‹ Les apologistes français au xixe siècleChapitre 39 sur 44 · L ABBE CHESNEL · texte numérisé non relu

L ABBE CHESNEL

A la suite des grands maîtres dont nous venons d'analyger les œuvres, on peut former un groupe d'apologistes, qui ont combattu le libéralisme moderne jusqu'à nos jours, avec des talents divers et une égale valeur doctrinale. Nous y comprendrons l'abbé Ghesnel, vicaire général de Quimper, Jules Morel d'Angers, un des rédacteurs de L'Univers, le R. P. Ubald de Chandaye, capucin, D. Benoît, des chanoines réguliers de Saint-Claude. Ici, nous arrivons aux traités en forme, dans lesquels la matière est distribuée et développée méthodiquement, à peu d'exceptions près. Les écrivains qui les ont rédigés attaquent l'erreur avec une énergie sans défaillance ; ils suivent le même plan, qui est le commentaire du Syllahus : entre eux il n'y a d'autres nuances que celles du tempérament et du style.

L'abbé Chesnel est l'auteur d'un ouvrage en deux volumes intitulé : Les Droits de Dieu et les idées modernes. Il le dédia à son maître, le P. Scharder, jésuite, professeur de haute théologie à la Faculté catholique de Poitiers. On voit déjà qu'il a puisé à une source pure, et qu'il appartient à l'école de l'idée : ce caractère apparaît dans tout le cours de l'ouvrage. Chez lui le vent souffle en synthèse : sans descendre dans les détails, il pose la doctrine sur de larges et solides bases ; les erreurs contraires sont réfutées en forme de scholies, par des déductions faciles à tirer. « Quant au plan que nous avons suivi, il ne comporterait guère un examen détaillé des idées modernes. D'ailleurs, à quoi bon

cette étude minutieuse, puisque les idées modernes se fondent toutes dans une seule, et qu'un seul mot suffit pour la désigner » (1). II y a du coup d'œil et de la puissance dans cette façon d'envisager les choses. Cette erreur unique a dont on dirait volontiers qu'elle enveloppe toute la terre comme un filet, tant elle a su se glisser et s'étendre », c'est le libéralisme. D'après notre Auteur, « elle remonte plus haut qu'on ne soupçonne généralement » ; car c'est l'erreur primordiale, dont toutes les erreurs ne sont que des manifestations et les erreurs modernes la suite logique. Ici, la synthèse s'élargit et devient l'histoire même de l'humanité. Néanmoins l'Auteur se contente d'indiquer la source unique de l'unique erreur qui désole le monde ; en réalité, ses déductions ne s'appliquent qu'aux idées modernes, conformément au titre de son ouvrage. Mais on lui sait gré de montrer rapidement les rapports des choses en apparence les plus éloignées : c'est le procédé des grands esprits.

Comme d'autres, l'Auteur semble d'abord embarrassé pour définir le libéralisme, qu'il va réfuter. Il déteste le mot presque autant que la chose : « S'il y a, dit-il, en français un mot mal fait, vague, propre à tout déguiser ou à tout dire, c'est bien celui-là ». Dans une note (2) il cherche l'origine de ce mot cabalistique, que Balzac attribuait à Madame de Staël et à Benjamin Constant, Sainte-Beuve à Chateaubriand, et qui remonte à coup sûr à la fin du dernier siècle, car sous le Consulat il était devenu une épigramme :

Qu'est-ce que ce mot Libéral, Que des gens d'un nouveau calibi'e Placent toujours tant bien que mal ?

— C'est le diminutif de Libre.

(1) Préface xvi.

(2) Ibidem, xvi.

A son avis, le mot est de provenance anglaise, pour l'avoir lu dans Burke : Réflexions sur la Révolution française.

Après avoir établi, à la lumière des faits, que le libéralisme n'est pas synonyme de liberté, et qu'il est un peu partout la marque et l'instrument du despotisme et de l'oppression vis-à-vis de l'Eglise, il distingue ses différentes espèces : le libéralisme absolu, qui nie radicalement les droits de Dieu sur le monde, et n'est que le pur athéisme sous un autre nom ; le libéralisme mitigé ou rationaliste, qui restreint ces droits à l'individu et à la famille, en les niant sur la société politique et civile ; le libéralisme catholique, qui admet par hypothèse ce que le dernier pose en thèse. Par où l'on voit que ces trois formes d'erreur ont le même principe, qui est, dans les deux premiers cas, la négation des droits de Dieu à différents degrés ; dans le troisièm.e, la suspension de ces mêmes droits dans une société qui a cessé de les reconnaître. Pour cette raison, l'apologétique pivotera sur la même idée retournée : l'affirmation des droits de Dieu. « La notion de Dieu créateur est l'idéemère de notre travail ; c'est d'elle que l'on part, à elle que tout se ramène ; et c'est elle qui demeurera le vrai lien de l'ensemble » (1).

Cette formule ne semble comprendre que la première partie de l'ouvrage ; mais parce que Dieu en créant le monde l'a élevé à l'état surnaturel, et qu'il a restauré sa dignité au lendemain de la chute par l'incarnation du Verbe, dont l'Eglise est ici-bas l'héritière, quand les droits de l'Eglise sont méconnus, ce sont encore les droits de Dieu créateur et rédempteur qu'on viole : ainsi tout rentre dans la formule. Ce plan brille par l'unité, la simplicité et la force. Toutefois on remarquera que notre Auteur considère uniquement la négation des droits de Dieu dans l'ordre po-

(1) Ibidem.

litique et social, sans l'étudier dans l'ordre philosophique et spéculatif. Aussi, malgré l'ampleur des lignes, l'œuvre n'est pas une réfutation du libéralisme aussi adéquate que celle du cardinal Pie. Ce n'est qu'incidemment, mais avec beaucoup de profondeur, qu'il touche au libéralisme philosophique (1).

