‹ Les apologistes français au xixe siècleChapitre 5 sur 44 · CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

CHATEAUBRIAND

Chateaubriand est un apologiste. Ce titre donné au célèbre écrivain étonne d'abord. On est plus porté à le ranger parmi les poètes, tout au plus parmi lespublicistes qui ont mené de front des genres variés. A la réflexion, on " découvre que ce poète, qui fut orateur, historien et homme d'État, était encore apologiste. Lui-même s'est posé comme tel, et il a justifié ses prétentions par ses œuvres. C'était une façon distinguée de faire profession de foi, et de dire quelle cause il allait défendre. Né dans un siècle sceptique et corrompu, légèrement atteint par la contagion des idées circulantes. Chateaubriand avait gardé la foi bretonne. Sa famille l'avait payée de son sang ; survivant de ces saintes victimes, il voulut la défendre par la plume du fond de l'exil ; ne pouvant pas lui donner sa tète, il joua sa popularité. Cette altitude était chevaleresque.

Parce qu'il fut toujours plus que poète, il connaissait parfaitement l'histoire de l'apologétique. Il a dressé la classification des méthodes employées pour combattre les attaques dirigées contre le christianisme: hérésie, sophismes, ironie; voilà les formes séculaires de l'erreur. Il ne faut pas les repousser avec les mêmes armes. Les hérésies et les sophismes lui paraissaient épuisés: il avait raison, à ne considérer que l'état des esprits en France après la Pvévolution. L'ironie était alors le genre le plus redoutable ; celui que Voltaire avait employé avec un succès trop réel. Ce génie du mal travestit le christianisme qu'il ne pouvait pas réfuter ; il en dessina la caricature, et il la présenta aux éclats de rire des académies

et des salons, en attendant que la foule entrât en scène. Chateaubriand confesse l'infériorité de l'apologétique dans la seconde moitié du xyiii" siècle. Antoine Guénée est le seul écrivain auquel il rende hommage, le seul qui eût la note vraie pour tenir tête à l'esprit moqueur des philo.sophes. Mais la voix du spirituel abbé, couverte par la tempête, resta sans écho. C'est à ce moment qu'apparut le nouvel apologiste, avec une armure nouvelle, celle qui convenait à la situation. Les hommes sortent des milieux ; mais la Providence ne reste pas étrangère à leur avènement.

L'œuvre apologétique de Chateaubriand est tout entière dans Le Génie du Cliristianis))ïe, dont il ne faut pas séparer Les Martyrs, ce poème épique des luttes et des victoires de l'Église sous Dioclétien, qui n'est que la mise en scène des doctrines exposées. Le titre seul indique la pensée de l'écrivain : c'est (( le génie » du christianisme qu'il va dessiner,, c'est-à-dire sa physionomie, ses contours, le souffle qui sort de lui, la trace qu'il a laissée en passant dans l'histoire, ses créations, ses bienfaits, ses luttes et ses victoires.

Ici, pas trace de synthèse. L'auteur, qui n'est pas théologien, est à peine philosophe, dans le sens propre du mot. Il est penseur néanmoins : une douce philosophie circule comme une sève cachée sous le dessin général, jusque sous les couleurs de ses plus gracieuses peintures. C'est une œuvre analytique, où le christianisme est étudié pièce à pièce dans ses derniers détails. On remarque l'ampleur du cadre, qui en contient toute l'économie, depuis le dogme et la morale, la grâce et les sacrements — sujets à peine effleurés — jusqu'à la liturgie, les fêtes qui se déroulent dans le cycle de l'année chrétienne, et les ministres, aux formes si variées, qui en remplissent les sublimes fonctions. Ce que l'auteur appelle a la poétique du christianisme », qui forme à elle seule la moitié de l'œuvre, est la partie où les harmonies du christianisme avec les sentiments

élevés du cœur humain sont détaillées et peintes avec le plus de charme, capables de désarmer la haine et d'étouflér le rire chez ceux qui ne croient pas encore. C'est une succession de tableaux qui se déroule, où l'on voit défiler la Bible, Homère, la poésie, la littérature, l'éloquence, l'histoire la peinture, la sculpture, la musique, les pompes du culte, les pontifes, les moines, les chevaliers, les cathédrales, les tombeaux, les ruines; véritable féerie, qui nous transporte dans un monde d'apparence fantastique, qui est en réalité la vision de l'histoire, et pour la France, à travers des ruines amoncelées qui parlent encore, la vision de ce qui existait la veille.

