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CHAPITRE V

DE BOULOGNE — FRAYSSINOUS l'abbé LAMENNAIS

Que faisait le clergé pendant cette brillante période? Décime par la Révolution, il travaillait à reconstituer ses cadres ; il relevait les églises détruites ou sécularisées ; il rendait au culte son éclat ; il essayait de ressusciter les œuvres de charité et les écoles. Cependant il ne laissa pas aux laïques l'honneur de défendre la religion attaquée de toute part, non plus par les supplices, mais par l'incrédulité des savants et le despotisme administratif. Il faut ranger parmi les apologistes de marque de Boulogne, Frayssinous et Lamennais,

De Boulogne est une pliysionomie intéressante. Il n'est guère connu du plus grand nombre que par ses Sermons aujourd'hui démodés, comme ceux de l'abbé Poulie, son contemporain et son compatriote. Prédicateur en réputation, avant et après la Révolution, il aies défauts et les qualités de la chaire au xvîii<= siècle. Mais il était du pays des orateurs ; il le fut comme Massillon, Bridaine, Maury et beaucoup d'autres. A ce titre il était déjà apologiste ; car il ne cessa de dénoncer la philosophie voltairienne, et d'avertir la nation des dangers qu'elle lui créait. Devenu évêque de Troyes, ses mandements avaient le même caractère. Mais il y a dans Boulogne un troisième personnage, le moins connu, non pas le moins attachant : c'est le publiciste. C'est ici surtout qu'il est apologiste avec toutes les qualités du métier. A cheval sur la frontière de deux siècles, il combat vaillamment pour Dieu et pour la France contre l'impiété et la Révolution, qui alors comme aujourd'hui ne formaient qu'une seule et même monstruosité. 89 avait

donné à la presse un développement considérable ; il en avait fait, selon l'expression consacrée, le quatrième pouvoir, qui devint hélas ! le plus fort et presque l'unique, puisque les autres s'inclinèrent devant lui. Combattre la mauvaise presse par la bonne fut dès lors le mot d'ordre. Les journaux conservateurs et catholiques se fondèrent à côté des journaux impies : Boulogne entra de suite dans cette croisade. Il partageait son temps et son talent entre la chaire, — quand la chaire était libre — et des articles de revue, dans des conditions qui ajoutaient encore à son mérite et à sa gloire. Il écrivait dans les cachettes, au bruit des pas de la police mise à sa poursuite, tandis qu'on criait 30US ses fenêtres le journal qui annonçait sa proscription. Il tenait tête aux intrus du schisme constitutionnel ; il prenait à partie Lareveillère-Lepeaux, comme il critiquait Necker, le faux modéré, l'opportuniste de ce temps. Il portait une main hardie sur les idoles de la Révolution, sur des hommes tels que Voltaire, Rousseau et leurs congénères ; sur les doctrines appelées tantôt « la morale républicaine », tantôt, par euphémisme, « le cours de morale religieuse », qui n'avait de religieux que l'étiquette inventée par Necker, ou encore « le prix de morale à l'Institut ». On voit que l'usage politique et hypocrite du mot « morale » n'est pas d'invention récente.

II est curieux de compter les transformations que subit la Revue de notre intrépide apologiste entre les coups d'État qui se succédaient alors à courts intervalles. Les Annales religieuses, politiques et littéraires, fondées en d706, devinrent les Annales catholiques, jusqu'au 18 fructidor qui les supprima. Après le 18 brumaire, elles reparurent sous le titre &' Annales philoso'pidques, morales et littéraires, jusqu'à la fin de 1801. Entre ces deux dates, elles changent de nom et deviennent les Fragments de littérature et de morale. La police du Consulat n'était pas plus tendre que celle du Di-

rectoire : aussi malgré l'approche du Concordat et l'accalmie relative qui s'établit, les Annales furent supprimées. Elles renaissent en 1803 : ce sont les Annales littéraires et morales; par intervalles c'étaient les Annales critiques de littérature et de morale, sans doute pour dépister la police ombrageuse de l'Empire. Supprimées au commencement de 1806, elles reparaissent au mois de juillet de la même année ; elles s'appellent : Mélanges de pliilosopliie, dliistoire et de morale.

