‹ Les apologistes français au xixe siècleChapitre 6 sur 44 · DE MAISTRE · texte numérisé non relu

DE MAISTRE

De Maistre nous appartient. Né par delà nos frontières, d'une famille originaire du haut Languedoc, il devint Français parla conquête; 1815 nous le ravit, 1860 nous le rendit. A vrai dire, il n'avait jamais cessé d'être nôtre, autant que saint François de Sales, par son génie et par ses travaux, qui semblent n'avoir eu que deux objectifs, l'Église et la France ; comme si ces deux unités inégales, qui sont les deux facteurs de la synthèse historique dans les temps chrétiens, étaient la synthèse de son intelligence, et les deux excitateurs de ses magnifiques facultés.

De Maistre a une philosophie — j'allais dire un système, — en prenant ce mot dans le sens le plus élevé, qui consiste à coordonner des idées dans un cadre logique, où les parties se tiennent, déduites d'un petit nombre de prijicipes supérieurs. Mais cette philosophie est répandue dans dix volumes, plutôt supposée que formulée en règle dans un tome, ou dans un chapitre. Il est facile de ramasser ces paillettes d'or, et de reconstituer la doctrine du grand penseur.

On l'a rattaché à l'école de l'autorité, que d'aucuns appellent l'école théologique. C'est par ce côté qu'il ressemble à de Donald, sans partager son traditionnalisme. C'est bien là de Maistre tout entier : seulement il faut le comprendre. Quand il arriva à l'âge d'homme, il vit l'autorité chanceler un peu partout sur ses bases : il devait assister à son renversement. Il en devina de suite la cause: l'autorité de Dieu était en échec. C'est à la restauration de cette autorité, source et garantie de toute autorité sur la terre, qu'il se consacra avec tout son génie, en la vengeant des outrages

de la philosophie voltairieiine, et des attentats de la Révolution. Dieu partout et en tout, dans les molécules de la matière, qui composent l'ordre du monde physique ; dans le monde social, dans l'àme humaine, dans la famille, dans l'État, dans la science, dans l'art, surtout dans l'Église, incarné dans la papauté : voilà la clé de l'œuvre totale. Dieu dans la matière : de là L examen de la philosophie de Bacon, où il traite des causes finales, et fait le procès en règle à l'empirisme de Bacon, au sensualisme de Locke et de Condillac. Dieu dans le monde humain : de là Les soirées de Satnt-Pétershourg, où il traite du gouvernement de la Providence, et Les délais de la justice divine, qui en sont le complément. Dieu dans la souveraineté, dans la formation et la destinée des empires : de là VEssai suy le principe générateur des constitutions et Les Considérations sur la France. Enfin et surtout Dieu dans l'Église, où il règne et gouverne plus visiblement et plus immédiatement que dans les autres sphères, dans un organisme créé de sa main propre, qui n'admet pas de retouches, et ne craint pas les injures du temps : de là les deux volumes intitulés : Du Pape, et le troisième qui fait suite : De l'Église gallicane. C'est ainsi qu'on peut réduire à l'unité une œuvre qui parait fragmentaire, et dont les parties sont liées en réalité.

On voit vile l'étendue de l'apologétique de de Maistre : comme de Donald, comme Chateaubriand, il livre bataille à la philosophie voltairienne et à la Révolution française, qu'il appelle quelque part satanique. Il touche à toutes les questions fondamentales qui intéressent l'humanité. Il se jette audacieusement dans la mêlée, au plus fort de la tempête, frappant d'estoc et de taille sur tous les ennemis de Dieu, des principes qui rayonnent de son front, et des institutions qui sont l'œuvre de ses mains. Le programme est vaste et plus hardi encore. On sait avec quelle supériorité il l'a rempli.

