‹ Les apologistes grecs du IIe siècle de notre èreChapitre 121 sur 128 · A)C) LES APOLOGISTES GRECS · texte numérisé non relu

A)C) LES APOLOGISTES GRECS

sans doute le premier en fait, a introduit le Logos dan- la théologie chrétienne. Qu'après cela son récit soit moins une narration historique de la vie de Jésus qu'une interprétation de ecllc vie conformément au principe posé, rien de pins sur: mais celle pensée première : Jésus est Dieu parce qu'il est le Verbe, voilà le germe d'où tout le reste est sorti. Telle est aussi L'attitude intellectuelle des Vpologistes. Chez un seul, chez Ta tien, un mot se trouve, qui peut avoir une apparence de sabellianisme ; mais il n'est pas sur qu'on doive l'interpréter en ce sens; car le « ministre du Dieu qui a souffert ». ce peut être le ministre du Verbe, qui est Dieu. Les Apologistes du n siècle ont pris chez Jean, où ils l'ont trouvée toute prête, la doctrine du Verbe, pour le même motif qui l'avait fait proclamer par Jean. On ne nie point pour cela que la doctrine, par quelque voie qu'elle soit parvenue à Jean, soil d'origine philosophique, ou, si l'on veut, contienne un élément philosophique; qu'en la proclamant. Jean ait préparé une transformation profonde de la pensée chrétienne primitive; qu'en s'y ralliant el en la propageant, les Apologistes aient peu à peu mis au jour les conséquences que l'initiative de Jean recelait; que, sans cesser de voir en Jésus le Messie et le Sauveur, on se soit accoutumé de plus en plus à voir en lui d'abord et surtout le Verbe, démiurge et révélateur; que les Apologistes eux-mêmes, une fois adoptée une conception qui ouvrait une communication entre le christianisme et le stoïcisme ou le platonisme, aient exploité largement les idées de ces deux écoles: qu'ils n'aient pas pris en toute circonstance, quand ils les transposaient, toutes les précautions désirables, quoiqu'ils aient toujours commencé par établir en principe les distinctions util.-: qu'ils aient paru parler parfois un langage plus philosophique que chrétien, aussi bien par l'effet d'une habitude inconsciente que dans une intention de propagande habile. Ce ne sont là toutefois que des faits secondaires; le fait essentiel, c'est que, dans son principe, la doctrine des apologistes est religieuse, et non pas philosophique : ils croient

d'abord en Jésus, fils de Dieu, et ils s'expliquent ensuite sa divinité par la préexistence du Verbe.

Les chrétiens ont pu formuler une théorie du Verbe, à la fois en s'appropriant les idées courantes sur le Logos, et en sauvegardant leur indépendance, parce que l'idée du ^ erbe a trouvé chez eux un support solide dans la personne de Jésus. Il n'est pas extraordinaire que le Saint-Esprit soit resté beaucoup plus indistinct. En tant qu'il a inspiré les prophètes, il est généralement identifié avec le Verbe, et il était difficile qu'il ne le fût pas, tant on avait pris l'habitude de regarder le Verbe comme l'agent de la révélation, comme l'interprète obligé du Père. Il est peu intéressant d'examiner chez les Apologistes le rôle effacé qu'ils ont laissé à la troisième personne divine, et il suffit de noter que. s'ils acceptent loyalement son existence, parce que la formule de leur foi la leur impose, ils ne savent ensuite comment la définir et l'utiliser. On trouve plus de profit à étudier, au sens le plus général, quel est leur concept de l'esprit ou pneùma. On s'aperçoit alors que. sur toutes les questions qui n'étaient point vitales et où le sens profond du christianisme n'était pas engagé, la plupart d'entre eux ont très simplement adopté ou conservé les notions philosophiques courantes, principalement celles du stoïcisme. Ils conçoivent volontiers le monde comme pénétré par un esprit qui en est le lien, qui en fait l'unité, qui y propage la vie. donne à la matière inerte ses formes, détermine les caractères spécifiques des êtres organisés et en règle la génération : cet esprit est lui-même matériel ; c'est une sorte d'air ténu, vif et chaud, c'est le irveû^xa des stoïciens, et ce sont leurs Xoyot ^-soy-y-ucoi, dérivés de ce 7cveûp.a (expression que Tatien remplace par celle de -vrj;j.a- 7a ua'.xo). Cette théorie physique du monde, venue en ligne directe du stoïcisme, se trouve exposée en détail surtout chez Tatien, mais Tatien l'a réduite expressément à ce rôle de théorie physique ; il a superposé à l'esprit de la matière un autre esprit tout différent et supérieur; c'est celui qui constitue l'essence divine, celle du Père et du Logos; qui