Après ces préliminaires, notre Apologiste aljorde son sujet. Il a choisi la forme dialoguée, à la manière de Platon dans plusieurs de ses livres, et de de Maistre dans Les soirées de Saint-Pétersbourg. Il imite les maîtres de l'école catholique, en leur empruntant leur procédé, qui consiste à commencer par le commencement, c'est-à-dire par un axiome base de tous les autres : cet axiome, c'est Dieu. Il ne débute pas par le doute ; il ne se place pas dans le vide comme Descartes, pour chercher au clair de la lune, la lanterne à la main, le qiiid tnconcussum qui est tout trouvé. Ainsi fait Euclide dans ses théorèmes; ainsi saint Thomas, dans sa Somme théolorjiquc, dont la première partie est intitulée : De Deo. Dieu est le premier être et la première cause ; à ce titre il est souverain, et sa souveraineté a ses racines dans la création dont il est l'auteur. Y eut-il jamais, parmi les droits qui se sont affirmés dans l'histoire, un droit mieux justifié et plus sacré? Cette prémisse est solennelle, indiscutable. De là on déduit tous les devoirs de l'homme, et en renversant les termes, toutes ses erreurs et toutes ses prévarications. On voit se dresser en antithèse le libéralisme, qui nie les droits de Dieu créateur et par conséquent les devoirs de la créature.

Or,la création, l'œuvre initiale de Dieu, a pour objet tout ce qui existe, depuis l'atome jusqu'aux étoiles; mais c'est l'homme qui est l'œuvre la plus parfaite, après l'ange, sortie des mains de Dieu. L'homme existe sous trois formes :

(1) Vol. I., chap. I. ■ •

il est individu ; il est membre de la famille, il est citoyen de sa patrie. C'est Dieu qui a établi ces trois états de l'humanité, selon différents modes qui ne diminuent pas sa souveraineté. Il pétrit le premier homme avec ses doigts, laissant aux lois biologiques par lui établies le soin de le reproduire. Il institua la famille en bénissant le mariage du premier couple qui parut sur la terre. C'était déjà une société, qui en s'agrandissant en vertu de l'attraction qui s'exerce entre des êtres semblables, deviendra cette vaste unité qui s'appelle la patrie, voulue de Dieu, car elle entre dans son plan comme la famille. Ainsi, Dieu est partout; il est tout en toutes choses : qui le chassera d'un seul coin de son empire? Notre Apologiste affirme surtout la souveraineté de Dieu sur la société, en tant que telle, parce que l'erreur moderne qu'il combat consiste dans une distinction illogique, choquante, entre l'individu et la société ; comme si Dieu, maître des parties composantes, n'avait rien à voir dans les affaires du composé.

Le libéralisme, qui repousse sa souveraineté à divers degrés, doit laisser tomber son masque, sortir des euphémismes équivoques oii il s'est embusqué, pour s'appeler de son vrai nom : athéisme, quand il nie brutalement les droits de Dieu, déisme ou rationalisme, s'il l«s mutile seulement. C'est au déisme que notre Apologiste s'adresse avec une vigueur particulière, à cause d'un faux air de modération qui lui vaut des partisans et ne le rend pas moins dangereux; car il conduit logiquement aux erreurs les plus monstrueuses.

Après avoir exposé, avec une science théologique très sûre, la nécessité morale de l'ordre surnaturel pour sauver l'ordre naturel, de la foi pour guider la raison, même dans sa propre sphère, il décrit éloquemment la misère de l'esprit humain, qui s'égare en se séparant de la révélation. L'antiquité païenne est un exemple qu'il faut toujours citera

l'appui de la doctrine catholique : « Non, l'histoire universelle en rend témoignage, la raison séparée de la révélation ne se possède pas elle-même. Elle devient dans chaque individu, même le mieux doué, dans chaque famille, dans chaque peuple, même les plus grands, elle devient, dis-je, comme étrangère à ce qui lui appartient. Plus elle est forte et hardie, plus elle creuse l'abîme de ses erreurs. On la voit flotter comme une épave, sans pilote et sans voiles, pour diriger sa course, grande et noble toujours, mais blessée et défaillante, triste et désespérée. Regardez les plus grandes littératures du monde païen : quand elles ne chantent pas l'ivresse des sens, elles ne savent plus sourire. La note qui y domine est sombre, sourde comme un sanglot. Parfois un accent nouveau y éclate. Mais alors qu'est-ce qui l'inspire ? Ce n'est pas la raison qui croit guérir ses blessures, ni retrouver sa route toute seule ; non, c'est un vague écho de la révélation primitive que la raison vient d'entendre, ou l'espoir du Ptédempteur futur qui la soulève au devant d'une plus sûre lumière » (i). C'est là une belle page de penseur et d'écrivain.

Dans les temps modernes, le déisme n'a pas des effets moins funestes : il trace la voie au panthéisme et à l'athéisme. Ici, les faits sont appelés en témoignage : en Angleterre, en France, en Allemagne, ces trois erreurs viennent à la suite : Hobbes et Spinosa en sont la preuve. L'évolution se continue : les philosophes du XYIII"^ siècle, la franc-maçonnerie et la Révolution française sont des manifestations du déisme transformé. Cette succession de faits n'est pas une simple juxtaposition produite par le hasard ; il y a un enchaînement logique, un rapport de cause à effet, qu'une savante analyse de la formule déiste met en pleine lumière. Outre l'impuissance morale de se maintenir sur le terrain

(1) Chap. I.

des vérités purement pliilosophiques, tant sont vacillantes les clartés de la raison, le déisme n'a pas des idées très nettes sur la création : (d'architecte de l'univers», célébré par la Iranc-maçonnerie, ressemble singulièrement au théurge des anciennes cosmogonies, qui opère sur une matière éternelle, divine par conséquent. Le panthéisme est dans cette donnée des écoles grecques, réchauffée par les syncrélistes d'Alexandrie. Les anneau.x: de ce raisonnement sont d'acier : aucun sophisme ne saurait les briser.

