III. — La Lettre à Diognète
On est très embarrassé pour dater lu Lettre à Diognète*, qui nous est parvenue, à côté <lu Discours aux Grecs, dans le corpus des ouvrages attribués à Justin, ei dont il suffi! de lire quelques lignes pour sentir que celle attribution ne repose sur aucun fondement. Reconnaître dans Diognète le stoïcien qui fut un des maîtres de Marc-Aurèle est une hypothèse qu'il estaussi difficile de prouver que de réfuter. Le destinataire de la lettre es1 païen, et il Be seni plus 00 ou moins vaguement attiré par le christianisme, voilà loul ce que nous savons sûrement de lui. Il [l'ignore pas absolument tout de celte religion qui l'intrigue; car il a |><l'auteur un certain nombre de questions très précises. Il connaît probablement assez bien le judaïsme, car ce qui l'étonné le plus, c'est que les chrétiens se soient séparés des Juifs1. Quand l'Apologie d'Aristide fut découverte, il j e quelques années, ou fut tout de suite très frappé d<- <■<■!taines analogies manifestes qu'il est facile de constater entre les deux écrits; ou alla même4 jusqu'à imaginer qu'Aristide était également l'auteur de l'un et de l'autre.
i. Grèce ou Orient, selon Barnack. C'< rraisemblaJbli . n
Alexandrie esl loul à Fait ezclne par le tour de la mention qu'en Fait L'auteur, Rome ae l'esl pas aussi Formellement par lf récit «lu voyi
(aunes: mais nu X<5fOÇ rcapatve-rixbç -::,: "EXXijva;, un III siècle, s'il n'est pas d'Alexandrie, a évidemment beaucoup «le chances pour provenir ou de la (ii-èee propre, ou de I Asie Mineure, OU de la Syrie.
a. Harnack, Gesckichte, II. i. p. 5i3, et Geffcken, p
3. Chap. m. '1"-;t,; Se icepl -o-Z uf, v.x-.x -t. zûrà 'IouSo i - kùtoùc,
oiu.at jî (idrXtcra JtoÔEÏv zxoûaau.
4- Doulcet, Kihn. Kroger. — La parenté arec Aristide entraîne naturellement aussi une ressemblance avec Le Cerrema. Pétri.
Nous verrons que, si certaines idées leur sont communes, l'auteur de la Lettre à Diognète en a l'ait un tout autre usage qu'Aristide ; et il est d'ailleurs un écrivain infiniment plus exercé. Tout ce que peut nous apprendre cette comparaison, c'est que, par certains caractères au moins, l'œuvre se rattache directement aux Apologies du 11e siècle, et même aux plus anciennes d'entre elles. Il n'est pas certain, à mon sens, que l'auteur se soit inspiré directement d'Aristide. Mais il faut noter qu'il semble bien écrire en un temps où les préjugés contre les chrétiens sont encore extrêmement vifs, et où la persécution est toujours menaçante1. Voir dans son œuvre une composition de l'époque constantinienne est donc très peu vraisemblable, et la considérer, ainsi que le fit autrefois Donaldson. comme un exercice d'un lettré de la Renaissance, c'est aller contre la garantie de la tradition manuscrite, qui était représentée par le manuscrit aujourd'hui disparu de Strasbourg2. Le plus vraisemblable est donc que la Lettre est de la fin du 11e siècle ou du commencement du mc, mais cette conclusion résulte plutôt d'une impression d'ensemble que d'arguments positifs. Un des éléments les plus caractéristique de cette impression est, sans doute, que l'auteur fait front à la fois contre deux adversaires : le judaïsme et le paganisme, entre lesquels le christianisme se trouve pris : « Les chrétiens sont combattus par les Juifs qui les regardent comme des étrangers, et persécutés par les Grecs 3 ». C'est bien dans la même position que se trouvent les plus anciens apologistes, comme Justin, écrivant à la fois ses Apologies et son Dialogue, et que se maintiennent leurs successeurs, jusqu'à Tertullien, qui compose aussi un Contra Judœos, à côté de {Apologétique.
Diognète a posé (ou est censé avoir posé4) trois questions
i. Cf. notamment la (in du chap. vu, 7, qui développe le thème illustré plus tard par la formule : sansuis christianorum, semen christanorum. 1. Cf. Harnack, l. c.
