Chap. mu
APOLOGIES APOCRYPHES OU ANONYMES 24l
l'auteur de la Cohorlalio l'oppose à la philosophie comme la seule garantie du vrai, et il met à soutenir cette thèse la même intransigeance que Tatien. Mais l'opposition n'est plus pour lui entre Grecs et Barbares ; elle est entre Gentils et chrétiens. Je ne crois pas qu'au 11e siècle l'Apologiste, même le plus convaincu que toute la certitude de la foi chrétienne repose sur le témoignage des livres juifs, ait jamais identifié aussi hardiment que lui le christianisme et le judaïsme anciens, en appelant les rédacteurs des livres sacrés : r^t-ipoi Ttpoyovoi, nos ancêtres1. 11 donne au fond la môme théorie de l'inspiration que Tatien ou Justin; mais il la propose avec plus de précision, et il a bien vu que là était un des points essentiels du débat. Or il est naturel qu'on se soit d'abord beaucoup servi de l'argument des prophéties, avant d'examiner d'un peu près ce que pouvait bien être le don de prophétie; des définitions plus exactes de l'inspiration sont surtout devenues nécessaires quand les païens de leur côté, pour se défendre, sont revenus à leur ancienne croyance à la divination, ont compulsé les vieux recueils d'oracles et en ont composé de nouveaux, ont senti, en un mot. la nécessité de posséder, eux aussi, une sorte de révélation; c'est ce mouvement nouveau qui a abouti au traité de Porphyre sur la Philosophie daprès les oracles, ~eo\ tt,ç sx Aoyûov otXoo-oœtaç. Il y a des analogies assez sensibles entre les termes que Porphyre emploie pour expliquer Y inspiration et ceux que l'on trouve dans la Cohortatio. Cette ressemblance indique une époque tout au moins voisine2, « II n'est pas possible aux hommes d'atteindre une science des choses divines si
i. Cf. Mélanges Weil (ibid.).
■i. Car elle semble révéler que la question est également brûlante et se pose de même dans les deux camps. L'auteur de la Cohortatio, du reste, s'inspire de Philon, et il le nomme. C'est encore une nouveauté, que la mention expresse des deux principaux juifs hellénistes, Philon et Josèphe. Nous avons soupçonné que Justin et Tatien n'avaient pas ignoré certaines initiatives de la science judéo-alexandrine ; mais on ne saurait aucunement affirmer qu'ils avaient lu Josèphe ou Philon; s'ils les ont lus, ils ont préféré ne pas les nommer.
l[\1 LES APOLOGISTES GREC!
haute et si grande par La voie naturelle el par le raisonnement humain ' ; il y faut le don qui descendit alors d'en haut sur ces saints hommes, qui n eurenl pas besoin de l'art du discours, qui ne rivalisèrenl | »<-«> entre euj d'habileté dialectique, mais auxquels il a suffi de s'abandonner à l'opération du Saint-Esprit; de Borte que le plectre divin, venu du ciel, se servit de ces hommes justes comme d'un instrument, lyre ou cithare, ei non- révéla La connaissance des choses divines et célestes. C'est pour cela que. comme d'une seule bouche et d'une seule Langue, sur Dieu, sur la création du monde, sur la formation <le L'homme, sur l'immortalité de l'âme et le jugemenl qui aura lieu après cette vie, en un mot, sur tout ce qu'il nous est nécessaire de bien savoir, il nous ont instruits, -ans jamais cesser d'être d'accord et en harmonie Les nus avec les autres, quoiqu'ils nous aienl transmis cet enseignement divin en des Lieux et des temps différents ". »Nous aimerions que l'auteur eût encore complété par une tin'' nie générale de la divination cette définition, d'ailleurs ai précise, de l'action exercée par le Saint-Esprit SUT âmes des prophètes; car on aperçoit malaisément ce qu'il pense de la divination en dehors du peuple juif . N'insistons pas sur la citation qu'il l'ail de L'oracle où est proclamée la supériorité des Ckaldéens et des Hébreux, qui ont su reconnaître L'unité «le Dieu. Il en tire seulement celle conclusion4 : vous croyea pouvoir tenir des oracles La Vérité, et, quand vos oracles célèbrent ainsi Les Juifs, vous ne devez pas rejeter Le témoignage de vos adversaires sur Moïse. C'est un pur argument de polémique, et L'autorité de I oracle n'est invoquée que parce
i. Cela n'exclut pas. peut-être, que l'auteur admette, arec la plupart des Apologistes, la possibilité pour la i-.t i ». • 1 1 d'établir, q >!<•
plus. — l'existence <!<■ Dieu.
