‹ Les apologistes grecs du IIe siècle de notre èreChapitre 120 sur 128 · LES APOLOGISTES GRECS. IQ · texte numérisé non relu

LES APOLOGISTES GRECS. IQ

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donnée à leur besoin de certitude. Ils oui cru posséder désormais une vérité solide fondée Bur une évidence qui provenait. directemenl de l'expérience, au lieu d'être péniblement atteinte par une dialectique toujours douteuse. Double expérience, où le passé et Le présenl apportaient â la fois leur témoignage. D'une part, L'authenticité de la révélation biblique Leur semblait prouvée irréfutablement parmi grand fait historique, La réalisation des prophéties. D'autre part la mission de .Jésus leur semblait garantie par cette même réalisation, et par des constatations matérielles qu'ils croyaient faire chaque jour, en assistanl à La guérison des démoniaques. Ainsi, de Ions côtés, la certitude venait à eux. les pénétrail et les enivrait. Elle leur parlait avec la voix imposante de l'histoire. (•«•Ile expérience de l'humanité, quand ils considéraient toute la destinée du peuple juif et toute la vie de Jésus. Elle leur parlait a\ ec !«■ ton autoritaire du fait, de L'expérience personnelle, quand ils croyaient voir les démons s'enfuir sur L'intervention toute-puissante des exorcistes chrétiens, et d'eux seuls.

Ils sont donc par là semblables au commun des fidèles. Ils croient, parce qu'ils entendent la parole divine, et parce qu'ils voient Les effets de l'action divine. La religion qu ils professent est pour eux quelque chose d'unique, et de surnaturel ; elle est un enseignement divin, transmis à l'homme par Dieu lui-même, par ses interprètes autorisés, par son Fils, et contrôlé par Le témoignage de la nature, de L'histoire et de la vie, que seul il permet de comprendre. Tous, avec des nuances dans L'expression, mais avec un accord remarquable sur Le fond, s'ils reconnaissent que !<• Créateur se révèle par son œuvre et que la Loi morale esl inscrite dans lous les cœurs, ils estiment que ce consentement universel sur L'existence de Dieu et la distinction du bien et du mal n'est qu'un premier degré tout à l'ail élémentaire et insuffisant de la connaissance religieuse; ils jugent que la raison humaine est impuissante à nous élever plus liant: qu'elle ne peut jamais sai>ir la vérité d une prise ferme, ni lVml>rasser tout entière: (pi elle ne la per-

çoit que partiellement et confusément. Ceux qui sont le plus modérés dans leur langage, comme Justin, et Athénagore, ne diffèrent en rien sur ce point des plus fanatiques, comme Tatien ou Théophile. Tous sont donc profondément convaincus qu'une révélation est nécessaire; c'est parce qu'ils veulent une vérité révélée qu'ils sont chrétiens ; ils le sont tout entier, et on se trompe gravement, lorsque, se laissant abuser par le contraste que présentent leurs écrits avec certains de ceux du Nouveau Testament ou des Pères Apostoliques, on paraît aller jusqu'à ne plus voir en eux que des demi-chrétiens, des philosophes impénitents qui se font illusion à eux-mêmes.

Puisqu'ils sont si fermes sur ce principe, il serait étrange qu'ils eussent, consciemment ou inconsciemment, adultéré le christianisme. Ils sont les hommes de leur temps; leur pensée a des points de contact multiples avec celle de leurs contemporains païens : elle s'exprime souvent dans le même langage. Ce serait un grand aveuglement que de ne pas vouloir le reconnaître. C'en serait un aussi grand que de ne pas voir la barrière qu'ils ont toujours élevée entre la philosophie et la foi. Sur leur attitude voulue, il ne peut y avoir de doute, et cette attitude devient de plus en plus nette, à mesure même qu'ils sont mieux informés sur la philosophie et en tirent plus de profit. Les déclarations par lesquelles Tatien. Athénagore, Théophile, qui sont vraiment instruits, affirment leur indépendance, sont plus catégoriques que celles de Justin, moins cultivé qu'eux. Il est infiniment plus délicat de déterminer s'ils n'ont pas subi sans le vouloir quelque influence persistante de leur éducation. Même a priori, on peut juger invraisemblable qu'ils y aient échappé; que leurs procédés de composition, l'allure de leur méthode, leurs habitudes d'expression en soient tout à fait indépendants. Nous avons constaté par mille preuves qu'en ce sens ils sont restés Grecs. Mais le sont-ils restés aussi par certaines de leurs idées fondamentales? et. en développant la doctrine ecclésiastique, l'ont-ils dénaturée par l'immixtion d'éléments étrangers ? Pour savoir

s ils l'ont fait, passons en revue Les principales questions qui les oui intéressés, et résumons les conclusions auxquelles nous avons abouti, en analysant Leurs opinions sur chacune.