Notre Apologiste ne s'attarde pas dans la spéculation, où il se joue avec tant d'éclat : les applications sociales sont le but principal de son œuvre. C'est pourquoi il montre l'athéisme de Hobbes, le panthéisme de Spinosa et le déisme de Rousseau engendrant le despotisme, tantôt césarien, tantôt démocratique. C'est l'aboutissement du libéralisme, résultat aussi cruel qu'imprévu, châtiment de l'orgueil qui ne veut pas de maître, et qui pour se passer de Dieu va se faire écraser sous le poids du nombre, ou sous le bâton d'un aventurier inconnu la veille.

L'incarnation de ce despotisme individuel ou moléculaire, c'est l'Etat. Dans deux bonds notre Apologiste arrive à cette conclusion : s'il n'y a pas de Dieu, qu'il soit nié ou absorbé, il reste l'homme. L'homme s'élève à sa plus haute puissance quand il est multiplié par l'homme : le produit de cette opération arithmétique s'appelle l'Etat, l'Etat-dieu à la place du Dieu véritable. C'était fatal, car l'autorité est la base nécessaire de l'ordre social, qu'elle soit le droit ou la force brutale. Le dieu-Etat, sorti tout armé des flancs du panthéisme et de la foule souveraine qui l'exprime, comme Minerve du cerveau de Jupiter, préside aujourd'hui un peu partout aux destinées de l'humanité chrétienne, hier encore en possession des libertés des enfants de Dieu. C'est cette idole qu'il faut renverser, d'abord dans l'esprit de nos contemporains, plus ou moins imbus de superstition ou

de statolatrie, ensuite dans les insLitulions nationales. A cet elïet, notre Apologiste donne la vraie notion de l'Etat. D'abord, l'Etat n'est pas une pure abstraction. C'est de Royer-Collard que date l'étrange théorie de l'Etat abstrait, impersonnel, sans âme. Il faudrait conclure de là qu'il est irresponsable devant Dieu, parce qu'il est inconscient, et qu'il pourrait commettre tous les crimes impunément: c'est horrible, l'horrible après l'absurde. Une autre déduction non moins logique serait, que pour l'homme d'Etat il y a deux morales et deux consciences, celle de l'homme privé et celle de l'homme public ; il en changerait en changeant d'habit quand il se rend aux affaires. Après avoir alTirmé vigoureusement l'unité de la morale pour régler les actes humains, et celle de la conscience, qui correspond à l'unité de personne dans le même individu, il réfute cet abominable sophisme par le ridicule. Il ne choisit pas un athée, qui n'a pas de conscience parce qu'il n'a pas de morale, mais un catholique qui a l'une et l'autre, et il en trace le croquis suivant : « Ah ! que je les voudrais peints de main d'ouvrier, aussi vivants que le peuple imbécile, jouet des démagogues, le fut par Aristophane, sous le nom et les traits du vieux Demos athénien ! Voyez-vous d'ici un premier ministre, un président, un empereur catholique-libéral, ayant son oratoire, une conscience comme homme privé, et une autre conscience, ou même pas d'autre, comme homme d'Etat. Tout roulerait sur une mesure à prendre, que la conscience repousse et que la politique réclame. Vous noueriez l'intrigue en montrant l'Etat moderne, à pied, à cheval, en voiture, en habit noir, en uniforme ou en hermine, s'occupant de tout, faisant ou empêchant tout, comme ce qu'il y a de plus vivant au monde. Pour dénouement nous verrions le décret, que repoussent la conscience et l'honneur, signé en fin par le héros de la pièce, non sans un flot de larmes privées, au cri de : « L'Etat est une pure abstraction, qui n'a-

pas d'âme et n'a pas de conscience ». C'est bien, n'est-ce pas, de la franche comédie, ou il n'y en eut jamais. Voilà le cadre; voilà l'esquisse : il n'y a plus à trouver que le peintre » (1). L'Etat n'est pas non plus la somme des individus qui composent la nation ; l'Etat c'est l'autorité, qui est quelqu'un en chair et en os. La doctrine contraire, professée par Rousseau et les révolutionnaires français, est condamnée par la proposition LX du SijJlahxîi : c'est la souveraineté du peuple. La doctrine catholique, appuyée sur l'Ecriture et sur les grands théologiens, est savamment démontrée ici, d'après la théorie scolastique de « la matière et la forme », dont l'union est nécessaire pour constituer l'être organique ou inorganique : les individus sont la « matière » de la société, apte à recevoir la ce forme » ou l'autorité qui la détermine en la gouvernant (2). Or la souveraineté vient de Dieu, non pas du peuple; l'autorité est le ministre de Dieu, non pas le délégué du peuple (3). Les divers modes d'acquérir ou de perdre l'autorité constituent une casuistique assez embrouillée, sur laquelle les écoles se divisent. Mais le principe n'est pas ébranlé par ces doutes, pas plus que celui de la propriété par les controverses agitées entre juristes (4).

Le temps employé à établir ces maximes n'est pas perdu; ce sont de larges prémisses d'oili découlent des conclusions qui vont à rencontre du libéralisme. Une de ces conclusions, c'est que l'Etat déifié par la Révolution, et à qui on a conféré tous les droits, n'a pas que des droits : il a aussi des devoirs. Voilà comment l'Etat perd sa divinité de carton, pour devenir un simple sujet du Dieu véritable, qui l'a institué et lui a confié la fonction auguste et redoutable de gouverner la patrie.