n'a ni commencement ni fin: qui n'est pas une force <le lu nature, mais l'intelligence et la volonté souveraines; il est conçu d'ailleurs, ainsi que semble l'indiquer L'emploi du terme -vz-j'xy.. comme invisible el impalpable, mais est matériel, au sens où L'espril n'est que la matière la plus ténue. Athénagore partage cette vue, et l'influence «lu stoïcisme est si grande sur lui. que, s il ;i réussi à maintenir mieux que ses prédécesseurs L'unité de L'essence divine, tout en affirmant la distinction de- personnes, il n'a pu le faire qu'en imaginant celle unité Bur le modèle de celle que les stoïciens attribuaient an inonde: en disant que le Père et le Fils étaient unis par l'unité du Saint- Esprit.

La matière, comme l'esprit qui l'anime et l'informe, a été créée ex nihilo. Il suffit de lire les nombreux textes "ù les Apologistes proclament que Dieu est le seul être véritable, qu'il est seul sans commencement el >ans lin. pour être assuré qu'ils n'ont pas reconnu un second principe, éternel comme Dieu, même en le concevant, selon la métaphysique platonicienne, comme une pure négation. Gomme ils ont vu dans le Verbe un démiurge, un organisateur de la matière, plutôt qu'un créateur à proprement parler, — le Père étant la source véritable de toul être, — comme ils ont aimé à rapprocher le récit biblique de la création et celui du Timée. il en est résulté souvent une réelle obscurité dans leur propre exposé. Mais, à défaut d'une déclaration formelle, il y a des indices clairs (pu- Justin croyait la matière créée. Taticn a fait celle déclara tion; il a écarté en principe ce dualisme où risquait de le faire choir la rigueur de son ascétisme, cl dont le feraient presque soupçonner certains passages de son discours, -1 on avait le tort de les isoler, \ueun doute n'esl possible au sujet des successeurs de Justin et de Tatien. Vinsi donc, sur cette grave question encore, pour tant (pie le- Vpologistes aient ensuite mis à profit dan- le détail le- deux principaux systèmes philosophiques, en ce qui concerne l'interprétation de la nature et de l'ordre du monde, ils

ont maintenu solidement la barrière entre le christianisme et le platonisme ; plus encore peut-être entre le christianisme et le panthéisme stoïcien.

