‹ Les apologistes grecs du IIe siècle de notre èreChapitre 123 sur 128 · Iliade, Y · texte numérisé non relu

Iliade, Y

APPENDICE III 3l5

générales du temps, les idées courantes, les traditions littéraires, est beaucoup plus utile et plus fructueux que ne le sont les études de sources proprement dites, qui ne conduisent le plus souvent qu'à des résultats illusoires.

1/ origine et la valeur de l'expression

Xdyoç TTrepuLaT'.xôç chez Justin.

J'ai expliqué le rôle du Verbe séminal, selon la conception de Justin, et j'ai dit que, si l'expression elle-même a été empruntée au stoïcisme, elle est prise dans un sens assez particulier. Il vaut la peine d'examiner d'un peu plus près cette nuance.

Considérons d'abord l'usage stoïcien. Le principe actif, dans la nature, est pour les stoïciens le feu artiste, 7tïïp ts/vixdv, ou l'esprit (souffle) 7ïveïï[Aoc; sans que les deux expressions soient synonymes, nous pouvons négliger ici la différence. Ce principe physique est en même temps principe rationnel ; il est raison, Àoyoç. Sans lui, la matière proprement dite, uay), demeurerait inerte et informe. C'est lui qui crée et ordonne toutes choses. Les stoïciens, pour employer la terminologie du moyen âge, sont des nominalistes, et Zenon ne voyait dans les idées platoniciennes que de simples concepts de notre esprit, ewo-^axa. Les seules réalités sont les individus, et aucun individu n'est exactement pareil à un autre : tout être, par le seul fait qu'il existe, est quelque chose d'unique. Cependant, bien qu'ils ne soient jamais identiques, les individus se classent en espèces, dont tous les représentants ont des caractères communs ; ces caractères se transmettent, chez les animaux ou les plantes, de génération en génération. Comment expliquer cette fixité de l'espèce? La théorie des Xdyot aTrepp-arixoi sert précisément à fournir cette explication. Des deux termes qui composent cette locution, l"un, l'adjectif, évoquant l'idée de semence, exprime l'expansion du germe qui va s'accroissant et développant tout ce qu'il contient ; l'autre, le substantif, montre que ce développement est régulier, soumis à des lois rationnelles. Le sens de la locution, prise en son ensemble, est essentiellement physique, cosmologique.

La locution s'emploie d'ordinaire au pluriel, sous la forme : Xôyoi cTispfjiaT'.xoi, soit qu'on considère la multiplicité infinie des êtres et des choses, qui ont tous besoin d'un germe et d'une forme,

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soit, que, pour chaque individu, on considère la variété de caractères, et, par conséquent, celle de ses X^yot. Du reste il y a dans chaque individu un caractère dominant, par lequel tous les autres s'unifient, et, en ce sens, on peut parler d'un X<Syoç ar:ep|iaTtxo'c de cet individu. De uième, les Xôyot 77cep|&aT(xo( de tout ce qui existe sont eux-mêmes des parties du Xdyoç ou du «veCua total qui anime le monde, qui en relie et en unit tous k-^ éléments; il y a donc encore, m cel autre sens, un Xdyoç iT7tep(taTix(5;, au singulier1.

Si nous considérons enfin la nature humaine, dans quel sens un de ses éléments sera-t-il désigné par l'expression : Xoyoi <nrep u.ixt Exactement dans le sens que nous venons de définir. L'âme, ^elon la théorie résumée par Diogène Laerce (vu, 157), a huit parties, qui sont : les cinq sens, les verbes séminaux qui sont en non-, la faculté de la parole et celle du raisonnement, r.ii-. xloO^aet;, xal tguç Èv V][xtv TTTspaaTixoù; Xdyouç, v.y.\ xb BCûvrjTixbv , /.■<: xi Xoyt<rrtx<îv. Le sixième élément, celui qui est mentionné immédiatement après tes cinq sens, c'est la faculté pour l'homme de se perpétuer, de produire des rejetons qui participent des mêmes caractères que luimême; c'est une partie de l'âme, car l'élément liquide du i-.l-r\s.x humain est pénétré de irveupia ; le cr.izy.v. esl un -ivryv.. qui, parti de r^ysaovtxov, s'étend jusqu'aux parties sexuelles, de même que le sens de la vue est constitué parumrveûu.a dérivé aussi de l'Tjyejtovtxôv, et porté jusqu'aux organes de la vision, jusqu'aux yeux -.

