RÉSUMÉ DE LA PÉRIODE PRÉCÉDENTE CHANGEMENT DE FRONT DE L'APOLOGÉTIQUE
Voici les caractères de l'apologétique de 1800 à 1830. Les écrivains sont peu nombreux ; quand on ajouterait à ceux déjà analysés quelques noms de second ordre, aujourd'hui oubliés, la série ne s'allongerait pas beaucoup. Le déclassement intellectuel ne s'était pas encore opéré, pas plus que le déclassement social ; les esprits restaient à leur place. En revanche, ces écrivains étaient remarquables : quelquesuns avaient du génie, tous avaient du talent. Ils ont fait de l'apologétique par le livre. De leur temps la brochure était connue ; le journal existait ; ils n'ont pas dédaigné ces armes, qui étaient celles de leurs adversaires. Mais leurs œuvres totales se sont condensées en traités et sont devenues monumentales, non seulement par le nombre des volumes, mais par la façon large et profonde dont les questions y sont étudiées. Ces œuvres sont riches d'érudition ; surtout elles sont pensées ; elles sont personnelles. Ainsi elles ont résisté au temps, qui emporte les œuvres médiocres, comme le vent disperse les feuilles mortes. Le document, qui ne fut jamais méprisé, n'en compose pas le
principal mérite. L'ère des vulgarisateurs n'était pas ouverte.
Le succès de l'apologétique par le livre prouve qu'à part les instituts, qui furent toujours des cénacles où l'élite des esprits se rencontrait alors comme aujourd'hui, la haute culture était en honneur dans la société. Les salons faisaient la réputation d'un gros volume, ce qui suppose qu'on aimait les lectures sérieuses. Le goût était resté aristocratique malgré les destructions révolutionnaires.
Un autre caractère de cette apologétique, c'est la beauté littéraire de sa rédaction. Elle ne craignait pas le raisonnement, elle n'avait pas horreur de l'abstraction ; avec de Bonald, elle s'élève sur les fines pointes de la métaphysique ; avec de Maistre, elle n'a pas des aperçus moins hardis. Néanmoins elle revêt les formes les plus magnifiques ; l'idée en éclatant se fait un vêtement de lumière, comme l'étoile compose le sien avec ses rayons. Parce qu'on y trouve réunis des convictions profondes et un ardent enthousiasme, l'éloquence jaillit à chaque page, encore chaude dans des volumes bientôt séculaires. L'esprit scientifique n'avait pas glacé l'àme des écrivains.
Enfin — et ce caractère n'est pas le moins remarquable — cette apologétique était intégrale. Les penseurs catholiques de cette époque combattaient de front des ennemis déclarés, entiers dans leurs erreurs et leurs haines, avec cette espèce de grandeur sinistre que donne l'unité de vues et la persévérance à en poursuivre la réalisation. Eux aussi voulaient vaincre, c'est-à-dire débarrasser le monde des théories funestes, qui étaient des outrages pour Dieu et pour son Église, et un péril pour la société. C'est le tempérament antique dans toute sa verdeur. La politique n'avait pas pénétré dans l'apologétique, qui resta belle de pureté, d'éclat et de vaillance. C'est une des causes de l'admir.ation que nous lui avons accordée, et qui passera aux générations
qui viendront après nous. — Maintenant voyons les modilications de fond et de l'orme que l'apologétique a subies en France, dans des conditions nouvelles créées par les événements.
ISoO est une date dans notre histoire comme 1800, comme 1815, mais une date funeste, principalement au point de vue religieux, le seul que j'envisage dans cette étude. En 1800, la France sortait de la Révolution; avec l'ordre rétabli, elle recommençait sa gloire. En 1815, humiliée au dehors par les conditions imposées à sa défaite, au dedans elle renoue le fil de ses traditions brisées; et en retrouvant son génie, elle semble redevenir pour toujours ellemême. 1830 donna le démenti à ces espérances; malgré l'emphase de ses programmes, et sa confiance téméraire dans un avenir meilleur, il assit nos institutions sur les vagues. En religion, il reprit pour son compte les plus mauvais errements de la Révolution, avec des tempéraments de pure forme, qui en diminuèrent la brutalité en y ajoutant l'équivoque.
La Restauration avait commis des fautes de tactique en politique : entre les deux moitiés de la France divisée contre elle-même, au centre du conflit ardent de l'ancien régime qui ne voulait pas mourir, et de l'esprit nouveau qui ne transigeait guère, peut-être pencha-t-elle trop vers le passé, et ne comprit-elle pas assez l'avenir. Question redoutable, sur laquelle les historiens se partagent.