J'ai plusieurs fois signalé, au cours de mon étude, que l'opposition entre la philosophie et la naissante théologie chrétienne n'a peut-être été plus formelle sur aucun autre point cpie sur la nature et la destinée de lame. Justin a été platonicien ; il est resté attaché au platonisme ; il déclare que le platonisme n'est pas contraire au christianisme; mais il ajoute aussitôt qu'il ne lui est point exactement semblable, et toute l'introduction du Dialogue montre clairement, qu'une des différences essentielles, à ses yeux, réside là. En effet, non seulement il abandonne la croyance en la préexistence de l'âme et en la métempsychose, mais il déclare que lame n'est pas immortelle par nature; qu'elle n'est pas, selon la théorie exposée dans le Phèdre, principe du mouvement et, par conséquent, principe de vie ; qu'elle ne participe à la vie que parce que celle-ci lui est communiquée par un « esprit vital », et qu'elle s'éteindra momentanément, entre le jour de la mort et celui du jugement. Dès lors, la polémique contre le chapitre célèbre du Phèdre fut reprise sans cesse dans la littérature chrétienne, quoique la plupart des sentiments particuliers de Justin ne fussent pas destinés à triompher. Ta tien, sur le ton de défi qui lui est ordinaire, commence le développement où il explique la nature de l'âme par ce cri hautain qui vise directement l'axiome contraire de Platon : « L'âme n'est pas immortelle! » Athénagore, plus mesuré, plus exactement informé que ses prédécesseurs, et plus capable de s'approprier certaines données philosophiques sans rien craindre pour l'indépendance de sa foi, est demeuré plus fidèle au platonisme, et il admet au moins l'immortalité naturelle de l'âme ; mais il marque son originalité par toute sa doctrine de la Résurrection, dont la croyance à l'immortalité de l'âme n'est qu'un élément; sans doute l'âme est immortelle, mais elle n'est pas, comme pour les platoniciens, la seule partie noble

de la nature humaine; l'homme est un composé; toutes 1rs parties.de ce composé sont également à La peine, également promises à l'honneur: L'homme revivra tout entier, corps et âme, parce qu'il a vécu corps e1 âme : pince que, ce qui est l'homme, ce n'est pas l'âme, c'est I ensemble qui résulte de son union avec le corps; celle union est faite dès (pie l'homme naît: elle dure pendanl toute su vie; elle doit se renouveler après sa mort.

On peut constater de très frappantes concordances entre les idées que se font les Apologistes de la nature et du rôle des démons, et celles qui avaient cours, au n siècle, non pas seulement dans les écoles philosophiques, mais dans les milieux les moins cultivés. Les différences ne sont pas moins manifestes. Pour les philosophes, spécialement pour les platoniciens, tels que Plutarque, les démons sont des êtres intermédiaires entre les Dieu* eï les hommes; leur nature est mixte, intermédiaire aussÉ entre la nature divine et la nature humaine: quoique supérieurs à l'homme, ils sont donc imparfait-, sujets à l'erreur et accessibles à la passion; ils ne sont pas non plus immortels; ils meurent, après une très longue vie, comme en témoigne l'histoire du grand Pan; mais par cette durée de leur existence, aussi bien que par l'excellence de leurs facultés, ils sont très au-dessus de nous. Leur demeure est aussi, comme il convient après tout ce qui vient d 'lie dit, dans les espaces intermédiaires, dans les airs, dans la région lunaire: serviteurs et ministres des Dieux, ils fonl dans ces espaces de perpétuels voyages, ils surveillent les honneurs rendus aux Dieux, les cérémonies du culte; lia inspirent les oracles; ils s'adressenl quelquefois directement aux hommes, à certains hommes privilégiés du moins, comme Socratc : ils sont préposés à la surveillance de tous, riches ou pauvres, bons ou mauvais; ce sont les agents de la Prpvidence . Tels sonl le- bons démons, et c'est leur rôle que le platonisme met «I ordinaire en évidence: mais il n'est pas sans exemple an IIe siècle que l'on croie aussi, dans le- écoles philoso^