Quelle valeur Justin, de son côté, donne-l-il à l'expression : Xo'yoç <7-£fu.y.Tixô;, qu'il emploie seulement au singulier? Non- avons vu qu'il ne s'en sert pas encore dans la Grande Apologie] il semble à première vue l'annoncer, et, en quelque sorte, l'ébaucher au chapitre xxxn, 8, en commentant une citation de la Genèse (xux. 10-11) : « Ce que l'esprit divin, par la bouche du prophète appelle robe (ct'oXtq), ce sont les hommes qui croient en lui, dan- lesquels habite la semence venue de Dieu, le Verbe, tô -apà rou 8eoû sTiéppuc, 8 /.oyoç. » Mais ce n'est encore ni la locution exacte, ni le sens qu'il va lui donner clans la Petite Apologie.

Dans cette dernière apparaissent à la d >i< la locution elle-m< et des formules équivalentes. Les stoïciens ont été persécul cause de leur morale, qui est bonne, et cette morale esl bonne parce qu'elle est issue de la semence du verbe \--.i: innée dans tout le genre humain (vin, 1 • Mais il est naturel que les démons poursuivent les chrétiens avec jiIik de furie encore,

i. Tout ceci a été fort clairement expliqué dans l'excellent livri Heinze : Die Lehre vont Logos (Oldenbourg, 187a . p. ii5-ii3 notamment.

a. Arnini. Stoicorum fragmenta. 11. n° 836.

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puisqu'ils sont éclairés non pas par une partie du verbe séminal (c7cep[/.aTixoïï Àoyo'j uspoç mais par le verbe total [ib. 3). Quand les stoïciens, les poètes ou les autres écrivains profanes sont d'accord avec les chrétiens, c'est que chacun d'eux, grâce à la portion du verbe séminal qui est en lui (v.r.b uÉcou; toù cj-EpaxTi/cou Xôyou), a vu ce qui lui est apparenté (tô ffuyyevéç), c'est-à-dire des vérités qui dépendent du Verbe l. Mais tous n'ont pu voir la vérité que confusément, par le moyen de la graine du verbe, qui est naturellement en eux ; car autre chose est la semence et l'imitation donnée à quelqu'un, selon la mesure du possible, et autre chose cela même qui est donné en participation et par imitation, grâce à la faveur qui vous est accordée (xm, 3).

Il ne s'agit plus ici de ces Ào'yo'. ffjrspu.aTixoî, qui sont, au sens le plus général, le principe actif du développement de toutes choses, et qui donnent à chaque espèce ses caractères constitutifs, à chaque individu son individualité. Le mot Xoyoç, toujours au singulier, est pris seulement au sens de raison; le Xoyo; «rrcepfjiaTixôç de Justin ne correspond pas à la sixième partie de l'âme, selon la division rapportée par Diogène Laerce, mais à la huitième, au Xoyt<rnxov.