Ces divergences n'empêchent pas les hommes impartiaux de reconnaître l'honnêteté de ce gouvernement et ses services ; car en ramenant la monarchie héréditaire, il rétablit les finances , il releva devant l'étranger le prestige de la nation par des campagnes glorieuses et des conquêtes qui lui furent mal payées.
En religion, la Restauration eut le tort de rester gallicane, d'imposer l'enseignement des Quatre-Articles, et de traduire
Lamennais en police correctionnelle. Elle conserva l'Université, ce legs fatal de l'Empire, qui ajoutait à la centralisation administrative, déjà excessive, celle de l'enseignement, qui aurait dû être familial comme la veille, et sectionné en Universités autonomes, distribuées sur toute l'étendue du territoire. Mais l'enseignement national était créé pour notre malheur. C'est justice de déclarer que la Restauration s'efforça d'y répandre l'esprit chrétien, en suspendant les cours publics des professeurs le plus en renom, au risque de s'en faire des ennemis dans la presse. Elle ne fut pas mieux inspirée pour les ordonnances de 1828, quand sous la pression de l'opinion égarée par les journaux, par les pamphlets, par les discours de la tribune et les chansons de Béranger, elle signa la déchéance des Jésuites, et restreignit le nombre des élèves des petits séminaires. Ainsi elle porta un coup funeste à l'enseignement chrétien, et fortifia d'autant le monopole universitaire déjà si absorbant. Elle gêna ensuite la liberté des évêques, et rendit plus difficile le recrutement du clergé séculier. Mais une espèce de fatalité pesait sur elle ; ses actes les plus louables avaient de mauvais résultats ; c'est ainsi que la dévotion de ses princes tournait au détriment de la religion. Période cruelle, où l'on vit les derniers efforts d'une dynastie, qui avait lavé ses fautes dans son sang, se briser contre la résistance de l'esprit public, et disparaître de la scène en laissant derrière elle la France livrée pour longtemps aux déchirements des partis, en emportant dans l'exil, avec les regrets des honnêtes gens, l'estime de ceux qui avaient causé sa chute.
La Restauration n'a pas seule devant l'histoire la responsabilité de ses malheurs, qui furent les nôtres. La plus large part en revient au libéralisme : c'est le nom nouveau sous lequel la Révolution continua son œuvre. Un instant arrêtée par la main de fer de Napoléon atteint lui-même du mal qu'il combattait, dans ses effets non pas dans son principe,
elle reprit son cours sous des princes débonnaires, qui aimaient la liberté, qui l'inscrivirent dans la Charte, et surent se montrer fidèles à la foi jurée, avec un esprit chevaleresque qui n'était plus de leur temps. Le libéralisme, hostile sous toutes ses formes, resta violent et grossièrement impie au Constitutionnel ; il adoucit le ton au Globe ; le National fut le produit hybride de ces deux organes combinés. C'est lui qui fit la Révolution de juillet et lui donna son caractère.
1830 est jugé aujourd'hui définitivement. Ses auteurs l'ont à moitié désavoué, sans rejeter le virus de ses doctrines. C'est 1830 qui nous a lancés sur les pentes où nous roulons encore, tombant chaque jour plus bas, pour ne nous arrêter qu'au fond de l'abîme, si Dieu ne s'en mêle pas. En jetant un regard sur les soixante dernières années, en comptant les étapes parcourues, en 1848, 1852, 1870, comment se défendre d'amers regrets et de patriotiques angoisses ? Les partis, qui ne se rendent jamais, se renvoient les accusations : mais les fautes ne sont pas égales. Ici les libéraux sont les grands coupables : on en convient jusque dans leurs rangs. « Cette école, qui avait prétendu trouver parla seule raison la vérité sociale et politique, pourrait-elle encore aujourd'hui, comme M. de Résu mat au lendemain de 1830, se vanter d'avoir réussi ? Pourrait-elle nous donner l'éclectisme rationnel et la Révolution de juillet comme le port définitif, le salut dernier de la société et de la France? Ces brillants esprits avaient prétendu, entre la foi religieuse et l'impiété vulgaire, édifier leur philosophie d'impartialité indifférente et hautaine. Qu'en reste-t-il aujourd'hui ? Le matérialisme et le positivisme les ont débordés. Entre la politique conservatrice et la politique révolutionnaire, entre l'hérédité royale et la démocratie, ils avaient cru pouvoir se fixer à mi-chemin dans une sorte de révolution bourgeoise et libérale. Qu'ont-ils pesé en 1848 devant la démo-
cratie, en 1851 devant le césarisme? Grandes levons buen faites pour éclairer tous les esprits sincères etrélléchis » (1). Ceci est écrit en 1876.
