CHAPITRE XVIII Jules Morel
Jules Morel naquit à Angers en 1807. C'était une âme vendéenne, qui avait toutes les qualités de sa race, une race quelque peu démodée en cette fin de siècle, q.ui peut servir de repoussoir aux défaillances dont nous sommes les témoins attristés, et qui demeurera grande dans l'histoire. Si Jules Morel était né vingt ans plus tôt, parvenu à l'âge d'homme sa place était derrière Charette, Cathelineau et Laroche Jacquelin. Il n'aurait pas manqué au rendez- vous ; le fusil en bandoulière, franc-tireur des halliers, embusqué dans les taillis du Bocage, il aurait visé droit et frappé jusle, avançant toujours, séduit par le danger, et ne reculant jamais. Un vrai chouan. Ce qu'il ne fit pas avec la poudre, il le réalisa avec la plume. Sa vie fut un combat perpétuel.
Dès sa jeunesse, il se rangea du bon côté en devenant le champion des doctrines romaines. A cette date, il y avait quelque mérite, en France, à prendre cette attitude hardie. Nous qui sommes venus plus tard, nous n'avons eu qu'à suivre la voie que d'autres avaient tracée : honorons la mémoire des ouvriers de la première heure. Pendant trentesix ans Jules Morel collabora à V Univers, le journal des luttes épiques. Fidèle à son école jusqu'au bout, il resta personnel, indépendant des hommes ; il combattait par côté et pour son compte. En doctrine, il fut pour les formules intégrales, qu'il ne laissait pas sur le papier, et qu'il aspirait à appliquer à la société moderne, malade du mal contraire. La célèbre distinction de la Thèse et de V Hypothèse, qu'il admettait dans l'analyse scolas tique de la question, n'allait guère
à son tempérament. La loyauté du caractère s'unissait chez lui à la vaillance, que les prud'hommes de l'époque appelaient d'un autre nom. Au plus fort de la bataille, dans les mêlées les plus ardentes, il gardait son sang- froid et sa bonne humeur. Peut-être était-il légèrement frondeur; il raillait volontiers, et trouvait vite le ton goguenard. Il recevait les coups allègrement, il les rendait avec usure, mais sans malice. On aime chez un écrivain cette allure très fran- <:aise.
Ce bretteur que fut Jules Morel eut affaire à peu près avec tout le monde : on compte ses campagnes par ses années, ■égratignures comprises. En 1861, quand l'abbé Godart publia sa brochure : Les Principes de 89 et la doctrine catholique, qui trouva accueil dans un certain milieu aussi chrétien qu'académique, il la dénonça sur le champ. Rome lui donna raison en mettant le factum à l'index. Trois ans plus tard, en 1864, ZeSy^^atiis condamnait toutes les propositions qui avaient été relevées chez le trop moderne théologien. En 1878, à propos de Galilée, dont l'histoire a été faussée avec une obstination qui n'a d'égale que l'ignorance ou la mauvaise foi, il réfuta M. Joseph Bertrand de l'Institut et M. de Lépinois. Cette même année, il s'adressa au célèbre jésuite Curci sur la question romaine {Il moderno dissidio), et à l'abbé Guthlin, l'auteur de La crise, l'Allemand naturalisé à Orléans, qui écrivait pour autrui ncl caso. L'Inquisition, ■ce sujet ressassé, auquel les publicistes reviennent avec complaisance, malgré les solutions fournies par la science historique, fut l'occasion d'une rencontre assez sérieuse avec Mgr Ileffelé, évêque de Rothenbourg, Lacordaire, l'abbé Perreyve et quelques autres. Il intitula la pièce : Les Incartades libérales. On voit que notre Apologiste ne demandait pas à ses adversaires : Combien êtes-vous? pas plus qu'il ne regardait à la mître qui ceignait le front de celui-ci, ou au nimbe de gloire qui rayonnait sur la tête de celui-là ; il allait
toLil droit devant lui pour la saine doctrine. Un autre jour, c'est Savonarole, le roi de Florence, en révolte contre Alexandre VI, et canonisé quand même par le P. Ceslas Bayonne, dominicain, qui l'attira en champ clos.
Mais Jules Morel fut surtout le champion de l'intégrisme contre les catholiques libéraux. C'est cette religion amoindrie qu'il prit à partie, et qui devint l'objectif de ses plus nombreux travaux : c'est là qu'il a dépensé le meilleur de son intelligence et de son âme. Son intransigeance ne s'accommodait pas des nuances ; il étouffait dans les opinions moyennes, enlizé dans les fondrières entre l'erreur extrême et l'extrême vérité.
