Pie IX condamnèrent la liberté illimitée de penser, de dire et de faire, ils ne prétendirent pas partager l'erreur ; mais ils tracèrent la ligne de démarcation entre la vérité et l'erreur. L'interprétation contraire est très répandue dans une certaine école : sous son apparente simplicité, elle cache tout un système. S'il s'agit du gouvernement politique, ici la formule peut se soutenir ; car le prince tolère légitimement une certaine mesure de mal pour en éviter un plus grand : cette mesure dépend des circonstances et des situations des peuples. Voilà le cas de dire : C'est une question de dose, affaire de salade. Plusieurs membres de phrase indiquent que telle est la pensée de l'orateur.
Sur la liberté de la presse on trouve des observations d'une vraie valeur, au double point de vue de la doctrine et de la
pratique. Après avoir rapporté les condamnations de la liberté de la presse par les souverains pontifes, au sens expliqué plus haut, l'orateur rend un juste hommage aux écrivains de la presse honnête et religieuse dont, il apprécie le talent et les services ; le métier est rude mais glorieux ; il €st digne de tous les encouragements. Il pose ensuite en maxime que la mauvaise presse l'emportera toujours sur la bonne, parce qu'elle s'adresse aux instincts pervers de la nature humaine, qui penche vers le mal depuis le commencement. Il ne tire pas de cette prémisse toutes les conclusions qu'elle renferme : on les devine ; quoiqu'elles soient tristes, il faut les énoncer.
D'abord, la liberté de la presse, au sens moderne, est une institution mauvaise in radice ; en la frappant de censure les papes se sont montrés hommes d'Etat autant que bons théologiens. Il importe peu de dire que, dans la situation €réée par les événements, il n'y a pas de chef d'Etat capable de la supprimer d'un trait de plume sans s'exposer à une révolution dont le contre-coup le jetterait par dessus la frontière. Il y a cent ans les choses n'en étaient pas là ; la responsabilité de nos désordres remonte aux fondateurs étourdis ou pervers de l'institution. C'est ainsi que la question se pose ; ici, il ne peut pas y avoir deux opinions parmi les gens sensés.
On peut encore affirmer que la liberté de la presse, malgré son double effet, ne nous sauvera pas par elle-même des divisions et des entraînements de l'heure présente. S'il y a pour notre pays aimé du Christ un avenir de prospérité et de gloire, nous le devrons à une de ces interventions providentielles, comme on les rencontre dans notre histoire, et dont le moment est pour nous caché. Les ouvriers de la bonne presse doivent travailler sans espérance ; ils sont d'assez forte trempe pour entendre cette dure vérité sans abattement. Ils peuvent se consoler par le bien qu'ils AP. 25
font en détail : ils préservent beaucoup d'esprits de la contagion du siècle ; ils sont les témoins de Dieu et de l'Eglise ; ils sont la protestation vivante de la conscience chrétienne, opprimée par les lois et par l'opinion égarée ; ils interrompent la prescription du mal et retardent son complet triomphe; ils soutiennent le courage des faibles dans la mêlée delà vie moderne ; ils vengent les victimes ; ils entretiennent les œuvres de bienfaisance par des appels éloquents à la charité. En réservant le lendemain, qui n'appartient à personne, pas même aux victorieux, ils méritent que Dieu s'en mêle : Dieu n'abandonne jamais sa cause^ ni les soldats qui la servent avec vaillance. Des journalistes qui ont blanchi dans le feu des batailles de la plume conviennent de l'infériorité de la bonne presse au point de vue des résultats généraux. Il n'est peut-être pas prudent d'en faire l'aveu au grand public. Ici, la foule ne nous entend pas.
De cette vérité il en découle une autre, qui n'a pas échappé aux publicistes catholiques, et que l'orateur met en plein relief, c'est à savoir, que la liberté de la presse dégénère toujours en tyrannie sur les esprits peu instruits et sur les âmes faibles, qui constituent la majorité partout, car « le peuple est un grand mineur intellectuel ». Qui dira le contraire, même quand on aura fait pénétrer une somme plus considérable de connaissances dans les masses profondes'? qui se chargera— si ce n'est les charlatans sectaires — de faire un philosophe de chaque tète d'ouvrier courbé sur le labeur ingrat auquel il demande son pain? Ici, la demi-science devient un péril de plus.