Pour l'objet de cette étude, ne retenons de 1830 que ce caractère : il est irréligieux. Louis-Philippe n'est pas dévot ; l'État est sécularisé ; la presse a toute licence en matière de dogme et de morale, malgré les lois de septembre ; l'Université dessine de. plus en plus ses tendances ; la liberté d'enseignement, promise par l'Article 09 de la Charte, reste un vain mot ; l'administration est mal disposée vis-à-vis de l'Église, et dissimule à peine son hostilité : de l'ancienne religion elle n'a gardé que legallicanisme, cet instrument de règne, qui dégénère si vite en tyrannie. C'était la guerre à l'état latent, qui n'attendait que l'occasion pour éclater ('2). C'est une nouvelle situation qui commence.
L'apologétique va opérer une volte-face ; en demeurant dans son immobilité dogmatique, elle s'orientera sur les faits accomplis.
A l'origine de cette seconde période se place un événement capital, qu'il faut indiquer sans y insister longuement ici, à cause de l'influence qu'il exerça sur l'apologétique catholique ; je veux parler de l'évolution de l'abbé Lamennais, déjà décrite. Cet homme, qui avait étonné l'Europe par son génie et son courage, l'étonna par ses étranges palinodies. Tant que le libéralisme resta à l'état de doctrine, il le combattit avec l'éloquence que l'on sait. Quand il eut triomphé dans les rues de Paris, il le prit pour point de départ d'une théologie nouvelle. Jamais pareille saute de vent ne s'était produite dans une intelligence. Condamné à Rome, il retrouve un instant son chemin de Damas. Mais bientôt ledémon s'empare du grand apologiste, et le transportant sur
(1) Thureau-Dangin : Leimrti libéral sous la licstauration. Chap. III,.
(2) César Cantu : Histoire iiutverselle. Yul. XIX. 30.
les hautes montagnes, jusque sur le sommet du Temple, il lui montre les royaumes à conquérir à son idée. Il succombe à la tentation ; frappé de la foudre une seconde fois, il tombe pour ne plus se relever.
Ses disciples l'abandonnèrent, préférant écouter la voix du grand Hiérarque que suivra l'apologiste devenu tribun et apostat. Mais sans emporter le manteau du maître, ils gardèrent l'odeur de ses utopies. Avec eux naquit une nouvelle forme de libéralisme, connu sous le nom de libéralisme catholique, libéralisme hybride, qui s'efforce de concilier des antilogies, qui emprunte un terme au dogme, un terme à la Révolution, et de leur accouplement compose un tout sans unité, sans beauté, sans consistance, non pas sans péril, malgré les avantages partiels et provisoires que le système offre aux défenseurs de la foi. Ce libéralisme était calqué sur celui des modérés de la Restauration, qui acceptaient le mauvais principe et repoussaient les conséquences ; qui combattaient les violences de la presse jacobine et les orateurs d'extrême gauche dans les Chambres, sans se rallier au parti de l'ordre : libéralisme de dilettante, qui se plaisait dans les nuances, qui faisait de l'art avec des explosifs, comme les enfants jouent avec la poudre, comme dans nos arsenaux des amateurs forment des lyres avec des poignards et des lustres avec des baïonnettes, pour amuser les yeux des visiteurs, et qui serviront un jour à armer l'émeute et à préparer ses triomphes. Cette donnée nouvelle, dont Chateaubriand était le représentant sous la Restauration, mais qui ne fut pas alors réduite en formule, restera pour quelques-uns une doctrine ferme, dissimulée sous des mots équivoques ; pour le plus grand nombre une illusion généreuse, qui n'arrêtera pas leur élan, qui ne nuira pas à leur éloquence, qui leur donnera accès auprès de leurs contemporains, et leur vaudra des succès personnels,, intentionnellement apostoliques: de là sortira la notedomi-
nante de la littérature religieuse de notre siècle. On serait tenté de se réjouir de pareils résultats, si ce libéralisme bâtard n'avait pas semé la division dans les rangs des apologistes, et allumé entre les soldats de la même armée une guerre, tantôt sourde, tantôt retentissante, qui devait nous affaiblir devant l'ennemi commun.
Malgré ces réserves, l'apologétique jeta en France un vif éclat. Le champ de l'action s'élargit ; la lutte suscita un grand nombre de champions, à l'âme ardente, aux sentiments généreux et chevaleresques, qui puisaient leur enthousiasme dans leurs illusions même, et prenaient dans la mêlée de fières attitudes ; qui valurent à Dieu et à son Église un peu de gloire, à travers des défaites qui préparaient les futures revanches. En même temps l'apologétique revêtit des formes nouvelles et variées, qui correspondaient aux formes de l'attaque, et aux nécessités de la situation ; à peu près comme sur le champ de bataille, les soldats profitent -de tous les accidents du terrain, d'un bois, d'un ruisseau, d'une cabane, pour s'y retrancher. La persécution est l'école où les chrétiens — simples fidèles ou publicistes — font leur apprentissage.