En 1874, il lançait sa brochure barbelée contre «TinscriptiondeLa Roche en Brenil)),qui lit tant de bruit à l'époque, et qui ressemblait fort au programme d'un certain parti, rédigé en latin, en style lapidaire, et gravé sur le marbre, ad j)cvpeluam rei memoriam. Il n'épargna personne, ni Montalembert, ni Cochin, ni Dupanloup, dont les noms étaient sur la fameuse plaque. Il n'oublia pas Alfred de Falloux, qui était de la fête : c'est avec lui qu'il a rompu des lances le plus fréquemment.
C'était un type qu'Alfred de Falloux. Dans son école, si riche en talents de tout genre, où se rencontraient les vertus les plus éclatantes, l'élévation des caractères, la distinction des manières, un ardent patriotisme uni au sincère amour de l'Eghse, chaque écrivain avait sa marque : Montalembert en était l'orateur, de Broglie l'historien, Foisset le conseil, Lacordaire l'éblouissant théoricien, Dupanloup le pontife: Alfred de Falloux en était le diplomate. Il avait les qualités de son rôle: doué d'une intelligence supérieure, avec une très haute culture, que ses détracteurs ne lui ont jamais contestée^ il était d'un tempérament froid et mesuré, avec des passions d'esprit qui bouillonnaient dans sa lymphe. S'il ne fut pas toujours maître des situations qu'il voulait dominer en les
dirigeant, il était maître de lui et de sa parole. Orateur remarquable à la tribune, il se révéla homme d'Etat ; il tini tète aux orages parlementaires, avec moins d'éclat peut-êtreque Lamartine, mais avec une vigueur courageuse dont lesouvenir est resté. La nature lui avait accordé les dons qui font le négociateur : l'acier de sa volonté cachait une étonnante souplesse, avec l'art des distinctions et des nuances. A une époque difficile, au milieu des ruines amoncelées par la^ Révolution de 1848, il fut mêlé aux affaires et y laissa unetrace que le temps n'a pas effacée. Il a attaché son nom à la loi de la liberté d'enseignement, la plus avantageuse que les catholiques aient obtenue dans la seconde moitié de ce siècle. S'il partagea cette gloire avec bien d'autres, la meilleurepart lui revient : on ne la lui dispute pas.
La réputation d'homme d'Etat dont jouissait Alfred de Falloux s'est obscurcie peut-être en certaines rencontres. On lui a reproché d'avoir adhéré au gouvernement de Napoléon III sans sincérité, en acceptant un portefeuille. A notre époque tourmentée et instable, qui établit chaque matin ses institutions sur le sable mouvant, l'esprit de tolérance s'est introduit dans l'opinion ; on ne range pas toutes les évolutions parmi les félonies: on fait la part large aux nécessités d'une situation anormale. Beaucoup ont abusé de cette tolérance, dont ils ont fait un vrai permis de chasse^ pour courir après les dignités et les profils vulgaires qu'elles procurent, sans conviction, sans dévouement, se livrant avec impudeur à l'exploitation des circonstances et des malheurs de la patrie. D'autres ont des visées plushautes et avouables : en réservant leurs préférences et leurs espoirs, ils ont voulu mettre leurs talents et leur activité au service des intérêts publics ; quand les pouvoirs légitimes sont par terre, selon un mot célèbre, il y a encore la France : ce n'est pas un péclié contre l'honneur de travailler à la. sauver, Alfred de Falloux était de ceux-là. Il profila de son.
passage aux affaires pour donner à l'Eglise des évoques qui ont été sa gloire et son plus ferme appui jusqu'à hier, et en faisant prévaloir ses droits pour des questions d'ordre temporel qui n'étaient pas sans importance. Mais il porte devant un certain public, peut-être porlera-t-il dans l'histoiro, la responsabilité de l'échec de la restauration de la Monarcliie après la chute de l'Empire. Il travailla à la fusion des deux branches de la Maison de France; malheureusement il fut un de ceux qui posèrent la question du drapeau. On sait le reste.
Chez Alfred de Falloux le politique peut être diversement apprécié : ici il n'est pas absolument justiciable de la théologie : Jules Morel ne s'adressa jamais qu'au porte-enseigne du catholicisme libéral. Sur ce terrain il devient protéiforme; on n'ose pas dire qu'il se déroba — il avait trop de virilité pour fuir — mais il ne se dessina pas nettement. Dans les ouvrages que nous possédons de lui, il n'a pas abordé une seule fois de front la thèse du libéralisme : Ulùstoire de Louis XVI, surtout V Histoire do S. Pie V, lui en fournissaient l'occasion naturelle. Le procédé de Montalembert était différent : beaucoup le préfèrent. Dans l'introduction des Moines d'Occident, il pousse la formulation de sa pensée jusqu'à la témérité ; à Malines, il prononça les discours dont on connaît le retentissement. De Falloux a écrit trois volumes, et nous ne savons pas au juste son idée; à Malines, il approuva les tirades de son éloquent ami par sa présence; il ne les aurait pas laissé tomber de ses lèvres. Malgré cette réserve, on a saisi par à peu près sa théologie. Il l'a distillée goutte à goutte dans certains écrits, tels que La Co7itre-Révoliition, en réponse à un discours de M. de Mun ; et encore : Le parti catlwlique : ce qu'il a clé, ce qu'il est devenu. C'est dans le Correspondant que l'on recueille les symptômes, pour ne pas dire les preuves, de son esprit libéral. En résumé, on ne le calomnie pas quand on dit
qu'il aima 89 moins 93, et qu'il caressa toute sa vie a le 89 de l'Eglise » : que le mot soit authentique ou non, la chose est acquise aux déhats.