1 bap. vin.
3. Notons qu'il ne fait pas de polémique contre lea oracles, et que la démonologie, si ebère aux apologistes primitifs, fait 6 peu près défaut. Il y l.i encore un changement de point de vue.
i . Chap. xi.
que les païens l'admettent sans conteste. Mais on s'attendrait à une explication du rôle joué par la Sibylle, et à une justification du crédit qu'elle mérite. En fait, on n'en découvre aucune. Le témoignage de la Sibylle est introduit pour la première fois au chapitre xvi. dans un développement général dont l'objet est de montrer que les poètes ont emprunté à la Bible ce qu'ils savent en matière de religion, et qu'ils ont connu la Bible en Egypte; les deux morceaux sibyllins relatifs au monothéisme sont cités entre le chapitre sur Orphée et le chapitre sur Homère ; si on avait affaire à un écrivain d'une logique très serrée, on devrait en conclure, ou, tout au moins, en induire que la Sibylle a de même prophétisé, parce qu'elle a séjourné en Egypte et y a connu Moïse i ; mais elle est bien une prophétesse elle-même, et notre auteur lui reconnaît bien le don de divination ; il n'v fait aucune objection, au chapitre xvi. en parlant de ses oracles, et il l'affirme au chapitre xxxvu, qui est le chapitre essentiel sur cette question. Ce chapitre, où il narre l'histoire de la Sibylle et rend compte d'une visite qu'il a faite à Cumes 2. où on lui a montré son sanctuaire et son tombeau, trahit un certain embarras3. Il en résulte clairement que le témoignage de la Sibylle est. pour notre auteur, essentiel: c'est l'argument décisif qu'il invoque en terminant : la Sibylle, prophétesse des
i. On penserait alors qu'il a voulu parler de la Sibylle Egyptienne ou de la Sibylle Libyque (cf. en particulier. Pausanias, X, 12 : ot Sa a-jTr(v Baô'jAwv.av, z-zpoi Si EîguMav xaXoûfftv AîyjTrriav). Mais ce n'est certainement pas ce que pense notre auteur, car au chap. xxxvu, où il rapporte l'histoire de la Sibylle, il la dit Babylonienne, fille de Bérose, et, sans aucune allusion à un séjour en Egypte, la fait aller s'établir « je ne sais comment, oûx oïS' 07cwç », en Campanie.
1. Je ne vois pas pourquoi on la regarderait comme une fiction; rien n'empêche de croire que l'auteur, qui a visité Alexandrie, soit allé en Italie, et se soit arrêté d'abord à Cumes.
3. Gomme il y a certaines disparates incontestables dans la Cohortatio, Geffcken a pensé que l'auteur utilisait deux sources principales, l'une dans sa première et l'autre dans sa deuxième partie: mais les choses sont plus compliquées, et dans chaque partie, dans le même chapitre parfois, les disparates ne manquent pas.