Pendant les suspensions des Annales, de Boulogne écrivait de nombreux articles à la Quotidienne^ à la Gazette de France, à VEurope littéraire, au Journal des Débats. Aux Annales comme dans les journaux, il signait de son nom, quand il le pouvait, ou bien de son anagramme, ou avec une lettre de l'alphabet. Dans toutes ces transformations obligées, c'était toujours de l'apologétique offensive et défensive, soutenue jusqu'au bout avec autant d'éloquence que de courage. C'est une page d'histoire digne de l'ère des martyrs.

De Boulogne avait les qualités de son rôle. Il était spirituel et incisif, prompt à la réplique, saisissant les côtés faibles de l'ennemi, et habile à en profiter. Il maniait avec art i'arme du ridicule ; il savait faire rire la galerie aux dépens des méchants, ce qui n'est pas un péché, surtout chez un journaliste ; au demeurant, fécond dans le travail périodique, courageux jusqu'à la témérité. Il faisait feu derrière les buissons, au coin des bois, contre les brigands qui lui disputaient la terre et l'eau, presque seul dans ces temps terribles, où le lendemain ne ressemblait jamais à la veille. Il n'est pas tout entier dans ses Sermons, ni dans ses Mandements : les trois volumes de Mélanges qu'on nous a conservés le peignent bien mieux : c'est là qu'il faut le chercher. L'épreuve acheva cette figure d'apologiste. Proscrit par le Directoire, traqué par l'Empire, il fit opposition à la poli-

— Gotique de Napoléon, au concile de 1811, dont il amena la brusque suspension. Il paya son courage par deux captivités à V'incennes, séparées par l'exil de Falaise. Il réparait ainsi un peu trop de complaisance envers le grand homme, bien pardonnable chez ceux qui avaient tant souflert, et qui voyaient en lui l'instrument de la Providence pour rétablir l'ordre et la religion.

Néanmoins l'ancien royaliste, l'ancien prédicateur de la cour, en acceptant les faits accomplis, aurait pu parler sur un ton moins emphatique. (Juand on rapproche le Mandement de 1809, pour célébrer les victoires de Thann, d'Kckmuhl, de Ratisbonne, pour la prise de Vienne et les victoires d'Enzersdorf et de Wagram, du Mandement de 1814 pour le rétablissement de la Maison de Bourbon, on trouve que l'évêque de Troyes avait la louange facile. Après avoir prononcé tant de panégyriques dans sa vie, il en avait gardé l'habitude : peut-être était-ce un simple effet de style méridional, dont la redondance semblait dépasser l'idée. Ces ombres obscurcissent très légèrement la gloire de l'éloquent apologiste.

Frayssinous prêchait à la même époque son apologétique: les trois volumes de discours que nous possédons méritent bien ce nom. C'est une œuvre classique, conçue et exécutée selon toutes les règles de l'école : Frayssinous professait autant qu'il prêchait. Il unit l'exposition doctrinale à la réfutation des thèses adverses, menant ainsi de front les deux méthodes employées par les Pères. Son œuvre est enchaînée par une vigoureuse logique : chaque discours découle du précédent ou le continue. Il commence par l'exposition des vérités générales, qui sont les préambules de la foi ; il s'y montre, comme il convenait, plus philosophe que théologien. Il passe ensuite à la religion positiverévélée de Dieu : c'est le christianisme, qu'il étudie dans ses origines et dans ses preuves, qu'il analyse par le dedans^