On s'étonne toujours que certains publicistes catholiques, d'un caractère généreux, préoccupés des intérêts matériels et moraux du peuple, n'aient pas considéré qu'en revendiquant par laparoleet par la plume la liberté de la presse, ils livraient les petits a la brutalité des forts. Cependant ils sont si éloquents pour défendre les opprimés, qu'ils soient
sains d'esprit. Quand l'erreur eut fait brèche dans ies^^mudes peuples, qu'ils soient des classes sociales, l'Irlande contre r Angleterre, la Pologne contre la Russie, le Pape contre le Piémont, le pauvre contre l'égoisme du riche, le travailleur contre l'usure du capitaHsme et l'exploitation du patron sans entrailles. Ici, ce sont des âmes que la mauvaise presse, ce minotaure de la civilisation, dévore cha(jue matin ; c'est pour cette presse qu'ils demandent la liberté, au lieu de la subir en gémissant, en dénonçant ses ravages. Une idée fixe a trompé leur cœur.
Notre orateur établit une comparaison entre certains seigneurs du moyen âge, célèbres par leur esprit de rapine et de barbarie, qui descendaient de leur manoir bâti sur la roche altière pour piller les paysans qui traversaient la plaine, et les journalistes qui rançonnent leurs lecteurs en leur enlevant l'argent de la bourse et la foi du baptême. Ce sont deux brigandages, du banditisme par la lance et par la plume. Du moins à cette époque violente le chevalier errant volait au secours de la veuve et de l'orphelin. Serat-il dit qu'aujourd'hui les petits resteront sans défense, en proie aux grands seigneurs de la presse, qui habitent des palais somptueux au sein des métropoles modernes, en vertu d'un contrat synallagmatique revêtu de la signature des honnêtes gens, voire des catholiques? Plutarque, Platon, Cicéron, se prononcent contre un pareil système, .eux qui ne connurent que les abus de la parole, la tyrannie des sophistes d'école et des satiriques de théâtre. Franklin et Washington, qui savaient par expérience ce que vaut la liberté de la presse, pensaient la même chose. Ce fut la doctrine de la vieille France.
Aussi longtemps qu'ils le purent, nos pères n'accordèrent aucune liberté à l'erreur ; ils ne connurent ni les « doses » ni les « salades »; ils n'avaient aucun goiît pour les drogues de pharmacie, ni pour les recettes de cuisine; ils étaient
railles de la cité chrétienne, elle passa sur leur corps, sans recueillir leurs applaudissements. Ils furent de vrais politiques : aussi leur œuvre a duré des siècles. Si c'est folie de vouloir ramener nos institutions à cette époque évanouie — c'est l'opinion du plus grand nombre — du moins soyons modestes en parlant de nos « conquêtes » ; usons d'expédients et de remèdes d'hôpital, puisque nous ne supporterions pas de traitement plus énergique ; travaillons à ne pas mourir, si nous ne pouvons pas vivre. Mais soyons assez bons philosophes pour voir et assez sincères pour convenir que les peuples de l'Occident, la France en partiticulier, sont en mauvaise situation, depuis qu'ils sont en dehors de l'ordre chrétien.
L'orateur continue l'examen des grands mots du XIX« siècle, qu'il crève comme des bulles de savon. Il n'y a d'autre fraternité que celle de l'Evangile. — L'égalité devant Dieu est la seule raisonnable ; les inégalités sociales sont essentielles et inévitables. — La religion comble les lacunes, établit un certain niveau en reliant toutes les extrémités par les liens de la charité, dont l'histoire est sublime. — Le progrès sans le christianisme mène les nations vers la décadence. — La civilisation purement matérielle ne présente que des surfaces brillantes, qui cachent des laideurs morales : les monuments sont beaux, les hommes sont hideux. Ainsi jugé par Platon, par Jean- Jacques Rousseau et par les philosophes de toutes les écoles. Ce que les démagogues entendent par les mots sonores qu'on vient d'analyser forme une série de tableaux qui servent de repoussoir à la saine doctrine. Dans une péroraison éloquente, l'orateur évoque le Christ, le libérateur de l'humanité, qui a apporté la charte de la vraie fraternité, qui a allumé dans les cœurs la flamme sainte de la charité, qui a fondé la civilisation chrétienne avec toutes ses supériorités, et qui a déposé dans les sillons du monde des germes de vie dont le développement
pourrait produire un progrès continu. C'est à ses pieds, c'est dans ses bras que les races doivent se rencontrer et les classes sociales se réconcilier, pour amener le règne de la justice et de la paix.