4. Car on ne sait jamais ce qu'il entre de fictions dans ces données.
à son correspondant. La première embrasse plusieurs questions secondaires. Pourquoi les chrétiens n honorent-ils pas les Dieux reconnus par Les Grecs, et n'observent-ils pas non plus les pratiques juives? Quel esl ce Dieu en qui ils onl foi, et quel eultc lui rendent-ils, pour oser rompre avec toutes les traditions, mépriser le monde dédaigner l.i in Telle est la question, et on voit qu'elle esl complexe. I deux antres sont pins simples. Quelle esl cette fraternité qui unit les chrétiens entre eux? — Pourquoi cette race nouvelle a-t-elle paru à notre époque? el comment expliquer qu'elle ait tant tardé? — dette race nouvelle esl la nouvelle race d'Aristide ; on sent toul de suite ici la parenté, et on comprend qu'elle ait assez intéressé pour conduire & des conclusions excessives, dans la première surprise causée par la découverte de I Apologie.
L'habitude particulière à l'auteur esl de mêler constamment le raisonnemenl el les effusions sentimentales; <»u plutôt, il n'aime pas beaucoup à raisonner; il a peu de goût pour la dialectique séché ; pénétré d'une foi profonde et joyeuse, il ne peut la contenir: il La laisse s'épancher, déborder en li\ mues d'admiration et de reconnaissance. 11 a l'accent du prédicateur plutôt que celui du polémiste. Ces! ce qui a fait trouver à de bons juges que -.1 manière avail plus de rapport avec L'éloquence post-constantinienne qu avec la méthode apologétique. Mais on n'a aucun droil de tirer d'une observation juste en elle-même une conclusion < 1 11 1 sérail fausse, el de refuser à un écrivain du m ou du n' siècle un style qui n esl sans doute m celui de Justin, m celui de Catien ou d Ithénagore, mais que la Lecture assidue de la BiMe ou des Epitres de saint l'.iul explique suffisamment. La vérité doil être (piécette différence de ton tient à une différence d'éducation et de milieu, plutôt qu à une différence de date. Justin, Ta tien, ^.thénagore étaient des laïques, des docteurs indépendants. Il \ a dans la Lettre à Diognète comme une onction ecclésiastique, el nous avons noté certains caractère- analogues dan- les trois livres à Autolycos. qui sont L'œuvred'un évêque. N'oublions
pas qu'exception faite pour ceux-ci. nous avons perdu, parmi les Apologies, précisément celles qui étaient dues à des clercs : Apollinaire d'Hiérapolis. Méliton de Sardes. L'au«teur de la Lettre à Diognète a chance pour avoir appartenu, lui aussi, au clergé1.
Mais il avait beaucoup plus de talent que n'en a eu Théophile. Il a l'esprit orné; la langue qu'il parle n'est pas de mauvaise qualité; et son style est adroit. Pas plus qu'il ne s'inspire directement de la philosophie païenne, il ne cherche à imiter ouvertement la littérature profane. Il a trop de finesse pour faire comme d'autres de gauches emprunts ou de lourds pastiches. Il transpose ingénieusement les thèmes, et renouvelle les formules usées avec assez d'aisance pour qu'on puisse aisément ne pas les reconnaître, si l'on a le regard un tant soit peu distrait. L'cxorde en fournira un bon exemple. Après avoir formulé les questions qui lui ont été posées par Diognète, notre inconnu entre ainsi en matière ; « Je te loue pour ce zèle, et je demande à Dieu, qui nous donne la grâce de parler et celle d'entendre, qu'il m'accorde de m'exprimer de telle sorte que, en m'écoutant, tu deviennes meilleur, et qu'il t accorde d'écouter de façon à ne point causer de peine à celui qui te parle. » Qui retrouverait, au premier abord, dans cette prière si bien appropriée, le souvenir, probablement conscient, de la formule traditionnelle par laquelle les vieux logographes attiques captaient la bienveillance de leurs auditeurs 2 ?
Cependant ces quelques pages, tantôt insinuantes, tantôt pressantes, où l'on sent avant tout un homme expert dans l'art de manier les âmes, ne sont pas pour cela médiocres de pensée. La discussion proprement dite, la polémique, \ est, il est vrai, très faible, sans autre mérite que cette forme animée, rapide, habile, qui ne fait jamais défaut à
i. C'est donc assez justement, — si on néglige la chronologie, - que l'on a pris l'habitude d'insérer la Lettre à Diognète dans le recueil des Pères a postal ii/ ues.
■i. L'antithèse de eeitEïv et de àxojaai ne laisse aucun doute à ce sujet.