phiqu.es, à l'existence de démons pervers; le traité de Plutarque sur Isis et Osiris, consacré à l'interprétation du plus célèbre mythe égyptien, est formellement dualiste, et Typhon y tient la place d'un esprit du mal, tandis qu'Osiris et Isis y apparaissent comme des génies bienveillants. Cette seconde catégorie de démons, celle des génies malfaisants, qui n'occupe que le second rang dans la pensée des philosophes et n'est même mentionnée qu'assez exceptionnellement, est sans cesse invoquée au contraire dans les superstitions populaires. Les incantations magiques qui nous sont parvenues attestent quelle était la force de ces croyances, et nous font connaître en quelque mesure cette foule confuse d'esprits redoutables. Théories philosophiques et superstitions avaient contribué à créer un état d'esprit à peu près universel, que les chrétiens aussi partageaient. Ils admettent, comme la plupart de leurs contemporains, l'existence d'êtres intermédiaires entre la divinité et les hommes, dont la résidence est dans les régions de l'air. Mais ils les divisent beaucoup plus catégoriquement en deux classes : les bons et les mauvais ; ils réservent très expressément le nom de démons aux mauvais, et ils expliquent leur perversité, leur malice par le mauvais usage qu'ils ont fait de ce libre arbitre, qui leur a été départi ainsi qu'aux hommes; ils savent, par le témoignage des Ecritures, dans quelles circonstances et de quelle manière ont été commises les fautes qui les ont fait ainsi déchoir ; l'histoire du serpent au début de la Genèse, celle des anges qui se sont épris des femmes, et des géants leurs rejetons, au chapitre VI du même livre, probablement aussi les légendes recueillies par le Livre dHénoeh leur donnent, sur ce point, les lumières qu'ils désirent. Ainsi, quelque ressemblance que nous puissions constater, ici encore, entre la démonologie païenne et la démonologie chrétienne, cette dernière a chez les Apologistes ses caractères particuliers qui ne permettent pas de l'assimiler à l'autre.

Les démons, avons-nous dit, sont doués du libre arbitre,

et ils en ont f;iil mi mauvais usage; <mi tanl qu'ils sont libres, et malgré la qualité supérieure de leur essence, moins pesamment matérielle que la nôtre, ils ne sont que nos égaux. L'ensemble «les êtres intelligents esl donc distribué selon une classification toute différente de celle que le stoïcisme avait adoptée. Pour les Stoïciens, les hommes sont en société ;ivec les Dieux; la rai -on es1 an lien entre les uns et les autres, et, si la pratique admet de tout autres nuances, de sorte qu'on en vient à ne plus reconnaître, dans la réalité, que des TepoxOTcrovreç plus ou moins avancés dans la voie du perfectionnement moral, le sage esl théoriquement parfait par définition : il est l'égal de Zeus. Les Apologistes, comme tous les chrétiens, mettent au sommet de l'échelle des êtres, sans qu'aucune comparaison puisse être faite entre lui et ses créatures, Dieu, seul parfait comme il est seul tout-puissant cl seul éternel. Au-dessous de lui sont les anges, les démons el les hommes, pareils moralement, quelle que soit la différence de leur constitution physique ; car ils sont également libres ou responsables, et leur sort dépend du choix qu'ils auront fait, volontairement, entre le bien et le mal.

La doctrine du libre arbitre est au centre de toute la morale des Apologistes; elle éclaire et explique toute la destinée de l'homme, toute l'histoire de l'humanité. IU l'ont quelquefois défendue par des arguments de sens commun; Justin l'a appuyée sur les affirmations de Platon. — qu'il déclare d'ailleurs empruntées à la Bible, — el il aime à rappeler le mot fameux de la République : « La faute est à notre choix; Dieu n'est pas en cause ». 11 insiste sur le fait que les Stoïciens, comme les Platoniciens, jugent l'homme capable d'accomplir à son gré le bien ou le mal, et il prend plaisir à répéter, d'après X.énophon. l'apologue d'Hercule entre le vice et la vertu.

Faut-il dire pour cela que sa pensée esl philosophique plutôt que religieuse? Si l'on veul se prononcer, que l'on se rappelle quels sont, de part et d'autre, les principes. Dans le platonisme. — où je ne distingue pas les mythes