qu'il défend contre les attaques dont il est l'objet, qu'iî achève de rendre triomphant par la peinture de ses bienfaits ; il conclut à sa nécessité pour le salut de la société. II sort un instant du cadre des vieilles thèses, et accorde quelque chose à l'actualité. Il jette un regard sur le présent, il contemple l'avenir ; il suppute les chances qui restent au christianisme dans cette France qu'il a faite si belle. Sa foi royaliste vient en aide à sa foi de chrétien ; il trouve dans le rétablissement de la Maison de Bourbon un motif d'espérance. Mais le christianisme n'est pas une idée pure ; il s'est réalisé dans une institution. L'Église, héritière des promesses du Christ, son incarnation dans le temps et l'espace, est là avec ses caractères incommunicables, avec les éléments de vie morale et civilisatrice qu'elle porte en elle, toujours jeune, toujours prête à guérir les nations malades, et à restaurer, en les rajeunissant, leurs institutions ébranlées.. L'œuvre de Frayssinous est sobre mais solide, plus doctrinale qu'éloquente, capable de convaincre, non pas d'émouvoir. Les jeunes gens qui suivaient les conférences de Saint-Sulpice ne durent jamais être saisis ; les bons esprits trouvaient cet enseignement très raisonnable, et sortaieni, satisfaits. Telle quelle, l'œuvre est restée, parce qu'elle est devenue classique dans nos séminaires. Elle a mieux résisté à l'action du temps que les Sermons de Boulogne. La beaulé du style, l'éloquence elle-même perdent quelque chose de leur éclat, tandis que les charpentes osseuses se conservent. Frayssinous vaut surtout par l'ossature. Quelque soit son talent, il vient en bon rang parmi les apologistes de son époque. Il eut l'honneur de voir ses conférences interdites en 1809 ; preuve qu'elles agissaient sur l'esprit public, et qu'elles inquiétaient le despotisme impérial. Il les reprit en 1814, et il les continua jusqu'en 1822. Après cela, on peut oublier qu'il fut gallican comme tous ses contemporains. Grand Maître de l'Université, il travailla avec un zèle loua-

ble à faire pénétrer l'esprit religieux dans cette institution. L'Université était jeune ; il était possible de déraciner cet arbre du sol de la France, qui devait en recueillir des fruits si amers. La politique a ses fatalités, qui arrêtent les volontés les plus résolues. Frayssinous y pensa-t-il ? Il ne serait pas juste de faire peser sur sa mémoire la responsabilité des maux qui nous accablent. Souvenons-nous des services qu'il a rendus, non pas des fautes qu'il a commises.

De tous les apologistes d'église, pendant la période que nous étudions, le plus distingué est sans contredit Lamennais, Il est de la race des apologistes laïques déjà nommés: c'est un hommede génie. Il tenait de de Bonald par certaines doctrines : nous verrons que ce fut pour son malheur. Il ressemblait à de Maistre par l'élévation des idées, la vivacité du mouvement et l'éclat du langage: il n'était pas aussi bien équilibré. Au reste, son plan de bataille est celui de ces deux grands apologistes. Il combat parallèlement pour la même cause ; seulement on devine qu'il est prêtre à une certaine note, qui semble sortir du fond du sanctuaire, où il rédige ses pensées sur la pierre de l'autel.

Son point de départ est le même : c'est la célèbre définition de Bossuet : Le monde est la société des choses divines et humaines. La philosophie du xviii« siècle travailla avec un succès trop réel à séparer ce que Dieu a uni, en rendant antagonistes des forces jusque là harmoniques. L'Église défend l'unité de l'œuvre divine, dont elle demeure le nœud mystérieux. Les rois s'associèrent d'abord à l'Église contre la philosophie. Mais bientôt ils fléchirent, et ils conspirèrent avec la philosophie contre l'Église, en différentes mesures, jusqu'à ce qu'ils furent les victimes de leurs illusions. Voilà le drame : il se déroule depuis plus d'un siècle, avec des intermittences qui n'arrêtent pas le mouvement fatal.

Lamennais combat la philosophie antichrétienne sans

trêve ni merci, sur tous les terrains où elle s'est placée, au milieu de toutes les ruines qu'elle a faites, et qu'il s'efforce de relever, dans l'ordre spéculatif, dans l'ordre moral et social. Quand l'État est contre l'Église — c'est le cas le plus ordinaire — il s'adresse à l'État, lui humble prêtre, seul, privé des dignités qui aident l'écrivain, sans autre arme que sa plume dont il se sert comme d'un glaive. Il combat à ses risques et périls ; il ne trouve pas dans l'église gallicane appui et protection, puisqu'il la prend à partie et qu'il blesse ses susceptibilités ombrageuses. C'est ce duel inégal, entre la puissance politique et un écrivain solitaire, qui force l'admiration.