(1) Chap. IV.

(2) Chap. VI.

(3) Chap. V.

(4) Chap. IV.

L'État a deux grands devoirs à remplir, qui sont: la religion et la justice; il doit la religion à Dieu, la justice aux citoyens. Ici, notre Apologiste pose la grande thèse, qui ne fut jamais contestée avant 1789, l'obligation pour l'Etat de professer une religion. Il doit reconnaître la souveraineté de Dieu de qui il tient l'existence, et de qui dépend sa prospérité : il ne peut pas se passer de Dieu, pas plus que l'individu et la famille. Parce qu'il y a une religion vraie et des religions fausses, il ne saurait se constituer dans une indifférence injurieuse. Quand un pays a perdu l'unité religieuse, ce n'est pas un bien ; en tout cas, ce n'est pas une raison pour l'Etat d'être athée; il ne doit rien entreprendre contre la vraie religion, qu'il favorisera, sans dépasser les limites d'une sage tolérance pour les fausses (1). Ici la casuistique a sa part.

Mais comment concilier les devoirs de l'Etat avec le respect des trois grandes conquêtes de la Révolution: la liberté des cultes, la liberté de la presse, la liberté d'enseignement? C'est le nœud de tout l'ouvrage. Ici éclate le conflit entre la doctrine théologique exposée plus haut, et le libéralisme qui en est la négation. C'est aux catholiques libéraux, à ceux qui veulent concilier ces antilogies, que notre Apologiste s'adresse.

Il établit d'abord que les trois grandes libertés introduites dans le monde parla Révolution sont le fond même du libéralisme, hérésie à trois branches, qui se ramifient encore. Ces libertés engendrent l'égalité des cultes et des doctrines devant l'Etat, dans une promiscuité où l'erreur et la vérité circulent ensemble, avec les mêmes droits. Par une déduction un peu hardie, dont la logique n'est pas évidente de prime abord, l'éminent écrivain arrive à l'Etat-Dieu, qui devient l'arbitre des doctrines, et leur dose la liberté selon

M) Chap. VII et viii.

ses caprices. On pourrait objecter que si le libéralisme était pratiqué loyalement, on aboutirait au parallélisme de la vérité et de l'erreur, qui exerceraient leurs droits respectifs sans se heurter. Mais il a été démontré plus haut, l'histoire à la main, que l'erreur est tyrannique de sa nature, quand l'indifîérentisme n'a pas étouffé ses énergies, et que FEtat- Dieu, ne voyant plus les limites de sa puissance, se fait Dieu et obéit à ses instincts en persécutant la vraie religion. Les exceptions qu'on peut invoquer ne font que confirmer la règle. Cette monstruosité, qui s'appelle le Dieu-Etat, est le fruit de l'orgueil.

L'éminent écrivain, doué d'un remarquable esprit philosophique, creuse toujours davantage son sujet, et arrive aux causes du mal: « L'homme, dit-il, veut être son maître ; l'Etat veut l'être aussi. Pour cela, si l'on veut être conséquent, il faut aller jusqu'à détrôner Dieu et se faire Dieu soi-même. Tel est le fond, le vrai fond de l'histoire humaine dans tous les temps. Si vous l'ignorez, ou si vous n'en voulez pas tenir compte, jamais vous ne comprendrez ce qu'était le pouvoir poUtique dans les temps les plus corrompus du paganisme, ni l'essence des grandes monarchies universelles, surtout de l'empire romain, ni le travail sourd du pouvoir politique dans les sociétés chrétiennes, ni la grande lutte des papes au moyen-âge, ni ce que voulait le protestantisme, ni le vrai but de la Révolution dont la réforme protestante est la mère. Sous le beau nom de liberté des cultes, on fonda l'Etat sans Dieu ; et sur ce fondement, on arriva infailliblement, poussé par une logique irrésistible, à l'Etat-Dieu ». (1) Qui oserait aujourd'hui contredire cette page aussi triste qu'elle est bien tracée ? n'assistonsnous pas, nous, génération sacrifiée, victime des erreurs et des entraînements de nos pères, à la déification de l'Etat

(1) Chap. IX.

démocratique ? Mais ces considérations de haut vol dépassent le commun des intelligences, parce que l'esprit philosophique est rare chez nous. Les faits parlent plus haut que les systèmes et les partis-pris.

Cependant notre Apologiste est juste envers les catholiques libéraux : il reconnaît leurs talents, leur attachement à la foi de leur baptême, l'ardeur vaillante, chevaleresque qu'ils ont déployée dans la lutte pour défendre les droits de Dieu et de son Eglise. Mais on peut se tromper en défendant la bonne cause. Leur erreur consiste a avoir réclamé, non pas les droits absolus du christianisme, qui sont ceux de la vérité et ceux de Dieu même, mais le droit commun, c'està-dire des droits à partager avec l'erreur, qui n'en a aucun: ainsi ils ont travaillé pour l'ennemi. Leur illusion, qui laisse leur conscience en paix et leur honneur sauf devant l'histoire, n'en est pas moins profonde : « Une grave erreur les a séduits. Passionnés pour la justice, ils ont cru défendre sa cause en mettant sur le même pied les incrédules et les fidèles, n'attribuant de droits à ceux-ci qu'en vertu de leur assimilation avec ceux-là. Pour eux, toute inégalité était injuste, tout privilège insupportable. Il leur a semblé plus chevaleresque que la vérité acceptât la lutte sur le terrain choisi par ses ennemis ; que d'un commun accord, on passât sous silence les droits de Dieu, pour ne livrer bataille qu'au nom des droits de l'homme; que la liberté de conscience, invoquée par les réformateurs du XVP siècle,devint, sous le nom de libéralisme, la principale devise des catholiques auXIX^. Ils ont cru que cette tactique était en même temps la plus habile ; ils ont publiquement désavoué leurs pères qui l'avaient méconnue ; et en voyant l'arche chancelante, ils s'imaginèrent qu'elle ne pouvait plus continuer sa marche, à moins d'être soutenue par leurs mains. Je ne crois manquer de respect envers personne, quand je dis que cette attitude, ce langage, cette conduite ne pourront jamais se