C'est ce génie particulier, un peu mixte, qui assura à Alfred de Falloux tant d'influence dans son école : il en était l'âme ; quand on ne le voyait pas, on le sentait dans la coulisse. Ses succès — si on peut employer cette expression pour des efforts qui ont fini par l'avorlement sur toute la ligne — l'ont exposé à une autre accusation, la plus cruelle pour un homme de sa valeur, celle d'avoir manqué de loyauté, et de mériter le jeu de mots que ses détracteurs se sont permis sur son nom. Il en coûte de souscrire à ce jugement sur un gentilhomme, de récente noblesse sans doute, mais qui portait sur toute sa personne une distinction un peu marmoréenne, avec je ne sais quoi de fier, de presque dédaigneux, qui ne gagnait pas la sympathie et forçait le respect. Les faits sont plus décisifs que l'allure : sont-ils prouvés ?
A ses qualités, qui étaient celles d'une nature supérieure, à ses défauts — il en avait — il joignait une religion bien au-dessus de la foi commune : il y avait chez lui de l'ascète. On ne lit pas sans émotion ce qu'il a écrit sur M"""^ Swetchine, dans les préfaces qui précèdent Les Méditations de cette femme illustre, dont il fut l'éditeur, avec autant d'onction que d'attachement, détaillant ses pratiques journalières, depuis le bréviaire jusqu'au chapelet de la bonne mort, avec un langage qui trahit le grand chrétien autant que l'homme délicat et judicieux. Ceux qui l'ont vu dans la cathédrale d'Angers, agenouillé dans un recueillement profond, ou montant à la Table Sainte, les mains jointes, les yeux baissés, n'ont pas oublié cette figure pâle, ce front haut, la composition de tout son être, qui en faisaient une statue priante. On pense involontairement à Arnaud d'Andilly, en écartant l'odieux d'un pareil rapprochement avec le solitaire
de Port-Royal, qui ne communiait pas à Pâques, et dont l'âme n'avait d'autre aliment spirituel que l'orgueil. C'était une personnalité qu'Alfred de Falloux. Dans son dernier pèlerinage à Rome, Léon XIII lui fit un accueil exceptionnel. Il l'admit à sa messe; là, debout sur le marche-pied de l'autel, le Pontife prit la main du gentilhomme angevin prosterné à ses pieds, et la plaçant sur sa poitrine, il se tourna vers l'assistance privilégiée qui l'entourait, en disant: i Messieurs, je vous le déclare, Alfred de Falloux •est un grand chrétien. » Cette scène a été reproduite à peu près en ces termes dans le Correspondant.
La polémique, qui gâte quelquefois les hommes les meilleurs, les montre sous un angle faux. Les thésistes se passionnent; ils travestissent leurs contradicteurs, de bonne foi -s'ils ont honnêtes, par calcul s'ils ne le sont pas. La galerie, qui les voit aux prises dans des joutes brillantes, ne les aperçoit qu'à travers la poussière qui obscurcit l'air et change les lignes des visages. Considérés dans leur vie privée, les calomniés apparaissent sous un jour nouveau. 11 faut attendre que la poussière tombe et que l'atmosphère soit redevenue calme et sereine. Voilà pourquoi c'est à l'histoire qu'appartient le dernier mot, ensuite à Dieu. Les hommes ■sont pétris de contradictions, faits d'ombre et de lumière; des lacunes regrettables se concilient chez eux avec les plus belles qualités.
Tout ce prestige n'arrêta pas Jules Morel. Il habitait la même ville qu'Alfred de Falloux ; et c'est là, ou de Paris pendant ses absences, qu'il lui adressait ses Lettres, la forme la plus directe et la plus personnelle de l'attaque. 'Entre ces deux antagonistes la lutte semblait inégale, si on ne tient compte que de leurs influences respectives. Ne forçons pas les comparaisons pour le plaisir de produire un eiïet de rhétorique. Tout de même un abbé presque obscur •en dehors du monde ecclésiastique, en face du gentil-
homme connu dans la haute société, à l'Académie, dans les revues à la mode, dans les comités politiques, dans les cercles mondains, qui avait une position de fortune considérable et un passé glorieux, semblait amoindri. Heureusement qu'on ne prend pas mesure sur les personnes, mais sur les causes ; la bonne cause était celle de Jules Morel, le champion du catholicisme intégral, du Syllabus, qu'il avait savamment commenté, et qui ne partagea pas les illusions, généreuses sans doute et plus imprudentes encore, d'une certaine école.