L'apologétique comprend l'exposition de la vérité et la réfutation de l'erreur. La première est calme et solennelle; c'est la lumière qui se lève à l'horizon et chasse les ténèbres de la nuit. La seconde est plus frappante pour le commun des esprits ; l'erreur incarnée dans un homme, avec un visage et un nom propre, provoque une attention plus vive, crée un intérêt plus puissant ; c'est une sorte de drame où deux champions se mesurent: voilà pourquoi les écrivains les plus spéculatifs ne négligent jamais ce moyen pour achever le triomphe de la vérité. De Maistre a usé des deux méthodes avec un égal génie. Mais il est plus saisissant quand il se bat que lorsqu'il expose. Ce fut un polémiste redoutable ; on est tenté de plaindre ceux qui tombèrent sous ses coups, s'il est permis de plaindre les ennemis de Dieu et de ses vérités. Il paraît manquer d'indulgence, jamais de justice. Mais ses haines vigoureuses n'ont pas l'homme pour objet: elles ne s'adressent qu'à l'erreur. Il harcèle l'ennemi, il le prend par tous les côtés, il l'enveloppe, il l'enserre, il l'étoufTe dans ses bras nerveux. Les deux volumes sur La phUosoplûe de Bacon sont un exemple de la force, de l'élasticité, de la richesse des moyens qu'il emploie pour ruiner l'empirisme. Le seigneur de Verulam et ses séides font l'effet du groupe de Laocoon où tous les personnages se tordent dans un marbre qui crie, au milieu des nœuds implacables des serpents qui vont les dévorer. Notre charité libérale, qui a détendu et presque brisé chez nous le ressort des caractères, nous dispose mal à comprendre cette supériorité d'esprit et d'âme ; incapables de haïr comme d'aimer, nous avons désappris les saintes haines, qui font les grands types, les héros et les écrivains de génie. Le terrible jouteur savoyard, qui nous scandalise, avait du cœur cependant : sa correspondance avec sa fille Constance, qu'il ne connaissait pas, en est une preuve émouvante.

Il était nierveilleasement doué pour le rôle que la Providence lui réservait. Sa philosophie est très remarquable. Je parle d'abord de la philosopliie classique, qu'il possède à fond : voir ses chapitres sur l'induction comparée au syllogisme, dans ses volumes sur Bacon, quoiqu'on lui reproche son innéisme aujourd'hui démodé, et d'autres opinions qui divisent l'école. .Te parle surtout de la philosophie générale, qui consiste dans la recherche des raisons des choses, et dans la découverte des rapports cachés qui unissent les termes les plus éloignés en apparence. C'est là qu'il brille ; c'est là qu'il fait jaillir l'éclair d'un aperçu sur la religion, sur la politique, sur le langage, sur la logique, comme lorsqu'il voit l'image de la Trinité dans le syllogisme, en forçant peut-être l'analogie ; ou qu'il donne de cet argument cette définition célèbre : Le syllogisme, c'est l'homme. On ramasse à jointées dans ses œuvres de ces formules éblouissantes, qui ne sont ni fausses ni creuses, qui résument un chapitre, souvent un volume, et qui s'impriment dans l'esprit, malgré un certain tour paradoxal, qui n'est qu'une apparence, et qui rend la vérité plus piquante et plus inoubliable.

On a dit que de Maistre n'était pas érudit. Nous sommes très exigeants sous ce rapport : nous avons le fanatisme du document. Les limiers de bibliothèque foisonnent ; les enfileurs de textes offrent leurs services à bon marché: aussi la composition des livres est devenue facile. De Maistre n'a laissé que de minces volumes, qui pèsent plus à l'esprit qu'à la main, comme Pascal a condensé tout son génie dans ses Pensées, qu'on peut mettre à la poche, et dont la gloire éclipsera à jamais les in-folios des érudits de profession. L'érudition, en surchargeant le polémiste, qui doit être armé à la légère, aurait gêné ses mouvements, arrêté son essor, émoussé ses traits, et diminué d'autant son action. L'idée est une étincelle qui se dégage comme l'électricité; s'il lui faut le mot pour la rendre sensible, ce mot

doit avoir des ailes et voler, au lieu de s'ajouter à d'autres mots pesants en files interminables. Mais est-il vrai que de Maistre n'était pas érudit? Quoiqu'il n'ait pas encombré le fond de ses pages de textes hérissés de chillres et de renvois, il en cite assez pour montrer qu'il n'était étranger à aucune branche du savoir humain, en ne puisant au trésor que ce qu'il lui fallait pour établir ses thèses. Les classiques latins et grecs lui étaient familiers. Il n'était pas théologien de profession ; mais quand il dut traiter la question religieuse, parler du Pape et de l'église gallicane le long de deux volumes, il n'aborda son sujet qu'après une étude approfondie des Pères et des conciles.

De Maistre avait mieux que de l'érudition ; il avait du génie, ce coup d'œil qui perce les ombres, ce sens divinatoire qui lui donnait un air de prophète, et lui faisait lire l'avenir dans le présent. Il ne posa jamais en prophète : il le fut pourtant ; il frappait juste, parce qu'il empruntait ses conceptions à la théologie, sur laquelle il jetait la splendide draperie de soYi langage.