Ici le christianisme est pris par le dehors. Creuser ses dogmes, analyser sa constitution intime, rechercher ses origines, établir ses bases scientifiquement par l'Écriture et la tradition, c'est affaire aux docteurs de Sorbonne, Manier les formules métaphysiques et les mettre d'accord avec les données de la révélation, c'est l'œuvre des philosophes. Ce sont les méthodes classiques. Chateaubriand invoque bien l'histoire, il fait appel au sens commun : avant tout il peint, et comme il dit lui-même, il chante. L'école va de la cause à l'effet ; lui remonte de l'effet à la cause : le christianisme est beau : donc il est vrai. Cet argument avait été présenté par les Pères et les apologistes, mais subsidiairement ; il venait après la démonstration par le dedans. Chez lui, il est principal et presque unique. Voilà la nouveauté.

Chateaubriand créait un genre ; cependant il avait des précurseurs. Pascal a écrit : « A ceux qui ont de la répugnance pour la religion, il faut commencer par leur montrer qu'elle n'est pas contraire à la raison ; ensuite qu'elle est vénérable et digne de respect ; après, la rendre aimable et faire souiiaiter qu'elle fût vraie, et puis montrer par des' preuves incontestables qu'elle est vraie (i). » Montesquieu

(l) Pensées.

mettait cette méthode en œuvre quand il disait : « Chose étrange, cette rehgion qui ne paraît destinée qu'à procurer à l'homme le bonheur du Ciel, lui donne encore la félicité ici-bas » (1). Il paraît qu'on accusa Chateaubriand de faire du naturalisme et de rabaisser l'apologétique, en prenant le christianisme par sou extériorité. Il répondit à l'objection en disant que l'apologétique est douée d'une grande -élasticité, car elle doit correspondre à tous les états d'âme des sociétés ; que lorsque l'esprit public tombe, si on veut le relever et le replacer sur les hauteurs, il faut bien s'in- <;liner vers lui, sans s'abaisser.

Depuis cette époque, on a un peu abusé du genre. La -chaire en particulier l'a peut-être trop généralisé, en l'appliquant dans des milieux qui ne demandaient pas cette dérogation. C'est ainsi qu'on nous a ressassé les avantages sociaux, même économiques, du christianisme. Chateaubriand est resté à une plus grande hauteur : il a décrit les harmonies du christianisme avec l'art, avec l'éloquence, avec l'iiistoire, avec la poésie ; il n'a pas touché au côté économique de la charité et de l'observation du dimanche : en somme, il était moins réaliste que nous. La question ouvrière n'était pas posée.

D'autres caractères rendent personnelle la manière de Chateaubriand dans l'apologétique. Ainsi il défend le christianisme des attaques dont il est le point de mire; mais il n'attaque jamais l'adversaire en le prenant directement à partie. Dans les pages sereines de son œuvre, on n'entend pas le cliquetis des armes ; c'est une sorte de contemplation douce, qui s'enivre de son objet, dont il cherche à rendre la beauté. C'est par la comparaison du paganisme antique avec l'athéisme moderne qu'il démontre la supériorité et la divinité du christianisme.

(1) L'Esprit des lois.

Il faut remarquer encore la manière psychologique, quilui est familière, et qui domine tous les autres moyens. Elle consiste à creuser le cœur humain, et à découvrir, par une analyse savante autant que délicate, le point de contact dela religion avec notre nature et les instincts cachés et sacrésauxquels elle correspond. En dernier ressort, c'est l'âmehumaine qui est prise pour juge entre le christianisme quis'offre et l'impiété qui le repousse. On peut fermer les livres, rester sourd aux démonstrations scientifiques des théologiens et des prédicateurs : comment étouffer les voix intérieures que l'apologétique a réveillées en nous ?

Maintenant, on comprend pourquoi dans le Génie duchristianisme il va si peu de métaphysique et de raisonnements dialectiques. Le tempérament de l'auteur l'explique : le but à atteindre en rend compte mieux encore. L'imagina^ tien et le cœur sont les deux facultés mises en jeu principalement : l'imagination peint, et la description nous charme ;. le cœur s'émeut, l'émotion nous gagne et nous commenç.on& à croire. Chateaubriand ne s'adressait pas aux esprits puissants, aux penseurs de profession, qui remuent les idéespures. Il atteignait les âmes sensibles, les artistes, les jeunesgens, les femmes, et avec eux la société cultivée. Les penseurs sont rares : à certaines époques on les cherche envain. Mais ils ne sont pas de bronze : ils sentent; la peinturedu christianisme peut les charmer et les mettre sur le chemin de la réflexion. Du reste, il y a un syllogisme caché sousles tableaux de l'apologiste poète. Avec un peu de bonnefoi, on pouvait le dégager et se rendre à l'évidence.