La matière n'est pas épuisée. L'orateur trouve de nouvelles considérations, qui appartiennent à la morale autant ou plus qu'à l'apologétique. Il démontre le rapport nécessaire de la liberté et de la vertu. L'homme qui n'est pas bon n'est pas libre : il est esclave de lui-même ; esclave de ses passions, de son ambition, de la volupté, de la cupidité, de l'amour-propre ; esclave des autres, du respect humain, de l'opinion, de la foule dont il recherche les sulTrages, en flattant ses goûts, en aiguisant ses appétits, en provoquant sa jalousie et ses rancunes, en la poussant à l'émeute, en baisant ses mains, en léchant ses pieds sans vergogne. On sait le secret penchant de l'orateur pour les Grecs et les Romains ; aussi il s'écrie une fois de plus : Que sont devenues les républiques de l'antiquité? où sont les Regulus, les Fabius, les Gincinnatus ? Sa thèse se réclame de Tacite, Gicéron, Sénèque, Perse, Sénèquele tragique, Olympiodore et Démophile. L'homme libre est celui qui est maître de lui et supérieur à toutes les séductions comme à toutes les disgrâces. G'est le stoïque qui réalise l'idéal de l'homme libre : le chrétien mieux encore. Oij sont aujourd'hui les âmes hbres et indépendantes ?Très juste, très fier, très beau.
Il est évident qu'il ne s'agit ici que de la liberté morale ; c'est un traité philosophique où il n'entre pas mal de mysticisme, malgré les autorités païennes invoquées. Mais on ne saurait nier la solidarité de la liberté morale avec la liberté politique. G'est la vertu qui est la base de la liberté politique, non pas les constitutions écrites, qu'un despote déchire et dont il jette les clauses au vent. Les peuple.s vertueux sont fiers, ils sont dignes de la liberté ; ils l'obtiennent ou ils la prennent. Les peuples corrompus sont prêts
pour toutes les servitudes. C'est l'histoire de toutes les décadences ; le césarisme poussa dans les orgies des Quirites victorieux et maîtres du monde. Quand saint Augustin, Milton, Franklin, Gœthe, Confucius, Montaigne, Joubert, Machiavel ne l'enseigneraient pas, la raison toute seule découvre la cause secrète de ces désastres : la force brutale remplace la force morale anéantie. Le christianisme, qui prêche l'alliance de la vertu et de la liberté, est d'accord avec toutes les écoles de philosophie.
L'orateur résume sa doctrine en comparant l'autorité et la liberté aux deux: forces centripète et centrifuge dont l'harmonie explique l'équilibre de la planète qui nous porte. L'autorité est centripète ; la liberté est centrifuge; quand l'autorité balance la liberté sans l'étouffer, le monde humain exécute son évolution autour du trône de Dieu, qui est son astre central, sans sortir de l'ellipse que son doigt lui a tracée. Ainsi ses destinées restent glorieuses.
Landriot posséda diverses des qualités de l'orateur : d'une taille élevée, d'un tempérament chaud, avec son visage ovale, ses traits allongés, l'œil large et rayonnant, quand il paraissait dans la chaire, chaperonné d'hermine, enveloppé dans les plis de la cappa-magna, on était disposé à l'entendre en le voyant. Son geste était dominateur; sa voix retentissante, un peu monocorde, claironnait les périodes ; son argumentation était serrée, sa logique pressante. Il aimait l'exposition; il se jouait dans les textes avec délice, servi par une merveilleuse mémoire. Mais l'étincelle ne se dégageait jamais : elle semblait étouffée sous le poids de l'érudition. La parole du savant prélat était plus nerveuse qu'émue ; « le son que rend une âme passionnée », et qui s'appelle l'éloquence, n'était pas sa note.
Il avait de l'écrivain la facilité et l'abondance : ces qualités nuisirent à sa supériorité. Son style manque de cachet ; le mot n'a pas de relief, la phrase n'est pas frappée, le rythme
est négligé. Dans les pages sorties de sa fertile plume, à travers les richesses de ses comparaisons qu'il tire de partout, de la nature, de l'art, de l'industrie, on ramasse tous les éléments d'un tableau, d'un portrait: la composition est défectueuse ; les traits sont épars, sans liaison, sans gradation pour amener l'effet, qui n'est jamais obtenu.
Landriot était de la famille des penseurs ; mais après l'avoir lu, on retient les belles considérations qu'il empruntait aux écrivains de tous les siècles plus que les siennes. Il pensait les pensées des autres : il n'était pas original. Cependant il fut un moraliste assez remarquable ; il avait de l'observation ; il brilla comme psychologue dans les analyses du cœur humain dont il connaissait à fond les misères, et dans les analyses plus larges des époques historiques, de son siècle en particulier dont il ne flattait pas les tendances. Dans les jugements qu'il a portés sur les hommes et sur les choses, il se montre indépendant et courageux, préférant à une vaine popularité le rôle glorieux de l'homme apostolique.
Landriot fut un des évêques marquants de la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Mais son œuvre apologétique que nous avons étudiée n'est pas monumentale.