Il a semblé à beaucoup de critiques que I Influence de la philosophie, el plus particulièrement du platonisme, se révélait irrésistiblement dans la doctrine des apologistes sur Dieu le l'ère. Ils auraient conçu Le Dieu Buprême comme absolument transcendant; ils auraient voulu qu'il ^ eût entre le monde et lui une sorte d'abîme; ils auraient considéré comme indigne de lui d'entrer en une relation quelconque avec la matière, et ne lui auraient attribué aucun rôle dans la création. Il est vrai qu'ils ont eu un souci extrême d'éviter toute apparence d'anthropomorphisme; qu'ils ont proscrit avec la même rigueur I anthropomorphisme hellénique qui incarnait et partageait L'essence divine en une foule innombrable de divinités, simples exemplaires sublimés d'une humanité supérieure, <•( l'anthropomorphisme juif qui donne au Créateur un corps, el le t'ait entrer directement en relation avec les hommes. Mais le Dieu suprême n'est pas pour eux au delà de l'être, èraxeiva t/,ç o'jT'laç; il est celui qui est, ô wv, l'être lui-même dans sa vérité, dans sa plénitude. Justin, quand il parle de la création, confond perpétuellement Dieu et le Verbe, et nomme aussi bien l'un que l'autre. Tatien dit que le souverain de toutes cLioses était la substance même de L'univers; cju'il contenait tout en lui-même par le oaoyen de sa puissance verbale: que la matière a été projetée par lui: et il fait si bien de lui le véritable créateur qu'il appelle Le Verbe, par une expression qu'on lui a souvenl reprochée, « la première œuvre qu'il ait enfantée ». \tli insiste aussi fortement sur l'unité de l'essence divine que sur la distinction des personnes; cette unité est maintenue selon lui par l'Esprit : et cette conception rappelle tellement le stoïcisme. — mais toutefois un stoïcisme corrigé, transposé de la sphère du monde dans celle de I essence divine, distincte du monde. — qu'il semble bien que cette essence,

quoique spirituelle ou plutôt précisément parce que spirituelle, soit ainsi, si nous en jugeons du point de vue moderne, à quelque degré, matérielle; — tant il est loin de faire du Dieu suprême une pure entité. Le Verbe est l'ouvrier de la création; mais, si c'est par lui que s'établit véritablement le contact entre Dieu et la matière, la continuité de ce contact, d'un bout à l'autre, est toujours fortement marquée; le Père demeure l'origine véritable des choses, comme il est la source première de la révélation, et comme c'est de lui que dérive tout d'abord le gouvernement providentiel du monde.

Le Verbe, ouvrier de la création, est l'organe de la révélation. La théorie qui explique sa génération et sa relation avec le Père s'est lentement dégagée et précisée, de Justin à Athénagore ; mais elle apparaît, dès le début, nettement orientée dans le sens d'où elle ne déviera plus, et si Justin n'a pas encore exprimé toutes les conséquences des principes qu'il avait posés, il est difficile qu'il ne les ait pas, au moins, entrevues par instants. Le Verbe est fils de Dieu, engendré au moment précis de la création du monde, au delà de laquelle on trouve d'abord superflu de remonter; mais, comme il est la raison de Dieu, et que Dieu n'a jamais pu être conçu sans raison, la moindre réflexion doit conduire à admettre qu'il a été verbe intérieur avant d'être verbe proféré. Il n'en est pas moins né à un moment déterminé, et c'est alors qu'il devient proprement Verbe. Il n'est donc qu'au second rang; il vient après le Père; il lui est subordonné. Les Apologistes l'ont tous présenté à la fois sous le double aspect de démiurge et de révélateur, en montrant de préférence l'un ou l'autre, selon leurs tendances particulières, ou selon l'occasion. Quand ils ont considéré en lui le démiurge, ils ont pris le plus grand soin de le séparer de son œuvre; si Justin assimile une fois le Fils de Dieu à l'àmc du monde du Timée, c'est pour retrouver chez Platon une image, — déformée, — de la Trinité chrétienne ; cela ne veut pas dire qu'il accepte sur ce point la doctrine de Platon, et qu'il