Parce que le style c'est l'homme, l'œuvre entreprise avec les moyens indiqués devait être exécutée dans un style nouveau. Ici encore Chateaubriand est un initiateur ; le littérateur passe après l'apologiste : il est permis cependant d'en parler. Il professait pour la littérature du xvii« siècle une admiration sincère; il fut jusqu'au bout un classique

convaincu. Dans sa vieillesse, il assista aux excentricités du romantisme de Victor Hugo; mais il sut résister au torrent. Il ajouta quelque chose à la langue du grand siècle. Cette langue, comme la monnaie depuis longtemps en circulation, était devenue fruste ; elle avait conservé sa clarté et sa justesse, ses qualités maîtresses ; en se polissant, elle avait perdu le relief et la vigueur. Chateaubriand emprunta à Bernardin de Saint-Pierre et à Rousseau des tons qui sortaient de la gamme traditionnelle; il mit dans son style plus de couleur, et une note de mélancolie qu'on a refusée à tort aux écrivains du siècle de Louis XIV ; comme si la mélancolie était une supériorité, non pas une maladie ; comme si la mélancolie, quand elle est un sentiment vrai, ne se rencontrait pas dans Racine, dans Bossuet, dans Pascal, même chez La Fontaine, le moraliste espiègle et rieur. Chez Chateaubriand, la mélancolie était l'écho des douleurs de la France déchirée par les factions,assassinée par lesbourreaux. Les plaintes qui s'échappent si souvent de sa plume ne sont pas le moindre attrait de sa prose enchanteresse. Parce qu'on abuse de tout, la mélancolie devint alors à la mode ; elle peut être un effet calculé. On a dit que Chateaubriand avait créé le genre appelé « littérature de saule-pleureur », et qu'il avait sacrifié le premier à ce genre ridicule. Je sais qu'on pleure quelquefois avec la tête. Que le maître ait versé quelques larmes d'imagination entre deux phrases, c'est possible. Mais d'une manière générale, il avait reçu de la nature le don d'émouvoir, parce qu'il était ému lui-même. On ne vise pas toujours à l'effet, quoiqu'on ait commis ce péché quelquefois.

Pour bien saisir l'opportunité du Génie du Cltrislianismef il faut recomposer par la pensée la société française de 1802, au lendemain du Concordat. Les temples étaient rendus au culte ; la religion reprenait ses cérémonies et ses pompes. Mais l'esprit voltairien n'était pas mort. Le peuple était

encore chrétien : le succès des missions prêchées clans toutes les grandes villes en était la preuve éclatante. Les soldats de l'émeute, les hommes de la Révolution, qui avaient promené partout le pillage, l'incendie et le meurtre, étaient une infime minorité, comme Taine l'a démontré mathématiquement. Mais les instituts étaient remplis de savants impies ; les assemblées politiques se composaient d'hommes imbus des préjugés de la veille ; la bourgeoisie victorieuse professait une égale haine pour la royauté et pour la religion ; l'aristocratie, encore fidèle à la royauté, n'était pas exempte de préjugés à l'endroit de la religion. Dans un pareil milieu, l'apologétique par le raisonnement avait un public à qui s'adresser ; néanmoins il fallait un Orphée pour apprivoiser les fauves, à côté du logicien qui se chargeait de les museler. Dans Les Natchez, il y a une scène admirable, qu'on n'oublie pas quand on l'a lue. Une tribu campe dans la savane. Tout à coup un serpent à la gueule enflammée, aux orbes tortueux, dont les écailles miroitent aux rayons du soleil, sort des grandes herbes, en menaçant de son venin la troupe confiante. A son approche, chacun se hâte de fuir. Un seul homme s'avance vers le monstre, et semble ne pas redouter son dard empoisonné. Il se met à jouer de la flûte ; et les mélodies qu'il exécute sont si harmonieuses, que le serpent s'arrête, comme magnétisé et vaincu par le charme. Chateaubriand est ce joueur de flûte, qui calme le serpent révolutionnaire, sans changer encore sa nature. Il fut attaqué et contraint d'écrire l'apologie de son apologétique. L'ennemi sentait que l'œuvreétaitpuissante autantque séduisante. C'était un hommage au talent de l'écrivain et à l'efficacité de sa méthode. Le Génie du Christia^iisme est encore lu, après un siècle bientôt écoulé ; il demeure un des joyaux de notre littérature, et un monument qui assure la gloire de notre apologétique dans la postérité.

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