concilier avec les principes élémentaires que nous avons étudiés jusqu'ici b (1). C'est là un fier langage ; mais qu'il est dur à l'oreille de nos contemporains ! Les athées et les rationalistesgrincent les dents, s'ils n'affectent pas le dédain ; les catholiques eux-mêmes le renvoient à l'écrivain. C'est l'éternelle querelle des enfants de l'Eglise, qui se battent depuis soixante ans dans son sein, comme Jacob et Esaû dans le sein de Rebecca. On sait ce qu'on répond à la doctrine : quelques succès obtenus à l'aide du droit commun, l'impuissance à l'heure présente du droit catholique intégral justifient l'attitude des libéraux. — L'écrivain, qui heurte ici les préjugés de son temps, est l'homme de la doctrine: la doctrine ne fait pas de politique ; comme la métaphysique, comme l'algèbre, elle s'affirme sans regarder aux blessures qu'elle fait. Tout de même l'affirmation indomptable, qui retentit par dessus la tempête des erreurs déchaînées, ne manque ni de grandeur ni d'utilité. Au reste, s'il y eut autrefois des questions de doctrine entre catholiques, cet antagonisme a cessé, grâce aux encycliques des papes. Dieu soit béni, sur ce terrain l'unité des esprits existe. Cette unité se rencontre encore dans l'amour dont tous sont animés envers l'Eglise; il n'y a donc plus qu'une affaire de méthode et de tactique. Ainsi, on voit des soldats héroïques verser leur sang sur le champ de bataille sans compter, et se diviser dans le conseil sur le plan à adopter pour vaincre, le matin du jour où ils vont mourir pour la patrie. C'est beau et c'est triste ; telles sont les conditions de la vie humaine.

Donc les libéraux repoussent la méthode d'affirmation intégrale pour défendre les droits de Dieu et de l'Église. Celte méthode leur paraît inutile, dangereuse, odieuse, et condamnée par les résultats que la méthode contraire a produits

(1) Chap. IX.

en Amérique. — A ces objections, notre Apologiste oppose de fières répliques. Vous dites que la méthode de l'affirmamation est inutile, parce que la rupture de l'ordre social et de l'ordre surnaturel est un fait accompli. Mais puisque Dieu est encore souverain au lendemain de l'apostasie des nations, pourquoi le taire ? si les hommes l'ont oublié, pourquoi ne pas le leur rappeler? Voyez les papes: imitons-les. Qu'importe que le monde ne veuille plus nous entendre? quand est-ce qu'il nous a prêté l'oreille sans murnmrer ? Vous dites qu'il est dangereux de provoquer l'ennemi, d'être intolérant quand on est le plus fort, parce qu'on sera intolérant à notre égard quand nous serons les plus faibles.— Sans doute, il ne faut pas irriter sans motif, ni provoquer gratuitement des représailles ; mais dans les situations les plus diverses, le droit nous reste. Si la guerre est au bout de notre attitude, la guerre de la vérité et de l'erreur est de tous les siècles. Vous dites que le privilège aboli partout est devenu odieux ; qu'il y a plus d'avantage à invoquer le droit commun. — L'argument de droit commun peut être invoqué ; les apologistes des premiers âges s'en servirent pour réclamer une liberté que les empereurs accordaient à toutes les religions de l'Empire : il n'est que secondaire. Avant tout, il fallait affirmer le droit supérieur du christianisme, qui est le droit de Dieu. Si vous n'invoquez, que le droit commun, de deux choses l'une : ou l'ennemi vous croira, et il vous mépriseracomme apostat; ou il ne vous croira pas, et il pensera que vous êtes malhabile et malhonnête. Vous me montrez l'Amérique. — L'exemple ne vaut pas : voyez les difïérences. Du reste, connaissez-vous l'avenir de ce pays étrange, où pour le moment l'Eglise jouit de conditions d'existence préférables à celles du vieux monde '? Cet enfant au maillot m'agace, disait de Maistre ; laissez-le grandir. « Ne cherchez pas à plaire aux hommes ; n'essayez pas de servir deux maîtres. Il est doux d'être populaire ;

mais il y a d'autres douceurs et des joies plus profondes pour nos âmes immortelles (1). » L'homme qui a écrit ces lignes n'est pas seulement un esprit supérieur, c'est une âme qui rend la note de l'antiquité chrétienne. Ces accents sont superbes ; on les aurait applaudis encore il y a moins d'un siècle; en les écoutant on se sent affermi dans sa foi ; on a le sentiment vif des droits de Dieu sur les nations : à l'heure présente ils restent sans écho. L'apologiste semble un revenant du moyen-âge ; il est un anachronisme et une curiosité. Gomment émettre ces idées dans un parlement ? dans quel journal les insérer? A ce signe on peut mesurer le terrain perdu par Jésus-Christ, dans les intelligences au moins autant que dans les institutions. Hélas! que les vérités sont diminuées chez les enfants des hommes !