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de l'exposé dialectique, puisque les Apologistes paraissent considérer le tout en bloc, — le libre arbitre de l'homme est lié à la préexistence de l'àme et à ses incarnations successives. Pour le stoïcisme, ne nous demandons pas s'il était possible aux stoïciens, étant donnés les principes de leur physique, de démontrer le libre arbitre: il doit nous suffire que Justin ne leur en conteste pas le droit. Mais, quel est leur objet, quand ils professent cette doctrine? C'est, en réalité, de conduire l'homme à la liberté, en faisant pénétrer en lui la conviction qu'il est libre ; c'est de le contraindre à éprouver, à développer toutes les forces que sa nature recèle ; et de l'arracher à la tyrannie des choses, à l'aveuglement des opinions fausses; ce n'est pas de lui montrer les conséquences de ses actes dans une autre vie. de le prévenir des sanctions qui lui sont réservées par un Juge suprême. Or c'est là. au contraire, l'unique pensée des Apologistes. Cette croyance au libre arbitre, qui leur explique l'histoire universelle aussi bien que l'énigme de nos destinées individuelles, a pour eux sa source dans le récit biblique de la création et dans les prédictions relatives au jugement dernier; et les certitudes qui en résultent sont à leurs yeux le privilège des chrétiens . quoique tous les hommes aient plus ou moins conscience de leur responsabilité morale. S'ils invoquent à l'occasion renseignement des Stoïciens sur la conflagration finale du monde, c'est seulement comme une analogie qui peut accoutumer les Gentils à une idée qui leur répugne ; ils ne voient aussi dans la doctrine de Platon sur la vie future qu'un pressentiment assez vague de la vérité, et Justin note avec soin que l'éternité des peines n'y est pas inscrite. Les chrétiens, au contraire, connaissent, avec une clarté parfaite, l'avenir qui les attend, et toute la théorie du libre arbitre s'encadre pour eux entre le commandement prescrit à Adam et Eve. et les grandes assises que tiendra le Christ lors de sa seconde venue.

Ainsi, pour toutes les questions vitales, nous avons

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constate certes des points de contael entre la croyance des Apologistes et les théories des philosophes. Mais à propos d'aucune il ne nous e>i apparu qu'ils aient pris leur point de départ dans la philosophie, ou, qu'inspirés par son esprit, ils aient altéré gravement celui du christianisme. D'où vient donc cependant que très souvent <>n ,i porté sur leur théologie et leur morale un jugement BÎ différent du nôtre? Cela tient peut-être à deux eau» une erreur, et les conséquences excessives que I on a tirées d'un fait en lui-même exact.

L'erreur est de croire qu'un auteur puisse non- livrer sa pensée, sans aucune réserve, dans un écrit apologétique. Nous ne connaîtrions que très imparfaitement Justin si au témoignage des Apologies ne s'ajoutait celui du Dialogue; grâce à la comparaison (pic non- pouvons établir entre ces ouvrages très différents, nous avons le droit d'espérer que nous tenons solidement le (il conducteur de sa pensée; toutefois, cela ne vent point dire que le Syntagma. s'il était retrouvé, n'aurait rien à nous apprendre. Même si nous ignorions tout de la vie de Tatien et BÎ nous ne possédions aucune notion sur aucun autre de - ouvrages (pic le Discours, ne nous sentirions-nous pas obligés de conjecturer qu'un chrétien, qui n a pas nommé Jésus, n'a pu nous révéler toute sa croyance danquelques pages, les seules que nous ayons de lui? Si le traité d'Athénagore sur la Résurrection ne non- était pas parvenu en même temps que la Supplique, dous aurions perdu une source d'information trè> précieuse. Les chapitres où Justin, dans Y Apologie, décrit les rites du baptême, la célébration du service divin, celle de l'Eucharistie, sont parmi les plus instructifs: or ils sont exceptionnels, et nous n'en retrouvons pas l'équivalent dans les Apologies postérieures. \ous savons à quels principes, à quels arguments les Apologistes croyaient utile de faire appel, quand ils défendaient leur religion devant un public profane; mais nous ne savons pas tout ce qu'ils apportaient de foi candide et de sentiment profond, quand ils allaient, le

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dimanche, s'unir aux autres fidèles, pour assister à une de ces cérémonies sans faste dont Justin seul nous a laissé apercevoir la noble et pure simplicité.