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Gentils, mais donl les révélations concordent avec celles des prophètes juifs, doil être l'intermédiaire indispensable entre les Gentils el les Chrétiens. M;iis de quelle nature était cette inspiration qu'on ne lui dénie pas? Elle ne pouvait être démoniaque, semble-t-il * . Elle devail donc être divine, et on ne peut guère hésiter à croire « 1 1 j * tel fût le sentiment de L'auteur. Cependant il n'a pas voulu prononcer le mot : « Il vous sera facile d'apprendre une doctrine qui semble voisine de celle des prophètes par l'intermédiaire de l;i Sibylle qui vous enseigne en partie la droite religion au moyen d'oracles qui proviennent d'une inspiration puissante: (ex tivoç Zuyrzf^ èmiïvolaç)2. » On voit le vague intentionnel de L'expression, et les réserves qu'elle implique. La même équivoque subsiste dans ce qui suit : IMaton a cité La Sibylle dans le Phèdre: il a considéré ses oracles comme divins, et cela, parce qu'il constatait la réalisation *\<- Bes antiques prédictions3. Il pensait à elle, quand il a écrit !<■ morceau célèbre du Ménon, sur L'inspiration prophétique. Beaucoup plus préoccupé que ses devanciers «lu mépris que Les païens témoignent à tous les ouvrages mal écrits, notre auteur se donne la peine d'expliquer, — en ajoutant que telle est la tradition conservée par Les gardiens du sanctuaire de (aunes. — comment Les fautes >\<' prosodie et de versification, qui déshonorent les poèmes sibyllins, ne sont pas imputables à la prophétesse elle-même, mais aux
illettrés qui recueillaient ses paroles. Parmi tout ce luxe
de souvenirs personnels et d'érudition affectée, il oublie, sans doute avec un peu de complaisance, de nous renseigner sur Le seul point important : la Sibylle a-t-elle été inspirée par Le Saint-Esprit? Comment, Bans cela, eût-elle
i. Car, lorsqu'ils admettent, comme ils le font parfois, quel. ont dit la vérité, pour mieux qou8 tromper, les Apologistes le «lis. ni expressément.
■'.. Cette phrase est le début «lu chap. xxxm.
'■'<. C'est (lune L'argument même qui Fonde pour lis Apologistes Pantorité des prophètes juifs, et la divinité du christianisme.
prédit, ainsi qu il est affirmé dans le chapitre suivant, la venue môme de Jésus-Christ? Enfin, pour que l'on constate bien quelle importance notre auteur attribue aux témoignages qui parlent pour les chrétiens sans avoir l'étiquette chrétienne, il est nécessaire de citer les dernières lignes de l'ouvrage : (( Si donc, ô Grecs, vous n'attachez pas moins de prix à votre salut qu'à vos fausses imaginations sur les Dieux qui n'existent pas, ajoutez foi, comme je l'ai dit, à la très ancienne et tout à fait primitive Sibylle, dont les livres sont conservés dans la terre entière ; qui, sous forme d'oracles, grâce à une inspiration puissante, nous enseigne que ces prétendus Dieux n'existent pas ; et qui a prédit en termes clairs, évidents, la venue future de notre Sauveur Jésus-Christ, ainsi que tout ce qui devait être accompli par lui. Cette connaissance sera, en effet, pour nous comme une préparation nécessaire à la lecture des prophéties des saints hommes. Si quelqu'un cependant persiste à croire tenir la connaissance de Dieu des plus anciens philosophes, qu'il écoute Ammon et Hermès ' ; Ammon qui, dans ses Discours sur Dieu, lui donne l'épithète de « tout à fait caché », (7câry.p'j'.pov); Hermès, qui dit clairement et expressément qu'il est difficile de concevoir Dieu, et qu'il est impossible de l'exprimer à celui même qui peut le concevoir. Il convient donc de savoir, par tous ces témoignages concordants, qu'il n'est pas possible de s'instruire sur Dieu ou sur la véritable religion autrement que chez les prophètes, qui nous enseignent par une inspiration divine. » Il y a donc, — le mot est prononcé — comme une sorte de préparation évangélique, que forment, au bénéfice des
i. Sur cette allusion aux écrits hermétiques, cf. Reitzenstein, Poimandrés, p. i38. Les vues liés intéressantes de Reitzenstein sur l'origine et la date de ces écrits ont encore besoin d'être mieux débrouillées. Je persiste à considérer, en tout cas, — sans préjuger en rien par là de tout le reste, — que l'intervention des écrits hermétiques dans la polémique entre païeus et chrétiens est signe d'époque relativement basse; Athénagore a vraisemblablement été le premier à les citer, parmi les chrétiens.