Le second devoir de l'État, c'est la justice : la justice, c'est le respect de tous les droits. L'État sans Dieu, qui opprime la religion au nom de la liberté, ne fait pas un meilleur sort au droit des citoyens, en exaltant sans cesse ce droit. A rencontre des césariens de tous les siècles, notre Apologiste établit cette haute maxime de philosophie naturelle, que l'État ne fait pas le droit : le droit vient de Dieu, ou il n'est pas. La mission de l'État est de protéger le droit contre la force : c'est déjà un beau rôle. Or l'État sans Dieu devient la source du droit : alors le droit est à sa merci. Tel était l'État païen, dont la monstrueuse tyrannie est restée invraisemblable. Avec l'État chrétien le droit eut des garanties. Quand les juristes eurent corrompu l'État chrétien, le droit s'obscurcit ; le christianisme, qui resta religion d'État, ne permit pas aux abus des princes de dépasser certaines limites : les mœurs demeurèrent imprégnées de son esprit, et sauvèrent les lois d'une altération totale. Notre Apologiste trace un tableau éloquent des empiétements successifs de

(i) Chap. X.

l'État en France sur les droits des citoyens, sur ceux de l'Église principalement. 11 marque les étapes de la tyrannie en indiquant les écrivains qui ont importé chez nous la doctrine césarienne, depuis Grotius jusqu'à Rousseau. La France est la nation la plus maltraitée de l'Europe par ces funestes maximes. L'Angleterre et l'Italie surent se préserver, en limitant l'autorité de l'État par les droits de la famille et de la commune. Ce tableau de notre histoire, qui va de Philippe le Bel à la Révolution française, est digne de Guizot et d'Augustin Thierry, moins les erreurs que ces publicistes ont mêlées à leurs travaux. C'est R.ousseau qui nous a perdus : « Son venin a infecté la philosophie, le droit, les codes, les tribunaux, les tribunes, les journaux, les livres, et plus ou moins presque toutes les âmes dans notre malheureuse patrie, qui attend des miracles, et refuse de vomir le poison ; qui maudit ses souffrances, et caresse son mal ; qui a peur du socialisme, et nourrit toutes les erreurs qui le rendent inévitable ; qui ne sait plus d'où vient le droit, et veut pourtant être libre ; impatiente du joug, et née pour la servitude ; jouet des étrangers ou de ses maîtres, l'effroi et la risée du monde, et qui rejette les conditions de la vie sans se résigner à mourir » (1).

Suit une vigoureuse et très scolastique dissertation sur le droit, bien fouillée, dans sa nature, sa source et ses rapports avec le devoir. L'éminent écrivain, toujours à la question, conclut contre le libéralisme, qui reconnaît des droits à l'erreur comme à la vérité ; contradiction choquante, aussi profonde que celle qui consisterait à mettre en présence et au même rang l'être et le non-être. Il relève à nouveau l'illusion des catholiques, qui ont voté l'égalité des droits pour l'erreur et pour la vérité, sans s'apercevoir que l'erreur finit tôt ou tard par opprimer la vérité, comme l'his-

(1) Chap. IX.

toire le démontre. Plus avisés, les mécréants n'ont pas fait de l'égalité des droits un idéal, mais un moyen pour atteindre le but que l'on sait. A leur école on peut apprendre quelque chose (1).

Cependant l'Etat est limité dans l'exercice de sa souveraineté. Tant qu'il reconnaît la souveraineté de Dieu audessus de la sienne, il trouve dans sa religion un frein à ses caprices. Il est encore contenu par d'autres institutions, qui sont de Dieu elles aussi ; telles sont l'Eglise, la famille avec les trois libertés saintes du mariage, de l'enseignement et du testament, auxquelles il faut ajouter la liberté d'association : autant de barrières qui ne permettent pas à l'Etat de tout absorber. L'Etat païen créa l'esclavage antique, fruit cruel et logique de sa divinisation. C'est l'Eglise qui a aboli l'esclavage ; l'Eglise est la mère de la liberté : elle l'a apportée sur la terre avec la vérité et la charité. La liberté moderne, la liberté de l'erreur est fausse ; elle est destinée à tuer la liberté, et à ramener l'esclavage chez les nations. Ce travail à rebours est déjà commencé par la Révolution : il s'achèvera. « Ah ! laissons aux mécréants le champ libre ; qu'ils appliquent leurs doctrines. S'ils deviennent les maîtres, ils aboliront d'abord Dieu, puis la dignité de nos personnes faites à son image ; et du premier coup, l'essence même de l'esclavage revivra, pire que dans les vieux siècles. Alors l'esclavage deviendra aussi universel que le suffrage ; et la masse des citoyens ne sera plus qu'un troupeau d'esclaves sous le fouet des démagogues, entre le dépôt de mendicité, l'usine, la caserne et le bagne ». Ceci fut écrit en 1875 : le lendemain la prophétie se vérifia et elle continue (2). Mais l'illusion des modernes est incurable; ils se croient libres parce qu'ils ont la liberté du mal.

(1) Ibidem.

(2) Chap. XI.

Au fond, c'est la rage de l'égalité qui les dévore : quoi qu'ils en disent, le goût de la liberté est chez eux au second plan.

Puisque l'Etat n'est pas la source, mais le prolecteur des droits que Thomme tient de la nature, il ne crée pas le droit de propriété, cette base essentielle de la personne humaine, de la famille et de la société. Bentham, Hobbes, Rousseau, Montesquieu lui-même, ont erré : ils ont été des rêveurs, des romanciers, non pas des juristes philosophes. Les publicistes qui ont défendu la propriété, tels que Thiers, Jules Simon et autres, ont dit des choses raisonnables, qui ne sauveraient pas ce principe tutélaire à elles seules; il n'y a que Le Play qui l'ait assise sur une base solide, en l'appuyant sur le Décalogue. La propriété est de droit naturel. Cette doctrine, promulguée par Moyse, est démontrée ici par des considérations irréfragables. L'Etat sans Dieu, qui aboutit à la tyrannie, engendre encore fatalement le communisme et le socialisme, systèmes de révolution vieux comme le monde, réchauffés chez nous depuis 1789 : Saint-Simon, Fourrier, Pierre Le Roux, Proudhon, Louis Blanc en sont les théoriciens les plus célèbres en France.