Le fait exact, d'où l'on fait découler des conclusions excessives, c'est que les ouvrages apologétiques du 11e siècle, pris en leur ensemble, produisent vraiment sur un lecteur impartial une tout autre impression que les Epîtres de saint Paul, celles d'Ignace, ou, si nous prenons un exemple un peu plus tardif, les parties dogmatiques du livre d'Irénée. En quoi consiste la différence? Assurément en ce que, dans ces derniers écrits, la fonction rédemptrice du Christ, son œuvre de salut, l'efficacité de sa mort prennent un relief beaucoup plus fort. Si elles nous semblent plus effacées chez les Apologistes, et presque secondaires1, ce n'est pas qu ils n'aient pas eu l'occasion d'en montrer le sens et la valeur; il serait vain de nier qu'apparemment elles tenaient moins de place dans leur conception personnelle du christianisme que dans celle d'Irénée, d'Ignace, ou de Paul. Mais s'ensuit-il que cela soit dû à l'action neutralisante de la philosophie? N'est-il pas plus vrai qu'il y a là une des tendances spontanées, une des manifestations possibles du christianisme primitif, qui se continue et qui s'exagère? Paul s'attache presque uniquement à deux grands épisodes de l'histoire religieuse : la chute du premier homme, et la mort rédemptrice du Christ; toute sa pensée en dépend et toute sa foi en dérive. Les Apologistes considèrent avec prédilection deux autres moments corrélatifs ; d'une part la création de l'homme, doué du libre arbitre et soumis à la loi morale ; d'autre part, le jugement dernier et ses sanctions. Ils n'oublient pas la chute; ils ne se refusent pas à en reconnaître les effets : perte de l'immortalité d'abord, corruption et aveuglement progressifs de la nature humaine, à mesure que les générations successives recommencent à leur tour la fatale expérience d'Adam et Eve, accumulent les péchés, et laissent s'appesantir le joug du

i. Encore faut-il excepter, en quelque mesure,' au moius Tatien, et l'auteur de la Lettre à Diognète.

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Démon. Mais ils sont peu portés à étendre le second * 1 « • ces effets jusqu'à croire que la nature humaine ail été radicalement transformée, que notre volonté ail été pervertie au point de ne pouvoir être guérie <|m- par la grâce; ils Bont, en un mot, très éloignés de ce qui <le\ îendra la doctrine du ppché originel. Dans le drame de la chute, ce qui les frappe surtout, c'est l'action personnelle du Diable, el ils ne Boni pas moins attentifs quand ils croienl retrouver, dans toute l'histoire postérieure, dans l'histoire contemporaine ellemême, les manifestations incessantes de cette action. L'œuvre rédemptrice du Chris I s'opère doue surtout, ;"i leurs yeux, par la ruine du pouvoir des démons : ce pouvoir a été brisé en principe par l'incarnation du Verbe; il sera anéanti définitivement lorsque le Christ re\ tendra dans sa gloire. Ces conceptions, en un âge où la théologie « -l encore flottante, et commence seulement à se chercher, répondent à une des attitudes d'esprit possibles, pour des chrétiens nourris de la lecture de la Bible et des Evangiles, autorisés encore à une certaine liberté individuelle d interprétation, et qui concentrent en conséquence leur attention sur certains principes, au détriment de quelques autres. Ceux que les Apologistes semblent sacrifier se sont imposés surtout par l'influence progressive de saint Paul: mais <»u peut lire la Bible et les Evangiles, dans un esprit très religieux, sans les interpréter exclusivement dans le sens de Paul1. La thèse du péché originel ne ressort pas de l'ensemble des Ecritures avec celle netteté vigoureuse que lui a donnée Augustin2. La démonologie par contre esl sans cesse au premier plan dans les Evangiles synoptiques. Peut-on s'étonner qu'il se soit trouvé, au second siècle, des

i. Qu'on entende bien que je n'exprime ici aucun jugement sur la valeur même des conceptions religieuses de saint Paul. J'explique seulement comment il paraît possible, historiquement, que celles des Apologistes en diffèrent, tout en provenant beaucoup plus de la tradition chrétienne que de la philosophie.