De 1830 à 1848, l'apologétique fut principalement politique et philosophique : elle emprunta ces deux caractères aux deux antagonismes que l'Église rencontra alors sur son chemin. L'apologétique devient politique : c'était inévitable, puisqu'elle avait affaire à l'État. Sous la Restauration, elle n'eut à combattre accidentellement que le gallicanisme de l'ancien régime, catalogué par Pithou, codifié par les Organiques, dont le gouvernement n'avait pas voulu se dessaisir. Au demeurant, l'État professait officiellement le catholicisme ; le roi allait à la messe, même à la procession. L'État et l'Église étaient unis, en conformité avec la théologie, la tradition et le bon sens. Mais « l'union du trône et de l'autel » devint une arme déloyale entre les mains des pamphlétaires
et des chansonniers de la Révolution ; le trône s'écroula :, l'autel demeura debout au milieu des ruines et des menaces des vainqueurs. Un autre trône se dressa sur les barricades, qui, non content de se séparer de l'autel, le traita souvent en ennemi, par la nécessité logique des événements, par amour de la popularité, en vertu des idées fausses professées par un prince qui, en même temps qu'il répudiait la tradition monarchique, mentait à la foi héréditaire de ses ancêtres, pour être le premier.
A cette date, entre l'Église et l'État la question purement politique n'exista jamais. Le clergé, à la presque unanimité,, était attaché à la branche aînée des Bourbons, qu'il accompagna de ses regrets à Cherbourg. Mais plaçant l'intérêt religieux au-dessus des querelles de parti, il se soumit à la monarchie bourgeoise, inaugurée par le pillage des églises,, l'abattage des croix, le sac de l'archevêché de Paris: en gardant ses convictions, il obéit loyalement aux lois du pays. Grégoire XVI, qui reconnut le nouveau gouvernement, réserva la question de la légitimité, et laissa aux consciencesla hberté de leurs préférences, jusque dans les discussions des journaux et les débats parlementaires. Les défiances de l'administration étaient sans objet, parce qu'elles ne portaient que sur des sentiments intimes. Les vexations qu'elle fit subir à Mgr de Quélen, archevêque de Paris, et à Mgr de Forbin-Janson, évêque de Nancy, tous les deux enfants de l'aristocratie et coupables de légitimisme, dans leur cœur non pas dans leur conduite, trahissaient la faiblesse d'un pouvoir sans racines dans le pays, qui était sorti de l'émeute et craignait de finir par l'émeute, La peur est souvent bon prophète.
Ce n'est pas à la forme du gouvernement,ni à ses origines que s'adressait l'apologétique, mais à sa politique ecclésiastique, aussi gallicane que celle de la Picstau ration, et par surcroît libérale dans le plus mauvais sens du mot,,
c'est-à-dire complaisante pour les méchants, tyrannique envers l'Église.
La liberté d'enseignement fut le terrain sur lequel se livrèrent les plus brillants combats.
L'Église réclamait cette liberté, qui touche à ses intérêts les plus chers. Elle en avait joui sous l'ancien régime, à bon droit, puisqu'elle avait fondé les écoles, depuis celles des hameaux jusqu'aux Universités de la capitale et des provinces. La Piévolution la lui confisqua, avec ses biens et ses temples ; l'Empire ne la lui rendit pas ; la Restauration non plus. Elle la réclamait avec obstination, car elle était inscrite en principe dans la Charte de 1830, où elle était restée lettre morte, parce que le gouvernement ne fut pas sincère dans ses promesses, ou parce que, harcelé par la presse et par les sectes qui l'avaient fondé, il n'osait pas déplaire à ces puissants protecteurs, maîtres de l'opinion. Une seconde raison — non pas la moins forte — des revendications de l'Église, c'était l'esprit dont l'Université était animée. L'esprit antichrétien se manifestait dans les cours publics de ses plus brillants professeurs, désormais indépendants et nullement chagrinés par le Grand-Maître ministre de l'instruction publique, comme le furent jadis Guizot, Villemain, Cousin sous l'évêque d'Hermopoiis. Il se manifestait encore par les cas d'impiété et d'immoralité qui se multipliaient dans les collèges où était élevée la jeunesse française, de nature à alarmer les pères de famille et les citoyens préoccupés de l'avenir du pays. La lutte était inévitable.