Sans doute, il y a là surtout une différence de terminologie. On dirait même, avec quelque fondement, qu'un stoïcien eût pu admettre la terminologie de Justin, qui ne parle pas d'un Ào'yo; <T7çepf/.aTixdç dans l'individu (comme par un raccourci inexact d'expression on le lui fait trop souvent dire), mais d'une portion du Xo'yo;o--ïca:cT'.xô;, en sorte que ce dernier terme paraît s'appliquer au Ào'yo; total. Mais les expressions équivalentes de cr-écaa ou de o-7rooà tou Xoyou qui sont employées parallèlement par Justin montrent que celle de Xoyo; 5Jtep[i.*Tixoç signifie elle-même pour lui, non pas précisément le logos qui ensemence, mais plutôt la semence du logos2; en d'autres termes, o-usoaz toïï Xoyôu, czocà tou Xôyou, u-Épo; tou i7-£ou,2T'.xoïï Xôyou, ont un sens qui ne se comprend parfaitement, que si on l'éclairé par la phrase où Justin explique en termes très clairs qu'autre chose est la semence, autre chose celui qui la produit; autre chose l'imitation, et le modèle. De là résulte à la fois que la raison n'obtient que des vérités partielles, et qu'elle ne les voit même que confusément. C'est là ce qui n'est plus stoïcien; Justin insiste autant sur la faiblesse de l'homme livré à ses propres forces, que les stoïciens au contraire glorifient et exaltent leur sage, égalé à

i. Ce qui rappelle le mot de Posidonius (Sextus Empiricus. adv. Math.. VII, g3) : ï) twv o).tov çûcrc; ûirô (TuyYevouç ôçstXei xaTaÀa(Ji6àvea0at roû Xôyou.

2. Aall, Geschichte der /.ogos-idee, p. 127, note 2, s'est demandé si déjà le mot (ncepfiaTixôs n'avait pas chez les stoïciens une nuance analogue: je ne le crois pas vraisemblable.

3 I 8 LES APOLOGISTES r.HECS

la divinité '. Quelle est d'ailleurs la relation de la raison humaine an Verbe, comment s'opère cet ensemencement des intelligences individuel les par le Verbe, Justin se l'est à peine demandé, et ne l'a pas plus clairement expliqué qu'il n'a <lii quelle esl la relation de rélémenl divin el de l'élément humain dans la personne dn Christ, comment s'unissent le Verbe et Jésus.

Si l'on veut trouver un chrétien, qui, connaissant beaucoup mieux le stoïcisme que ne le connaissait Justin, emploie le terme de Xoyoç ff7cep(jiaTix6ç conformément aux habitudes du Portique, on n'a qu'à se reportera Origène. Quand Origène, au chapitre \.\xvu du premier livre contre Celse, veut justifier la naissance miraculeuse de Jésus, il se sert de l'expression en la prenant au précis de (rrcépu.a; il ne se conforme pas moins au l>on usage, quand il rapporte au livre IV (chapitre xlviii) l'explication qu'avait donnée Ghrysippe d'une peinture obscène conservée à Samos.

La tendance à exclure de l'expression : Xoyoç ffireppmxdç le sens physique et cosmologique est déjà 1res marqué chez Pliilon; par exemple, en commentant Nombres- V, 27, il dira : « Atanctirrei -à: tôti t9j 'l'y/r, xat 5 uwep(i.aTtxoç xat yevvïjTtxôç tûv xctXûv Xôyoç ht Que Justin ait ou non connu Philon. il y a là un indice qu'il n'a probablement pas prétendu innover hardiment.

APPENDICE IV Sur le sens d'une phrase de Tatien (Discours aux Grecs. I.)

Il est à prévoir, quand on s'est risqué à traduire un auteur au--i difficile que Tatien, que l'on aura des repentirs. Je voudrais prop ici une explication nouvelle d'une phrase du premier chapitre. Cette phrase est pourtant de celles sur le sens desquelles on a paru, jusqu'à présent, ne faire aucune difficulté, et cet accord, si exceptionnel entre interprètes de Tatien. m'en a imposi - ortemenl pour que je n'aie pas proposé du premier coup certains doutes qui m'étaient venus. Depuis, j'ai relu plus d'une f< • i - Tatien, et, chaque fois que je l'ai relu, j'ai gardé 1 impression très nette que j'avais i i<timide.

i. Comparez au point de vue de Justin celui de Sénèqoe, /;'/<.. « Ratio dis hominibusque commuais est;hec in i 1 1 i — consommât* in nobis consuininabilis ».