païens, les oracles delà Sibylle, ri probablement aussi les livres hermétiques, quoiqu'ils ne soienl pas mis aussi « lairement sur le même rang. L'entrée dans I Eglise s'ouvre naturellement et aisément aux païens par La porte du sanctuaire de Cumes. Celte idée esl bien d'accord avec le soin que prend lauleur de la Cohortalio1 de ne pas se servir, pour convaincre ses adversaires, de témoignages chrétiens : il faut qu'on retrouve chez les païens eux-mêmes la preuve de la vérité chrétienne. L'auteur j réussil < 1 . deux manières, très différentes l'une de l'autre en adoptant largement, en ce qui concerne les philosophes et les poètes, la théorie des emprunts à l'Ecriture, el en lui donnant, en apparence au moins, une forme plus rigoureuse; en admettant inversement, comme <»n vienl de le voir, à côté des prophètes juifs, une sorte de prophétie de seconde classe. Justin n'avait mentionné Hystaspe et la Sibylle qu'en passant. Ici la Sibylle est au premier plan de l'histoire, ou si l'on veut, an second, mais immédiatement au second, el derrière les prophètes seulement. 11 y a donc là un de ers changements de front qui ne peuvent guère tromper sur la distance qui sépare deux ouvrages apologétiques. Justin, dan- son système, considère principalement les poètes et les philosophes, rt comme il a l'esprit trop libéral pour tout condamner chea eux. il est conduit à sa théorie, imprécise et incohérente autant (pie généreuse, du Verhe séminal. Notre auteur estime (pie les païens de son temps passeront facilement condamnation but l'immoralité et l'absurdité de la théologie poétique; il répète, — et on ne saurait en être Burpris, — que les philosophes sont le rempart du paganisme; mais il fait intervenir, comme un élément essentiel de la discussion, les oracles, et il ne veut pas tant en infirmer 1 autorité en les attrihuanl aux démons que retrouver au contraire, au moins dans certains d'entre eux, l'aveu que
i. Visible encore, — et expressément avoué. — dans le développement de l'argument chronologique.
le christianisme est la religion véritable. Tout cela nous donne le droit de supposer que, chez les païens aussi, le problème de la divination, au temps où il écrit, est passé au premier plan; que les païens prétendent à leur tour trouver dans les oracles une révélation. Le débat n'est plus, comme au temps de Justin, entre la philosophie et la révélation; il est. ou va être bientôt, entre deux révélations. C'est l'époque du Néoplatonisme, commencée déjà, ou qui, tout au moins, s'annonce1.
Ainsi que le Discours aux Grecs, la Cohortatio apporte à notre étude une faible contribution positive; et c'est encore un indice de basse époque. Les Apologies où l'exposition de la doctrine est très développée ont chance. — comme c'est véritablement le cas pour celles de Justin. — d'être de date assez ancienne. Dès la fin du 11e siècle, et au ine, à l'époque de Théophile2, et plus encore à celle de Clément d'Alexandrie et d'Origène, la littérature chrétienne devient très variée, compte déjà un grand nombre de genres, et les Apologistes ont plutôt une tendance à se limiter à leur objet propre. C'est ainsi que notre auteur n'expose pas régulièrement son Credo, mais le laisse entrevoir par occasion, par voie d'allusion. Parle-t-il du Dieu Père? il met surtout en relief cette idée qu'il est indéfinissable, et ne peut recevoir de nom, au sens rigoureux du mot; celui qui est, telle est la seule qualification qui lui convienne3. En termes qui ne laissent aucune place au doute, la création est présentée comme une véritable création ex nihilo : « Le Créateur, qui n'a besoin de rien d'autre, crée ce qu'il crée de sa propre puissance et de sa
i. Mon sentiment, on l'a vu, est que l'auteur est un contemporain de Porphyre. Mais, comme il n'est cependant pas prouvé strictement qu'il ait connu le irspl rî)ç êx Xoytwv iptXaffocptaç, il pourrait être seulement antérieur de peu.
2. Ce que j'ai dit du deuxième livre de Théophile, — qui donne un enseignement doctrinal, — ne va pas là-contre. Cet enseignement doctrinal est tout autre que celui de Justin, et le deuxième livre à Autolycos déborde manifestement, on l'a vu, les cadres d'une Apologie.