■2. Cf. Israël Lévi : Le péché originel dans les anciennes sources juives [École des Hautes-Études : Section des Sciences religieuses : Programme» et rapport, 1907-1908).

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chrétiens qui aient édifié leur théologie en négligeant la première pour avoir toujours l'autre présente à leur esprit? On peut soutenir qu'une telle doctrine diminue l'œuvre rédemptrice du Christ, mais il n'en résulte pas quelle soit de provenance philosophique; les principes en sont tout religieux, quoiqu' incomplets, et c'est dans l'Ecriture que les Apologistes les trouvent. L'idée que toute la destinée humaine, depuis la création jusqu'au jugement, avant comme après la chute, avant comme après l'incarnation, n'a de sens que parle libre arbitre, leur vient en droite ligne des premiers chapitres de la Genèse. L'idée que le Christ est descendu sur cette terre pour ruiner la puissance du démon leur vient des trois premiers Evangiles. L'idée que Jésus est à la fois le Christ et le Verbe préexistant, instrument du Père dans l'œuvre de la création et celle de la révélation, leur vient du prologue de l'Evangile de saint Jean. Alors que tant d'autres conceptions essentielles du christianisme ont été adultérées et rendues méconnaissables par le Gnosticisme, il est excessif, parce que le sentiment profond d'une rédemption nécessaire s'exprime, dans la plupart des systèmes gnostiques, avec une sincérité incontestable, mais aussi sous la forme mythologique la plus choquante, de reconnaître au Gnosticisme une valeur proprement religieuse que l'on refuse à la doctrine des Apologistes. Par le seul fait que ceux-ci admettent l'incarnation du Verbe, ils s'opposent à toute philosophie avec autant de vigueur qu'ils en ont mis, pour d'autres raisons, à renier le gnosticisme. C'est une révélation interprétée par la raison qu'ils nous invitent à accepter; mais c'est d'abord une révélation. C'est aussi une révélation interprétée par la raison. Au fond, personne n'oublie sans doute, — quoiqu'on parle souvent comme si on l'oubliait, — que la pensée des Apologistes est toute chrétienne, et que. puisque la source de toute vérité est pour eux dans la parole divine, il y a un abîme entre eux et ceux, qui, comme Epictète ou Marc-Aurèle, écoutent seulement en eux-mêmes leur démon, c'est-à-dire la voix individuelle de la raison commune. Si l'on veut les

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juger absolument, c'est là le fait essentiel. Mais si, pour les comprendre historiquement, on les replace dans la chaîne de la tradition chrétienne, qui contesterait que l'importance de leur rôle ait consiste à faciliter certaines transactions entre le christianisme et la philosophie? L'opinion qu'ils ont exprimée publiquement sur celle-ci peut différer de l'un à l'autre; ils en ont tous fait à peu près le même usage. Entre toutes les interprétations anciennes de la foi, celle qu'ils ont donnée offrait un double avantage; elle favorisait la propagande auprès des esprits cultivés; et surtout elle concourait puissamment à la transformation nécessaire de la très simple croyance primitive en une doctrine assez large et assez complexe pour fournir une explication générale du monde et de l'histoire. Elle aidait ainsi à l'avènement d'une religion éclairée, qui ferait leur part aux curiosités les plus hautes de l'intelligence, comme aux exigences les plus strictes de la conscience et aux désirs les plus purs du cœur. L effort des Apologistes, continué, avec plus de savoir et de talent, par les grands Alexandrins, a produit le christianisme savant du ive. Ces hommes d'un esprit médiocre, mais que guidait une vue juste, ont travaillé à une grande œuvre.

La « Grande et la Petite Apologies » de Justin; leur relation mutuelle.