Dans la polémique, Jules Morel, sans être acerbe, était piquant ; il se passait l'ironie, et ne retenait pas ordinairement le trait capable de caresser désagréablement l'épiderme des écrivains solennels enveloppés dans les formes académiques, et des hommes du monde accoutumés aux manières courtoises et cérémonieuses des salons. La liberté de son allure, qui n'allait jamais jusqu'à l'inconvenance, n'était pas pour plaire à Alfred de Falloux, qui gardait sa pose, renfermé dans un silence un peu hautain, et n'était pas insensible aux coups d'épingle de la critique, d'où qu'elle vînt. Il faut plaindre les hommes publics doués d'une trop grande nervosité.
Du reste, Jules Morel n'épargnait personne, pas même ses amis. A plusieurs reprises, il releva chez l'évèque de Poitiers son extrême ingéniosité dans l'emploi des textes de rÉ(;riture sainte— un procédé qui n'excluait pas la recherche, et qui laissait l'auditeur froid— son génie un peu grec, et quelques défaillances à l'heure des grandes épreuves. Un jour il rompit en visière avec Louis Veuillot, ce maître justement redouté. Le rédacteur en chef de l'Univers fut bon prince: il continua à son compagnon d'armes l'estime qu'il lui avait vouée.
Quand Jules Morel eut fini avec les catholiques libéraux — si l'on peut dire qu'on a fini avec une pareille question
— il se tourna d'un autre côté ; car pour lui, vivre c'était combattre. Il écrivit son traité sur Le prêt à intérêt, où il dénonce la haute banque et les pratiques usuraires en honneur dans le monde financier. Les bons juges dans la matière ont loué ce travail, où le courage ajoute encore au mérite d'une orthodoxie rigide. A la même époque, d'autres théologiens en renom se montrèrent plus complaisants pour des opérations que les complicités de l'opinion ne sauraient justifier, et que Léon XIII a depuis stigmatisées dans l'encyclique i?eriO)i novarum. Jules Morel a été le casuiste de la question brûlante dont Drumont a été l'éloquent publiciste. Ainsi se rencontrent sur le même terrain des hommes qui ne se connaissent pas, et entre lesquels il n'y a d'autres liens que la passion de la vérité et l'amour deshumbles, exploités sans pitié par les financiers voleurs.
Notre Apologiste se résuma dans un ouvrage en deux volumes intitulé: La Somme des catlioliques libéraux, qui contient tous les travaux fragmentaires qu'il avait exécutés. C'est le monument de sa vie.
Jules Morel fut jeune et vaillant jusqu'au bout. Dans cette nature, que tout le monde ne prit pas au sérieux, bien à tort, il y avait des contrastes charmants ; ainsi ce batailleur était mystique : c'est le rayon de miel dans la gueule du lion. Il était tiertaire du Carmel, et dévot à sainte Thérèse avec l'enthousiasme d'un Espagnol. Vers la fin il laissa pousser sa barbe, ce qui donna à sa tête je ne sais quoi de biblique. Freppel, le grand évêque d'Angers, disait de lui : C'est un homme. Il prononça son éloge le jour de ses funérailles. Dans le groupe des apologistes qui ont combattu pour les saines doctrines à notre époque, et qui ont encouru l'impopularité qui s'attache au courage au milieu des défaillances générales, Jules Morel demeure une figure originale. Tout d'une pièce, hardi, téméraire si l'on veut, non pas par les idées, mais par l'allure, il est encore attachant.
Armé à la légère, il combattit en simple vélite. D'autres ont laissé des œuvres plus monumentales ; les dignités dont ils furent revêtus leur permirent de prendre part aux affaires de leur temps et d'exercer plus d'influence ; au milieu de toutes ces célébrités, il garde sa place. Il possédait une science dont ses écrits ne sont pas la mesure. Mais la science n'est pas l'unique titre au souvenir de la postérité : la vaillance en est un autre : non pas le moindre.
Après soixante ans de travaux et de combats pour la Sainte Église, Jules Morel était chanoine honoraire d'Angers : cette hauteur n'est pas vertigineuse. Yers la fin de sa carrière, à Paris, quelqu'un dénonça ses services à Rome : il fut créé consulteur de l'Index, un honneur qu'il partagea avec bien d'autres qui ne le valaient pas. Verser sa sueur et presque son sang sur mille champs de bataille et mourir simple soldat: cette destinée est belle, quoique peu enviée.