Le génie ne va pas toujours avec l'éloquence. Certaines têtes puissantes, qui portent des mondes, sont comme les soleils d'hiver qui éclairent et ne réchauffent pas. Chez de Maistre l'éloquence accompagne le génie : en traversant son cœur, l'idée entre en fusion et on assiste à la coulée de la lave. Son éloquence devient de l'enthousiasme et s'élève jusqu'au lyrisme, quand il regarde le vrai, le bien et le beau ; elle £e change en indignation, s'il se tourne vers les doctrines de la philosophie et les crimes de la Révolution. Alors son indignation prend toutes les formes, elle a tous les accents : ce sont des apostrophes véhémentes, qui forcent au respect, du moins au silence, ceux à qui elles s'adressent; ce sont des ironies cinglantes, qui tombent comme des lanières sur la chair vive et la font voler en éclats. 11 ne recule pas devant l'emploi du ridicule, qu'il s'agisse des

rois égarés ou des écrivains en renom, ces rois de l'opinion, qu'il faut dénoncer quand ils abusent de leur plume. Il excelle dans les portraits : on connaît les plus célèbres dans Les Soirées de Sainl-PcHersbourg. Il ne croit pas s'abaisser en esquissant de quelques coups de crayon une caricature, qu'il colle à un nom propre, comme un masque de comédie capable de faire rire la postérité jusqu'à la fm des siècles. Peintre d'histoire hors ligne, il brosse des tableaux qu'il place de distance en distance, à travers les considérations les plus élevées sur des sujets difficiles, comme pour reposer le lecteur de l'effort de contemplation qu'il lui a imposé. Ces pages toutes seules rangent de Maistre parmi les plus grands écrivains de notre langue.

Écrivain, il le fut à un degré suprême. La clarté, la correction, l'élégance ne firent jamais qu'un style de second ordre. Le haut style demande d'autres qualités. Celui de de Maistre est plein, avec des reliefs puissants ; il résonne comme du métal, il retentit comme une trompette ; il marque le pas, il sonne la charge, il mène au combat. Tantôt il se déploie en périodes larges, nombreuses, solennelles ; tantôt il se resserre et se fragmente en traits courts et pénétrants, qui arrivent jusqu'à la division de l'âme et de l'esprit; ici enjoué et malin, là grave, sans emphase de mauvais goût, jusqu'à la majesté. C'est le mâle outil de cet ouvrier redoutable : entre ses mains, il devient un glaive, qui sème partout la terreur et la mort ; a on ne voit pas la fin des cadavres ». Les reflets de ce glaive illuminent les ténèbres des sophismes ; ils se projettent au loin, comme les rayons du soleil qui tombaient sur les casques et sur les cuirasses des Macchabées et se réverbéraient sur les montagnes de Juda. Jamais dans ce siècle l'apologétique ne porta un vêtement plus magnifique. A côté, les derniers classiques sont pâles; les romantiques sont extravagants. De Maistre a créé un style qui ajoute encore à la beauté de ses doctrines. Il a vé-

rifié à la lettre ce mot de Buffpn : Le style c'est l'homme. De Maistre est resté actuel. Il y a des apologistes qui ont vieilli, et qui ont cessé de correspondre aux besoins des temps nouveaux. L'état des esprits a changé; leurs arguments sont hors d'usage, tels que ces armures d'un autre âge, qu'on voit suspendues dans les musées militaires. On peut encore aujourd'hui citer de Maistre, opposer VE.camen de la philosophie de Bacon aux matérialistes, positivistes et transformistes de tout acabit; les Soirées de Saint- Pétershourg au déterminisme historique ; l'essai sur le principe générateur des constitutions et les Considérations sur la France à toutes les écoles de politiciens d'aventure, qui sortent on ne sait d'où, avec une nouvelle constitution chaque matin ; à tous les démocrates athées ou simples laïciseurs, à tous les progressistes révolutionnaires par goût ou par calcul ; enfin le livre Du Pape aux Gallicans, s'il en reste : on dit qu'il n'y en a plus qu'au Conseil d'État. C'est le propre des esprits supérieurs de ne pas se placer dans les contingences éphémères, mais dans la sphère des idées essentielles, qui se mêlent à tout, pour vivifier et corroborer tout. Ils se plongent dans les raisons éternelles des choses, d'oii tout procède, où tout revient nécessairement. Ces esprits sont rares. De Maistre en est un : son pareil est à naître chez nous. Il n'y a que Donoso Cortès qui lui ressemble de l'autre côté des Pyrénées.

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