204 i l > APOLOGI-i ES OR] I -
l'auteur. On ne doit pas s'attendre non plus a une grands précision dans L'exposé des dogmes particuliers. \ I contre des autres Apologies1, la Lettre à Diognète nom intéresse plus encore par elle-même, par Le témoign qu'elle nous apporte sur >« >n auteur, que comme document historique. G'esl que I ami inconnu de Diognète .1 senti 1 1 a vécu sa foi: c'e-l que le christianisme esl pour lui. comme pour tous les grands chrétiens, un mode de \ Le nouveau plus encore qu'une théologie compliquée. Laissons donc de côté ses banales invectives contre la mythologie, nu même sa discussion assez superficielle contre Le judaïsme, quoiqu'il y tienne évidemment davantage, et mettons en lumière de préférence ce que ses idées ont de vraiment original, ou tout au moins de très personnel. Ainsi considérée, la Lettre apparaîtra encore, je crois, comme inspirée d'un esprit qui interdit d'en trop rabaisser La date, et qui la rendrait peu intelligible après Les premières années du me siècle, bî cette limite n'est déjà tardive.
L'idée essentielle est bien que Les chrétiens Bont une « race nouvelle ». niais celle race est une race toute spirituelle, dont Le caractère n'est déterminé par aucun élément physique, qui ne se propage et ne se perpétue que par l'esprit. c< Lis n'habitent pas de villes particulières, ils n'ont pas ane Langue exotique, ils ne vivent pas d'une vie singulière..*. Ilaliilani des villes grecques on barbares, selon qu'il est échu à chacun, et observant les coutumes Locales dans le vêtement, l'alimentation, en toutes choses, ils montrent par Là Le caractère unique, et, de L'aveu de tous, paradoxal de Leur institution . » Gomme cela esl supérieur à Tatienl Les chrétiens ne sont pas des barbares, de nouveaux Barbares, opposés aux Grecs. Il n\ a plus ni Grecs ni Barbares; Le christianisme ne crée pas un conflit, on plutôt il n'en créerait pas, si ce n'était en créer un que >\<- supprimer
1. *V*oublions pas cependant Justin, qui a la même foi profonde: mais il n'a pas le m< me talent.
■2. Chap. \ . a-4.
tous les conflits. Mais cette supériorité même, marque de son origine divine, le met en lutte en toutes choses avec les races anciennes, quelles qu'elles soient1. « Ils habitent chacun des patries particulières, mais à la façon de gens qui n'y sont que domiciliés ; ils participent aux devoirs des citoyens, et ils supportent les charges des étrangers. Toute terre étrangère leur est une patrie, et toute patrie leur est une terre étrangère. Ils se marient comme tout le monde; ils ont des enfants; mais ils n'abandonnent pas leurs nouveaunés. Ils mangent comme tout le monde, et ils ne mangent pas comme tout le monde1. Ils ont un corps de chair, et ils ne vivent pas selon la chair3. Ils demeurent sur la terre, mais sont citoyens du ciel. Ils obéissent aux lois établies, et par leurs principes de vie, ils s'élèvent au-dessus des lois. Ils aiment tout le monde, et ils sont persécutés par tout le monde4. Ils sont méconnus et condamnés, on les met à mort, et par là on assure leur vie. Ils sont pauvres, et ils enrichissent les autres. Ils manquent de tout, et surabondent. Ils sont accablés d'avanies, et par l'avanie ils arrivent à la gloire. On les calomnie, et l'instant après on proclame leur justice. Injuriés, ils bénissent; ils répondent à 1 insulte par le respect. Ne faisant que le bien, ils sont punis comme des malfaiteurs; punis, ils se réjouissent, comme si on les gratifiait de la vie. Les Juifs leur font la guerre, comme à des gentils; ils sont persécutés par les Grecs, et ceux qui les haïssent ne sauraient dire pourquoi. » Qu'on lise, à côté de cette belle page, toute animée de 1 esprit du Nouveau Testament, la description de la cité idéale, dans
i. Je donne pour ce morceau la traduction de Renan [Marc-Auiete. p. 42Ô), modifiée pour les deux phrases en italique.
2. TpaTïîÇav xocvt|V TtapaTiOïVTac, àXV où v.owrt-i . Renan traduit : Ils mangent en commun, mais leur table n'est pas pour cela commune : et il explique en note, en renvoyant à Otto : c'est-à-dire qu'an n'j mange /jus indifféremment de toutes choses. Il est bien plus probable que la seconde partie de la phrase désigne à mots couverts L'eucharistie.