•2. Cf. Heinze. Lekre vont Logos, p. 23g. Le texte du Quis rerum dixinarum kseres, que cite également Beinze est moins caractéristique.

APPENDICE IV 3 ig

On sait avec quelle brusquerie Tatien entre en matière; il jette aux Grecs, comme un défi, le nom des Barbares; il réclame pour ces derniers toutes les inventions ; il reproche aux Grecs de se louer eux-mêmes; puis, en quelques traits sarcastiques, il raille la diversité de leurs dialectes; quand on entend parler successivement un Dorien, un Eolien, un Ionien, un Attique. on ne sait plus qui l'on doit appeler Grec. Dès lors, comment ne pas répudier l'hellénisme? C'est cette conclusion que Tatien exprime ainsi : « Toutou yjxptv iT,z--j.lv.u--J)y. t? -ap' ôjitv crocpifje, xàv z\ 7:àvu <7îu,voç tiç ïjv Iv (xôrJ) »; et voilà la phrase dont je voudrais discuter le sens.

« C'est pourquoi j'ai répudié votre sagesse, et cependant j'étais un de ses plus éminents représentants. » Tel est le sens que l'on a unanimement adopté l, en rapprochant cette phrase de celles où Tatien nous apprend qu'il a parcouru beaucoup de pays comme un sophiste profane (crocpiTTSÛcaç rà baé-zzzy. ch. xxxv), et que, « né en Assyrie, il a d'abord reçu l'éducation hellénique, » ch. xlh. Ce qu'ajoute de provocant à la phrase du chapitre 1 l'emploi du mot <jeu.voç, a paru convenir fort bien au caractère de l'auteur et au ton qu'il affecte dans son exorde, et j'avoue que sur le premier point au moins il est difficile de protester.

Mais, quoique Tatien ne soit pas précisément un modèle de concinnitas, l'emploi du pluriel, dans le premier membre de phrase, du singulier dans le second, a de quoi surprendre. Si Tatien ne parle que de lui-même, par quelle bizarrerie se sert-il d'abord de ce pluriel de majesté2 pour passer ensuite au singulier -/]v? Le singulier, dira-t-on. lui était à peu près imposé par la locution creu-voç xtç, le pluriel de majesté étant moins naturel pour le pronom indéfini que pour le verbe ; alors pourquoi ne pas dire d'abord : à7rsTa;àu.r,v? Si le pluriel aTrsTXçxu.s'Ja a été mis intentionnellement pour désigner les chrétiens, en y comprenant l'auteur, la bizarrerie n'est plus dans l'expression, mais dans la pensée3, et elle devient vraiment un peu forte. J'ajoute que, dans le seul passage où Tatien se soit encore servi de l'imparfait du verbe sivxi à la première personne du singulier, il a employé la forme vulgaire ^ixyjv et non la

1. Je ne m'en suis écarté autrefois que pour conserver le pluriel dans le premier membre de phrase, et j'ai admis (Recherches, p. 108) que ce pluriel n'était pas un simple pluriel de majesté, mais désignait les chrétiens, y compris Tatien.

1. Il l'emploie du reste ailleurs : chap. xv (p. 16, ligne 17 de l'éd. de Schwartz), "r,ji.îv cnjvTSTaxTCu : ih., p. 17, 16, èv aXXotç ■j.-ili:iy.\t.z') .

3. A moins qu'on ne traduise le second membre de phrase autrement qu'on ne l'a fait, et qu'on n'explique : « Nous avons répudié votre science, nous, même celui parmi nous, — quel qu'il fût, Tatien ou d'autres, — qui s'y était placé au premier rang ».

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