Lamennais publia son premier travail en 1808. Il est intitulé : Réflexions sur Vétat de l'Église en France pendant le XVIII^ siècle et sur sa situation présente. Un grand apologiste se révélait. La brochure était éloquente : elle fut saisie par la police de Napoléon. C'était de bon augure. Pourtant ce n'était pas un pamphlet ; la pièce est sur un ton grave; l'allure en est fière et digne ; les personnes n'y sont pas outragées, mais les erreurs et les abus n'y sont pas épargnés. Ce sont des pages de Tacite, sombres de couleur, implacables dans les jugements, au fond indiscutables : c'est la vérité qui en était le crime. Celui qui les rédigeait était un ardent champion des doctrines révélées, dont l'Église a le dépôt, contre la philosophie ; il n'était pas moins résolu pour la défense des libertés de l'Elglise contre l'État oppresseur. Il décrit magistralement l'influence des doctrines philosophiques sur la société. Il met en parallèle la philosophie qui sépare l'homme de Dieu et le christianisme qui l'y ramène. Il peint avec une colère éloquente l'alliance du matérialisme et du despotisme. Il met hors de doute la nécessité du culte, que la philosophie, dans l'égarement de son orgueil, refuse à Dieu.

La liberté de l'Église est la passion sainte qui consume

son cœur ; cette idée résume toutes ses pensées ; c'est le pivot sur lequel s'appuie et tourne la partie la plus émouvante de son apologétique. Il poursuit l'Etat sur toutes les questions qui touclient aux intérêts de l'Église: les Quatre- Articles, le dimanche légal, les sépultures forcées, l'Université naissante et déjà dangereuse, les prétentions de l'État €n matière d'enseignement, l'éducation des enfants du peuple, les droits réels du gouvernement dans l'espèce, la législation de la Révolution, devenue celle de l'Empire et en partie celle de la Restauration, la situation du clergé vis-àvis de l'État, sont autant de sujets scabreux et périlleux qu'il traite en grand logicien, en apologiste intrépide. Cette œuvre lui donnait droit à l'admiration de la Erance catholique et à la reconnaissance de l'Église. On dirait qu'il a écrit pour notre fin de siècle; car en réalité c'est la Révolution qui continue : nous ne sommes pas sortis encore ■du cercle fatal dans lequel elle nous a enfermés. Il faut remarquer en particulier ses prévisions sinistres sur l'Université, qui nous a faits ce que nous sommes, et qui demeure le facteur principal de notre irrémédiable décadence, si Dieu ne s'en mêle pas. Erayssinous n'avait pas vu si loin. Tous les travaux que nous venons d'analyser parurent en brochures et dans les journaux du temps, entre 1808 et 1819: ils sont donc fragmentaires. Depuison les agroupés; ainsi on a obtenu, sans aucun artifice, un ensemble de vues, une synthèse qui a son centre et ses rayons, et constitue une unité de combat. Telle quelle, l'œuvre révèle l'homme avec ses grandes facultés, et fournit déjà quelques symptômes de ce qu'il sera un jour. Elle est parsemée de pensées dont on a fait un recueil, qui suffiraient à la gloire de l'écrivain, et qui le placent à côté de Labruyère et de Pascal. Ces pensées, ordinairement justes, sont profondes, émouvantes par la forme qu'elles revêtent et par l'accent particulier qui s'en dégage : cet accent, c'est la grande mélan-

colie, poussée jusqu'à la désespérance. L'imagination de Lamennais est troublée; son cœur saigne : on peut craindre un peu d'exagération. Il écrit : « Quiconque aujourd'hui traite de la société ressemble aux voyageurs qui s'en vont dans les déserts de l'Orient, qui ne sont peuplés que de souvenirs, recueillir des débris et mesurer des ruines». Ailleurs : « La vie est comme une nuit d'hiver, triste et longue. La philosophie la fait haïr ; la religion la fait supporter: ce n'est pas son moindre triomphe ». Et encore: « La vie est une sorte de mystère triste, dont la foi seule a le secret ». Toujours la même note : « Les jours passent : qu'emportent-ils avec eux ? Des vœux inutiles, des espérances trompées. Le présent s'enfuit chargé de douleurs, de larmes et de regrets, qui s'abîment avec lui dans le gouffre sans fond du passé, où ils vont incessammentaugmenter cet immense trésor de misères, possession commune du genre humain, et son inaliénable partage ». Quelle est la blessure qui saigne au cœur de l'apologiste gémissanf? Est-ce l'amour de l'Église et de la patrie, la pitié pour les âmes qui périssent qui l'ont faite ? Est-ce un orgueil qui déjà commence à s'égarer ? Quel charme dans cette tristesse ! on se sent atteint par je ne sais quoi de contagieux, qui se dégage d'une langue éloquente jusque dans l'erreur. Dès lors, elle prend cette teinte biblique, qui restera un de ses caractères, et la mettra à part dans la littérature du siècle. Les visions apocalyptiques hantent déjà le cerveau bouillonnant de l'éminent écrivain. Il voit la plaine blanchie d'ossements ; il entend une voix qui en sort, et lui dit à l'oreille : Ces ossements furent mon peuple. C'est sous cette image, empruntée à Ezéchiel, qu'il dépeint la société moderne telle que l'ont faite les erreurs et les crimes de la Révolution. Ceux qui lurent cette page en 1808 ne soupçonnèrent pas l'avenir ; nous qui vivons après les fautes accomplies, nous sentons des frissons courir dans nos veines.