Ce qu'il faut remarquer sur cette question brûlante, qui fait danser le sol sous nos pas, c'est la part qui revient aux libéraux, et la responsabilité qui pèse sur eux devant l'hisloire. La logique les mène là : c'est leur péché, ce sera leur châtiment. Sans Dieu, l'autorité vacille entre leurs mains débiles ; sans Dieu, la propriété perd sa base la plus ferme. Que répondront-ils aux foules ameutées, ivres d'orgueil, affamées de jouissances, qui viendront, en un jour de colère, au milieu d'une crise sociale, poussées à l'insurrection par les démagogues qui veulent en profiter, pour leur dire : Puisqu'il n'y a pas de Dieu, c'est nous qui sommes les maîtres ; ce sont nos suffrages qui vous ont portés au pouvoir ; rendez-nous la souveraineté qui nous appartient et dont vous n'avez que le dépôt. Nous demandons à

entrer en partage des Ijiens dont vos lois assurent le monopole à un petit nombre, et dont nous n'avons que les miettes. Nous avons assez soulTert : à notre tour de nous asseoir au banquet de la vie. Place aux déshérités, place aux martyrs de l'ordre cimenté avec nos sueurs et notre sang, ce On se flattait d'échapper à Dieu et de jouer le peuple, de maintenir l'erreur dans les proportions utiles moyennant la force et la ruse, en tenant l'Eglise asservie et muette, en exerçant le monopole de l'enseignement supérieur, en rendant impossible de professer une autre doctrine que celle du droit libéral : cela dure ce que cela peut. En vérité les libéraux sont des socialistes qui n'osent pas conclure ; mais la conclusion sera terrible quelque jour. L'Etat moderne finira, j'en ai peur, par le pétrole socialiste. Haï de Dieu et des hommes, comme Sodome et Gomorrhe gorgées de biens, violatrices insolentes de la loi naturelle et divine, pourquoi n'aurait- il pas le sort de ceux qui habitaient la vallée du Jourdain ? Il périra comme eux par le feu combiné du ciel et de la terre, et ce sera justice ». Vingt fois dit — non pas toujours avec la même éloquence — il faut le répéter encore, pour servir d'avertissement aux bourgeois égoïstes qui n'en profiteront pas.

L'Etat, établi de Dieu pour protéger tous les droits, doit faire justice de ceux qui les violent au dedans et au dehors : ce n'est pas en vain qu'il porte le glaive. En traitant ce sujet, vaste par lui-même, sous tous ses aspects, l'éminent écrivain reconnaît à l'Etat le droit de punir l'erreur, à rencontre de l'école libérale, qui laisse passer l'erreur abstraite, et n'approuve la répression que lorsque l'erreur a reçu un commencement d'exécution et qu'elle trouble l'ordre public. Tout ce qu'il y a de court, d'illogique et de périlleux dans cette politique, à laquelle nos tristes expériences donnent un formel démenti, n'est pas à relever. Mais il fallait venger le passé de l'Eglise, calomniée par les libéraux

rationalistes, lâchrie par les liboraux catholiques. Le princi{)e du droit sauvegardé, on convient que son usage dépend des circonstances, et qu'il peut se rencontrer telle situation où, pour éviter un plus grand mal, l'Klal tolère l'errrMir qu'il ne pourrait réprimer sans nuire à Jinlérêt général.

Cela dit, la doctrine exposée pliilosopliiquement dans tout l'ouvrage est démontrée conforme au SijUabus, à l'encyclique Quanla cw/vt et aux Décrets du concile du Vatican. Après un résumé très serré, on conclut que le libéralisme est une hérésie aussi monstrueu.se que le paganisme. Car si celui-ci niait le dogme de la création, celui-là nie les droits de Dieu créateur; et si l'un peut être défini l'idolâtrie ou la religion nationale, l'autre peut être appelé l'irréligion nationale. Ce rapprochement, qui paraît forcé, est vrai à la lettre pour le libéralisme ab.solu. Ainsi il demeure ét-abli que le libéralisme, en s'émancipant de Dieu, viole toutes les lois de l'ordre naturel qui peuvent se résoudre en une seule : la souveraineté de Dieu, Le libéralisme qui est .son antithèse, c'est la .souveraineté de l'homme.

Mais l'ordre naturel conduit à l'ordre surnaturel. Ce rapport est indiqué très scolastiquernent, avec une solidité de doctrine et une profondeur de vues dont nous sommes déshabitués à notre époque : s'il n'y a pas un public pour apprécier ce genre de mérite, il reste une élite qui comprend et qui récompen.se les grands philo.sophes. C'est la théologie qui succède à la philosophie dans l'oeuvre de l'abbé Chesnel. C'est toujours le point de vue social : après la .société humaine, c'est l'Eglise en face de l'Etat. Ici encore le libéralisme gâte tout.

Le second volume de l'ouvrage de l'abbé Chesnel n'offre pas l'intérêt du premier, dont il est lacontinuation logique. L'ordre surnaturel, forme initiale et suprême de la souveraineté de Dieu sur ses créatures, a pour expression ici-

bas l'Eglise catholique. Pour déterminer les rapports de l'Eglise et de l'Etat, il fallait bien connaître les deux forces en présence. Néanmoins il valait mieux supposer l'Eglise, avec son origine et ses droits, comme postulat de la controverse ; car le traité qui lui est consacré ici est trop court comme œuvre Ihéologique, trop long comme prémisse d'apologétique. Au demeurant, la vraie doctrine des rapports de deux puissances est vigoureusement exposée. Le parallélisme, ou le manichéisme politique, y est combattu contre les déistes, les protestants et les politiques libéraux ; la subordination de l'Etat à l'Eglise, dans l'ordre spirituel, y est mise en pleine évidence. Le traité se déroule à travers les questions ardues du pouvoir indirect des papes, de leur puissance temporelle, des concordats, des Organiques en France. Toutes les solutions sont étudiées à la lumière du Syllahus et des Décrets du concile du Vatican.