Nous avons perdu une bonne partie de l'œuvre de Justin, et nous ne connaissons sa vie que très imparfaitement. Voici comment on en fixe généralement, aujourd'hui, les principales étapes : né à Flavia-Néapolis dans les premières années du ne siècle, Justin s'est converti vers 1 33, et a fait un assez long séjour à Ephèse, à ce moment même, ou peu après ; il a publié sa grande Apologie vers i5o, et l'a complétée plus tard par cette sorte d'appendice que constitue la petite; il a composé le Dialogue entre 1 55 et 160, et a subi le martyre au commencement du règne de Marc-Aurèle, pendant que Q. Junius Rusticus était préfet de Rome, entre i63 et 167 ».

Ces conclusions paraissent assez solides. La date approximative de l'entretien, probablement réel, entre Justin et Tryphon, s'établit aisément par les allusions que renferme le Dialogue à la guerre juive; le séjour à Ephèse a au moins une assez grande probabilité,

1. Telles étaient en 1897, ^es conclusions de Harnack (Geschickte, II, p. 284). Celles de Zahn en 1900 [Forschungen. VI, p. 9-14) ne sont pas sensiblement différentes. D'après lui. Justin converti à Ephèse vers i3o, y a vécu quelques années, et y a eu, vers i32-i35, sa controverse avec Tryphon: Y Apologie (considérée comme unique, l'appendice ayant été composé presque aussitôt après le grand ouvrage), daterait sûrement de la période i5i-i6i, et serait probablement antérieure à i54- Tous les écrits de Justin qui nous ont été conservés auraient été composés sans doute pendant son premier séjour à Rome, sûrement pas pendant le second, qui fut l'époque de son martyre.

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il est impossible d'admettre, pour la composition de la grande Apologie, une autre période que celle qui esl indiquée par Justin lui-même, lorsqu'il nous dit que Jésus es1 né t5o ans avant le tempe où il écrit ', et, quoique ce chiffre ae doive pas nécessairement être regardé connue rigoureux à une unité près, on ne saurait abuser de ce qu'il peut être un chiffre rond, pour étendre cette période jusqu'aux premières années du règne d'Antonin le Pieux. Le Dialogue, au chapitre cxx, contient une référence expresse à V Apologie; il esl donc postérieur et, sans doute, d'assez longtemps; car c'esl un ouvrage considérable. Le témoignage des Actes du martyre de Justin permet aussi de limiter à un intervalle assez court l'époque de sa mort; ce même témoignage nous oblige à admettre qu'il n'a pas toujours résidé à Rome, et qu'il y avait laii un premier -éjour, suivi d'une absence, avant le moment où Rusticus le fit arrêter; mais il est impossible de rien dire de précis sur la durée respective de ces deux séjours, et l'intervalle qui les a séparés.

On peut aussi reconnaître en principe que la Seconde Apologie, — je veux dire la petite, — est une sorte d'appendice de la première. Qu'elle soit postérieure à la grande, quoique le Parisinus la mette en tête, cela ne fait aucun doute, et est prouvé par son contenu. Qu'elle ne soit pas une Seconde Apologie, au sens propre du mot, c'est ce que démontrent les références qu'elle fait à la première, sous la forme habituelle qu'emploie Justin pour renvoyer d'un chapitre à l'autre dans le même ouvrage -. Ce qui reste tout à l'ait ignoré, et ne peut être que matière à conjectures plus ou moins probables, c'est l'intervalle qu'il faut placer entre la composition de la Grande Apologie et celle de cet appendice.

La Grande Apologie forme un tout; elle se termine par une véritable conclusion ; on ne peut donc soutenir que Justin l'ait interrompue, à un moment donné, et publiée imparfaite, avec l'intention de la compléter un jour, dès qu'il en aurait le loisir. Le début de la petite révèle d'ailleurs, dès le premier coup d'oeil, par sa brusquerie8, qu'elle a été inspirée par l'impression qu'avaient produite

i. Première Apologie, XLVI, i. On ne peut pas subtiliser sur le point d'origine de cette période de cent cinquante ans. puisque Justin, qui connaissait Luc, ne peut dater la naissance de Jésus que d'après bue.

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