regarde le Fils comme infus dans la matière. C'esl par erreur qu'on a pu croire que le pneâma hyliquede Tatien était le Verbe; il en est formellement distingué. En tant que révélateur, le Verbe a été <le tout temps L'interprète du Père, qui ne communique jamais directement avec les hommes; c'est par lui que se sont opérées toutes les théophanies de l'Ancien Testament; c'est lui qui a inspiré les prophètes; car il est identifié le plus souvent à l'esprit prophétique; c'est lui enfin qui s'est incarné en Jésus, el qui ;< apporté à l'humanité la vérité complète, la vérité certaine, prouvée par la réalisation de toutes les prophéties au cours de Ba s Le terrestre. Est-ce lui qui a inspiré aussi celle prophétie de seconde classe, qui est contenue d;ms (!<■<■. livres comme ceux d'Hystaspe et de la Sybillc? En faisant de ces livres un usage de plus en plus large, les Apologistes -mil re-lé> toujours dans un vague prudent à ce sujet. Enfin cette Idée, — qui leur est commune à tous, — que la raison humaine, malgré sa faiblesse, peut néanmoins tirer d'elle-même deux notions essentielles : celle de l'existence d'un Dieu créateur, et celle de l'obligation morale, a inspiré au seul Justin une théorie selon laquelle cette raison, ainsi fécondée par une semence venue du Verbe, a pu. chez quelques païens privilégiés dont la vie a été exceptionnellement sainte, parvenir jusqu'au pressentiment obscur de la vérité chrétienne. Cette théorie, telle que Justin l'a exposée , ne manque pas d'une originalité véritable; elle provient d'un instinct généreux, et se fonde d'abord sur une idée de sens commun: elle emprunte sa forme au stoïcisme, mais en donnant toutefois une valeur assez nouvelle à l'expression stoïcienne qu'elle emploie.

Il ne peut être question de fermer les yeux sur les analogies nombreuses entre cette doctrine et celle du Logos, telle que l'avait popularisée la philosophie, el principalement le stoïcisme. Elles sont évidentes, mais non moins claires sont aussi les différences. Surtout, il est essentiel de se demander quel a été le point de départ de la pensée des Apologistes. L'erreur, rarement exprimée, mais partout

latente, où tombent ceux qui ne les ont pas lus d'un trait, et ont seulement cherché dans leurs œuvres les textes relatifs à telle ou telle question déterminée, est d'imaginer que ce point de départ soit dans la doctrine même du Logos, considéré comme un intermédiaire nécessaire entre Dieu et le monde. Ils obéissent en réalité à un tout autre mobile, qui est d'ordre purement religieux. Ils ont cru à la mission de Jésus-Christ, sur la foi des prophéties, et sur le témoignage de l'histoire évangélique. Le Dialogue de Justin a pour objet démontrer d'abord l'authenticité de cette mission, même abstraction faite de la préexistence, et Justin reconnaît si bien pour fondement de sa croyance l'attribution à Jésus de la qualité de Christ ou Messie, qu'il s'explique avec une indulgence relative1 sur le compte des Judéo-chrétiens « qui professent qu'il est le Christ, tout en déclarant qu'il fut homme entre les hommes ». Si Tatien, dans le Discours, ne nomme même pas Jésus, il est l'auteur du Diatessaron, et cela prouve assez que l'Evangile était son livre de chevet. Le christianisme, pour les Apologistes comme pour tous les chrétiens, c'est d'abord Jésus, c'est le Christ. La théorie du Logos convient sans doute à leurs tendances intellectuelles, qui sont celles de leur temps, mais elle ne leur suffirait pas, et ce n'est pas parce qu'elle est le complément nécessaire de la transcendance qu'ils l'ont si complaisamment développée ; c'est parce qu'elle est pour eux la meilleure garantie de la divinité de Jésus, et parce qu'elle leur explique sa préexistence. Jésus n'est pas déifié parce que la doctrine philosophique du Logos l'exige; car il n'est pas nécessaire d incarner le Logos, et même rien n'est plus extravagant pour un Celse. Il devient Logos parce qu'il est cru Dieu, et que le Sabellianisme pur, le Patripassianisme sont tout ce qu'il y a de plus opposé à l'état d'esprit naturel des premières générations chrétiennes. C'est bien ainsi déjà que le quatrième Evangéliste, le premier à notre connaissance, et

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