Le chapitre final mérite de fixer l'attention : à lui seul il vaut tout l'ouvrage. Nous y trouvons la définition nette et précise du libéralisme, ce grand inconnu des récentes controverses : « incompétence de Dieu et de son Eglise dans les choses humaines ; pleine indépendance de l'homme dans ses propres alîaires, surtout dans le gouvernement de la vie sociale: voilà le libéralisme, vaste erreur et très profonde, qui s'attaque à Disu d'abord et à sa souveraine providence, pour renverser sûrement l'Etat et l'Eglise» (1). — Nous tenons le Prothée. Dans le sens philosophique le plus élevé, le libéralisme est aussi ancien que le monde: l'orgueil fut son berceau. Il apparaît dans l'histoire moderne sous trois formes, qui sont : le gallicanisme, le protestantisme et le libéralisme proprement dit, les trois anneaux du serpent de l'erreur, qui s'allonge dans nos annales françaises, de Philipe le Bel à la Révolution de 1789. Entre ces trois formes

(1) Vol. n.

d'erreur il y a sans doute des nuances ; quand on compare le gallicanisme au libéralisme révolutionnaire, on crie à l'injustice d'un pareil rapprochement. A coup sûr, ni Philippe-Le-Bel, malgré sa malice, ni Gerson, ni Rossuet, le rédacteur des (}i(oire-/lr(*c/es, n'avaient prévu ni voulaient les conséquences de leur système. Ici, on n'envisage que les idées pures, en écartant la question des personnes. A ce point de vue, on ne peut pas nier que le gallicanisme ne soit une forme de libéralisme, puisqu'il tendait à soustraire l'Etat à la juridiction et aux salutaires influences de l'Eglise.

Maintenant le libéralisme est-il une hérésie stricto sensu ? — Le libéralisme des déistes et des athées mérite cette censure majeure : l'inventaire des erreurs qu'il contient, rapprochées des condamnations de l'Eglise le démontre surabondamment. Le libéralisme catholique est mis à part: sans l'assimilera ses congénères, notre Apologiste le silhouette une fois de plus ; il trie les vérités que ses partisans défendent avec éclat : il signale, à travers les services rendus, les erreurs caressées, les périls encourus ; il réveille quelques souvenirs d'histoire contemporaine peu flatteurs pour leur école, l'illusion de a l'Eglise libre dans l'Etat libre», que l'Italie s'est chargée d'interpréter. Il termine ainsi : « Espérons enfin que le catholicisme libéral, plus respectueux que jamais envers l'Eglise, ne défendra plus les idées modernes, les intérêts modernes, les institutions et les pratiques modernes, en perdant de vue les droits de Dieu, la législation divine et canonique, la doctrine révélée et l'honneur de l'Eglise catholique ».

Parce que l'éminent écrivain a considéré le libéralisme principalement au pointde vue social, en jetant un coup d'œil mélancolique sur l'état des esprits, il s'adresse aux politiques : « Après tant d'essais infructueux, tant de combinaisons avortées, tant d'espérances démenties, tant de mécomptes, les politiques deviendront-ils plus humbles dans leurs pensées,

plus modérés dans leurs discours, plus équitables envers l'Eglise et le Saint-Siège ? L'équité le demande et même l'intérêt de leur propre fortune, si souvent engloutie dans le sable mouvant où ils voudraient établir des institutions politiques durables. Reste à savoir quand luira ce grand jour, si notre siècle en pourra saluer l'aurore, ou s'il consolera dans trois ou quatre cents ans ceux qui viendront après nous souffrir, travailler, combattre et rendre témoignage à la vérité. Bien d'autres choses, sans compter cette grande date, demeureront impénétrables, voilées pour nous. L'espérance, qui ne laisse sans consolation aucun de ceux qui traversent le temps plein d'amertume et d'angoisses où nous sommes, cette espérance même ignore beaucoup plus de choses qu'elle ne peut se flatter d'en connaître... Peut-être qu'à la suite de catastrophes inouïes, les nations affolées de terreur feront tout à fait silence pour laisser passer la justice de Dieu ; et les droits de l'homme, le nom de l'homme, qui avaient rempli tout seuls la terre, au mépris du Créateur, n'oseront plus se faire entendre ». C'est la pensée de Bonald éloquemment commentée : « La Révolution qui a commencé par la déclaration des droits de l'homme s'achèvera par la proclamation des droits de Dieu».

L'abbé Chesnel se proposait d'ajouter un volume d'histoire aux deux volumes qui ne touchent qu'à la doctrine, pour chercher la vérification de cette doctrine dans les faits. Son œuvre est restée inachevée, belle quand même. J'ai lu la 1'-'= édition, datée de 1875-'1879,prise en librairie en 1896.Fautil conclure de là que l'ouvrage n'a pas été réimprimé? c'est assez vraisemblable : Hahent sua fata UhelU.Le public très liseur de notre fin de siècle manque à un livre de haut vol, surtout quand il va contre les courants de l'opinion. C'est un rude métier que celui de redresseur de torts. Eh ! qu'importe? l'abbé Chesnel, ravi jeune encore à l'Eglise qu'il défendait avec tant de science et d'amour, restera

dans notre liltéralure ecclésiastique comme un théologien instruit, un penseur de marque ; et à travers les aridités de la méthode scolastique, qu'il maniait si vigoureusement, il s'est révélé écrivain, en jetant çà et là dans son œuvre, des pages colorées, émues, éloquentes, qui rappellent un peu celles de de Maistre et de Donoso Cortès.

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