L'Essai sur l'indifférence est le monument élevé par le génie de Lamennais à la vérité et à l'erreur. Déjà en possession d'une brillante renommée, qu'il avait conquise autant par ses épreuves que par ses écrits, il mit le comble à sa gloire par cette œuvre capitale. Le premier volume produisit une sensation profonde ; l'Europe entière voulut le lire; les éditions se multiplièrent; les passages les plu» remarquables furent imprimés sur les foulards ; le commerce en fit une réclame, qui était en même temps un hommage à l'éloquent apologiste.

L'idée-mère des quatre volumes, c'est le principe d'autorité en matière de religion. Lamennais avait déjà mis dans la défense de ce principe toute la force de ses convictions, on peut dire toute la fougue de son tempérament, qui restait difficilement dans les lignes de la modération, même quand il ne franchissait pas celles de la doctrine. Descartes avait réagi contre l'abus du principe d'autorité dans l'école, qu'il accusait d'avoir retardé le progrès des sciences. Il ne s'agissait que de la philosophie : on sait cependant qu'il tomba dans l'excès contraire, et qu'il devint le père inconscient du rationalisme. Lamennais, lui, réagit contre l'esprit d'indépendance, et proclame en toute chose le principe d'autorité. Il s'est placé sur le terrain religieux ; il semble qu'ici le principe ne pouvait pas être exagéré : mais iJ côtoyait un autre abîme oii il devait se perdre.

L'Essai sur l'indifférence est une apologétique complète. C'est à la fois un traité de la religion, et un traité de l'Église, fondus sous le titre unique : le christianisme. L'Auteur débute par une brillante exposition des systèmesqu'il va combattre ; il leur oppose comme préliminaire de superbes chapitres sur l'importance de la religion, au triple point de vue humain, social et divin. Mais il faut découvrir cette religion. Puisque Dieu existe, cette religion existe ; car il faut que l'homme soit relié à Dieu, son principe et sa fin. Or, ni Je

sentiment, ni la raison ne sauraient la découvrir : l'autorité seule nous en donne la certitude.

De cette donnée fondamentale il suitque la vraie religion est révélée de Dieu, ou elle n'est pas. C'est la question de droit. Il suit encore de là que celte religion vraie et révélée, c'est le christianisme. Voilà la question de fait. Ici l'histoire dépose en laveur de cette religion : le mosaïsme est sa première forme; le paganisme en est la caricature, sous laquelle on découvre encore ses traits défigurés.

Parce que le christianisme est la vraie religion, il a les caractères divins qui la distinguent de toutes les contrefaçons : l'unité, l'universalité, la perpétuité et la sainteté. Cette institution magnifique, sans rivale, qui résume l'ordre divin et contient tous les temps, est précédée dans l'histoire par l'Écriture qui l'annonce ; elle est accompagnée des miracles qui la démontrent. Jésus-Christ est son incarnation. L'Église, qui est restée sa représentation officielle, se révèle comme telle, en entrant dans le monde, par sa faiblesse, par sa force et par ses bienfaits.

Rien ne manque à l'œuvre : l'enchaînement des parties est vigoureux ; la déduction est d'une logique infrangible. Mais il y a deux logiques : celle de la vérité et celle de l'erreur. Ici elles se mêlent.

Au centre de cette splendide apologétique il y a une fissure : elle est au second volume, dans le traité de la certitude. Héritier de l'erreur de Donald, traditionnaliste outré, le grand écrivain mit au service d'une doctrine, qui n'était qu'une erreur, l'impétuosité de son caractère, qui devait en faire une révolte. Condamné par l'Église et par l'unanimité des écoles,, il trouva dans la lutte une popularité de mauvais aloi. La popularité l'abandonna : l'orgueil obstiné lui survécut. Ici commence le second Lamennais.

