CHAPITRE XIX
LE P. UBALD DE CilANDAY
L'œuvre apologétique du P. Ubald de Chanday a pour litre : Les trois Frances. C'est un des derniers traités composés sur le libéralisme: on peut le considérer comme un commentaire du Syllahus de 1864. L'Auteur en donne la division en ces termes : « Cet écrit est divisé en trois livres. Mais comme les deux Frances opposées, la France sataniqueetla. France catJioUqtie, sont mieux connues, on a donné de plus amples développements au second livre, qui traite de la France de juste milieu ou de la France chimérique ».
Le titre de l'œuvre est heureux ; il jette sur un sujet déjà fouillé dans tous les sens un air de nouveauté qui plaît, et semble le tirer du lieu commun. Ensuite il concrétise la doctrine, qui sous la forme des idées pures efTarouche aujourd'hui les esprits terre-à-terre; il la met en drame en la coulant dans l'histoire. Cependant il ne faut pas croire qu'ici les faits remplacent la doctrine. Ce titre a une signification qu'on devine, non sans tristesse : si la grande hérésie moderne est étudiée en France, c'est parce que nous avons l'honneur peu enviable de l'avoir inventée. Nous résistâmes mieux que d'autres nations de l'Europe à la révolution religieuse du XYI»^ siècle, dont le libéralisme procède ; et nous en avons subi les funestes conséquences plus que l'Angleterre, la Suisse, l'Allemagne et les pays Scandinaves. Par une logique à rebours, nous repoussâmes le principe, et nous avons poussé à bout ses effets avec notre tempérament extrême pour le mal comme pour le bien.
Ce n'est pas l'unique exemple de notre génie à surprises.
Mais nous ne gardons rien pour nous-mêmes ; nous naquîmes propagandistes: nous rayonnons sur le monde entier. C'est pourquoi après avoir inventé le libéralisme pour notre compte, après l'avoir formulé en philosophie, et appliqué à l'ordre politique et social en sécularisant nos institutions, nous voulûmes « qu'il fit le tour du monde ». Nous le portâmes chez nos voisins, au son des clairons et au bruit des tambours, au bout de la baïonnette de nos soldats victorieux. Ceci peut flatter notre amour-propre national : ce n'est pas notre meilleur titre de gloire. Si donc l'œuvre du P. Ubald a la France pour objectif, elle garde toutes ses proportions et s'adresse au XIX^ siècle. « Je ne connais pas, écrivait Mgr Freppel à l'Auteur, de livre où les questions actuelles soient traitées avec plus d'ampleur». En effet, aucun aspect du libéralisme n'est laissé dans l'ombre : ses origines, ses formes multiples, ses caractères généraux et accidentels, ses degrés, ses moyens d'action, ses résultats dans toutes les sphères, individuelle, familiale, sociale : tout y est.
Le premier livre est consacré à la France salanique : c'est la forme extrême du libéralisme ; son expression historique, c'est la Révolution de 1789. Dans notre littérature, le satanisme de la Révolution est un mot qui a déjà cent ans. C'est de Maistre qui l'a écrit le premier : il en a écrit bien d'autres, qui ont suscité de violentes colères et sont restés à l'état de paradoxes : paradoxes de vérité, éternels comme elle, qui ont survécu à toutes les tempêtes de l'opinion. Le mot est moderne ; la chose est vieille comme le monde. Notre Apologiste, bon théologien, a une philosophie transcendante, qui passe par dessus la tête des petits penseurs de notre époque, courbés sur les faits contingents avec obstination, ne voulant pas d'autre horizon pour leurs yeux myopes. Il rattache la Révolution française à l'insur-