‹ Les apologistes grecs du IIe siècle de notre èreChapitre 118 sur 128 · VII. — I/Irrisio d'Hermias · texte numérisé non relu

VII. — I/Irrisio d'Hermias

Cette revue des écrits apologétiques, qui peuvent avoir une certaine prétention à remonter jusqu'au 11e siècle, sera terminée quand j'aurai dit quelques mots d'un dernier petit ouvrage 2 dont l'origine et la date sont également incertaines. L'origine? car quel est le personnage que nos manuscrits appellent Hermias le philosophe, et qui a composé ce At.a17upu.0c twv e£co ©(.Xoa-ocpcov, c'est-à-dire ce : Persiflage des philosophes païens? 3 Personne ne l'a jamais cité, dans toute l'antiquité chrétienne, et il ne

1. On voit que je comprends tout autrement qu'Harnack ces textes qui ne me paraissent nullement choquants, en supposant que l'auteur s'adresse à l'un des grands empereurs Antonins. L'auteur rend hommage, je crois, à leurs lumières, sans le dire comme le font Justin, Tatien, Athénagore; c'est précisément pourquoi il ne peut comprendre comment des hommes supérieurs, si moraux, si éclairés, restent attachés à une tradition périmée, et ne rompent pas, comme les chrétiens, avec le troupeau. Le seul texte vraiment embarrassant, en cette hypothèse, est celui qui fait mention de vêlements féminins.

2. Le texte est très incorrect dans la Patrologie; le voir dans Diels, Doxographi grseci. Cf. Harnack, Geschichte..., I, 2, 782, et II, 2, 196. — Une étude spéciale a été assez récemment consacrée à notre écrit par Di Pauli (Die Irrisio des Hermias, dans Forschungen zur christlichen Literatur and Dogmengeschichte, d'Ehrhard et Kirsch, VII, 2, 1907). Di Pauli date le Ataaup[j.ô; de 180-220.

3. Je reproduis la traduction du titre par M. M. Croisel, Hist. de la Litt. grecque, V, 745.

sera jamais pour nous qu'un nom. La date? car. si la majorité des critiques semble incliner aujourd hui. malgré tout, à croire qu'il a vécu au n' siècle ou au 111e, Harnack le juge au contraire postérieur à Constantin. Les analogies que présente l'ouvrage avec L'apologétique du IIe siècle sont flagrantes. Que contient-il en effet? Une collection d'exemples, mis bout à bout, des contradictions perpétuelles où sont tombés les philosophes. I >u ne saurait mieux en définir l'objet que ne l'a fait I auteur lui-même, en concluant : « J'ai exposé tout cela », dit-il. « pour montrer l'opposition qu'on trouve entre leurs théories, comment leurs recherches procèdent à l'infini et n'ont pas de terme, comment l'objet en est indéfinissable, inutile, insaisissable à toute prise et à tout raisonnement. » C'est en effet ce qu'il a essayé de montrer, dans une revue sarcastique, menée à grand train. avec une verve qui se soucie peu d'être équitable et aussi peu d'être fine, en faisant s'entrechoquer les unes cou Iules autres les doctrines des principales écoles sur la nature de l'âme d'abord, ensuite sur Dieu et le monde; ces doctrines sont résumées en quelques formules très simplifiées, et poussées audacieusement à la caricature. Certaines ressemblances apparaissent avec quelques parties de la Cohortatio faussement attribuée à Justin, mais il est malaisé d'en déduire une filiation entre Les deux écrits. On est frappé aussi, — Di Pauli a eu raison de le noter. — d'une analogie avec Lucien : le titre -cul indique déjà que c'est le même procédé de polémique railleuse, d'ailleurs encore beaucoup plus superficielle et conduite avec un talent très inférieur, rlermias ne recherche pas la plaisanterie délicate de Lucien: il veul plus d'éclat et de tapage; il a besoin, comme Ta tien, de gros effets. Les modèles qu'il imite seraient facile- à trouver, au 11e siècle, parmi ces écoles de sophistes ampoulés et prétentieux, qu'il est arrivé à Lucien même de railler. Qu'on lise par exemple ces quelques Ligni is du chapitre iv : « Mais voici Empédoclc, qui se di

menaçant devant moi, et qui me crie du haut de l'Etna : « Les principes de toutes choses sont la haine et l'amour; l'un qui unit, l'autre qui divise; et leur discorde produit tout... » Bravo, Empédocle; je te suis, et jusqu'au cratère de feu. Mais voici que d'autre part Protagoras m'entraîne, en me disant : « L'homme est la mesure de toutes

choses » Ailleurs encore Thaïes me fait signe. » Que

l'on mette ensuite en comparaison cette tirade déclamatoire du sophiste Sidonios, que cite Lucien dans la Vie de Démonax1 : « Si Aristote m'appelle, je le suivrai au Lycée; si Platon m'appelle, j'irai à l'Académie; que Zenon m'appelle, je passerai mon temps au Portique... » On attend avec impatience qu'Hermias, lui aussi, invoque Pythagore; on voudrait lui crier, comme Démonax à Sidonios : « Pythagore te dit de te taire; écoute-le ».

Cependant ces caractères littéraires du Persiflage, si frappants qu'ils soient, ne sauraient passer pour une preuve tout à fait solide qu'il date du 11e siècle ; ils pourraient provenir d'une imitation érudite ; on a longtemps encore écrit en ce style après la période antonine. Longtemps aussi on a copié les Doxographes, et s'il est notable que l'auteur ne fasse aucune allusion à l'école néoplatonicienne, on ne peut se dissimuler que la littérature apologétique est généralement très asservie à la tradition, médiocrement soucieuse de l'actualité, et qu'un écrivain d'époque tardive qui démontrerait les contradictions des philosophes par l'exemple exclusif des systèmes classiques n'aurait rien qui pût nous surprendre. Toutefois, réunies, toutes ces observations concordantes ne peuvent manquer de faire quelque impression, et l'on sera tenté de dire, avec le dernier historien de la Littérature chrétienne'2, que « au point de vue de l'histoire littéraire, la date 200 environ rend parfaitement compte des faits essentiels », si l'on ne peut opposer aux

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