Ce n'est pas sans une profonde tristesse qu'on compare les deux hommes qu'on trouve désormais dans Lamennais,

l'homme de la veille et l'homme du lendemain. De toutes les confusions que la Providence réservait à son orgueil, les contradictions flagrantes dans lesquelles il tomba ne sont pas les moins cruelles. Après avoir refusé à la raison individuelle la puissance d'arriver à la certitude, il accorde à sa raison égarée le privilège de l'infaillibilité. Après avoir juré par le sens commun du genre humain, il résiste à toutes les écoles, expression de l'opinion générale, qui condamnent sa doctrine. Après avoir été le théologien éloquent de l'autorité, il se déchaîne contre elle avec violence, en la dénonçant au monde comme une tyrannie. Hier il avait horreur de la souveraineté du peuple ; aujourd'hui il la célèbre sur un mode dithyrambique. Il écrit Le Livre du peuple, bientôt suivi d'Une voix de prison, en attendant Le Passé et Vavenir du peuple, qui prépare L'Esclavage moderne : le peuple est la seule majesté devant laquelle s'incline le tribun du sanctuaire.

Il a maudit la liberté, principalement la liberté de la presse, cette puissance qui a renversé toutes les autres; voici qu'il relève l'idole, en la proclamant sainte avec frénésie : la liberté est « la richesse des peuples » ; elle est « le repos des peuples » ; elle est « la gloire des peuples ». Il avait flétri la résistance des derniers jansénistes aux bulles des papes ; quand Grégoire XVI lancera sa bulle contre VAvenir, il ne la brûlera pas sur la place de la Concorde, mais elle sera pour lui comme non avenue. Il avait tracé en grand maître les portraits de Tertullien et d'Arnaud, deux égarés, deux obstinés ; il les imite dans leur rébellion.

Au nom de Dieu, qu'il a toujours sur les lèvres, il dénonce la hiérarchie sociale et la hiérarchie ecclésiastique, au lieu de se borner à relever les abus inséparables de tout gouvernement humain et d'en demander la réforme. Il avait écrit des pages superbes sur la solidarité des intérêts sociaux et religieux, pour conclure à l'union de l'État et de l'Église ;

tout à coup il détone ; et il réclame audacieusement la séparation des deux pouvoirs, sous le vain prétexte de rendre à l'Église l'indépendance qu'elle a perdue. Au nom de Dieu, qui est venu apporter la paix sur la terre, il sème les germes de la guerre sociale ; il allume la haine dans les cœurs ulcérés par la souffrance. Jésus-Christ a consolé les petits et les humbles en leur prêchant la résignation, par l'espérance des biens éternels ; lui les désole et les pousse à l'émeute, « en leur annonçant un avenir prochain, qui sera le règne des déshérités et l'assouvissement de tous leurs désirs matériels », sorte de fantasmagorie empruntée aux Millénaires, rêve funeste, qui ne devait aboutir qu'à des désolations. Héritier des illuminés de tous les siècles, il s'en va, prophète sans mission, parlant au nom de Dieu, qui l'a déjà livré à son sens réprouvé, vague furieuse qui écume de colère et d'orgueil, astre errant qui n'éclaire aucun horizon, arbre maudit et désormais stérile. Il prêche un Évangile travesti, avec ses chansons et ses refrains, ses litanies qui sortent comme des sanglots du fond de son âme désespérée, ses apologues dont le charme était digne d'une meilleure cause, ses tableaux encore gracieux; toujours mystique comme aux jours où il écrivait son commentaire de l'/niifa^ion t/e Jésus- C/jWsf, fécond en invocations pieuses, espèce d'extatique qui se balance dans les visions apocalyptiques, contemplant, du sein des ténèbres de son orgueil insensé, dans la Jérusalem céleste, l'Agneau immolé dont il recueille une goutte de sang, pour la rédemption du peuple victime des prêtres et des rois. C'est ainsi qu'il roule sur une pente vertigineuse, pour aller se perdre dans le panthéisme avec V Esquisse d'une philosophie ; toujours poète, toujours orateur, toujours grand écrivain, toujours peintre délicat de la nature, toujours ému et toujours émouvant, même quand ses larmes sont des larmes d'erreur. Au fond des abîmes, cet ange déchu a gardé la beauté du diable.

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