P. y. llenneckc
endroit, être aucunement confondue avec la deuxième personne; Justin compare à la Trinité chrétienne la Trinité de la seconde Lettre platonicienne, en identifiant expressément le Fils avec l'âme du monde du Timée (\6. B.-C). « Platon donne la seconde place au verbe (Xoyw) venu de Dieu, qu'il dit avoir été disposé en forme de X dans l'univers, et la troisième à l'esprit qui a été dit être porté sur l'eau; il s'exprime ainsi : xà 8s Tpcra Ttspi tôv tci'tov. »
Mais examinons d'un peu plus près ce que c'est que cet esprit prophétique, qui, nous venons de le voir, est identique au Saint- Esprit de la formule baptismale. Sous les noms d'esprit prophétique, de saint esprit prophétique, de divin saint esprit prophétique, d'esprit de Dieu, d'esprit prophétique de Dieu, il a inspiré Moïse, David, Elie, Jean1. Mais, dans cette même fonction, voici qu'il est assimilé au Verbe. En expliquant en effet la nature de l'inspiration, au chapitre xxxvi de la Grande Apologie, Justin s exprime ainsi : « Lorsque les prophètes prononcent leurs paroles sous la figure de quelqu'un 2, ce ne sont pas, en réalité, ces inspirés qui parlent eux-mêmes, mais le Verbe (Aôyoç) divin qui les meut. » Bien plu-, au chapitre xxxm, en commentant le récit évangélique de la naissance virginale, Justin a déjà fait la même identification dune manière bien plus étrange. Paraphrasant les expressions de la salutation angélique, selon Luc (I. 35), il dit que « la puissance (ou une puissance) de Dieu, étant venue vers la vierge, la couvrit de son ombre et la rendit mère, en la laissant vierge ». Il fait une citation, d'abord presque textuelle (avec trois mots ajoutés), ensuite libre, avec une interversion et une suppression de deux versets un peu antérieurs. « Voici que tu concevras dans ton sein par l'opération de l'Esprit Saint, et tu enfanteras un fils, et il sera appelé fils du Très-Haut, et tu l'appelleras du nom de Jésus; car il sauvera son peuple de ses fautes 3. » Il ajoute (en faisant allusion au texte
i. Première Apol.. XLIY, i ; XXXY, 4: XXXIII, 5; XLI, i : XLIV, i. Dial. XLfX.
2. w; à.Tio Trpoo-wuoy ; Justin explique ensuite le sens par une comparaison : chez les écrivains classiques, dit-il, la même chose se passe; vous avez affaire à un seul auteur, qui fait dialoguer plusieurs personnages. — La traduction de M. Pautigny, « comme en ieur propre nom ». est un contre sens.
3. Luc, 1, 3i-32. Les mots ajoutés sont en italique: la fin est de Mathieu, I. ai. Le texte reçu de Luc porte : et tu l'appelleras du nom de Dieu : il sera grand et sera appelé Fils du Très-Haut. — On a fà un exemple de ces citations libres et composites qui sont fréquentes chez Justin, et qu'on a diversement expliquées; celle-ci est suivie d'une r< férence non pas à Luc ou à Mathieu, mais aux auteurs de mémoires sur la vie du Sauveur. Le pluriel a-t-il été mis là par Justin avec intention, pour souligner le procédé de contamination?
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d'Isaïe (vu. l 'i) qu'il a cité immédiatement auparavant), que les chrétiens croienl à ce miracle, car V esprit prophétique l'a annoncé par la bouche d'Isaïe. Il conclul enfin : u Or il n'est pas permis (6éu,tç) de voir dans l'espril et dans la puissance venue de Dieu autre chose que le Verbe, qui est le fils aîné «le I >ieu, comme l'a enseigné M' le prophète dont j'ai <léja parlé1; cel esprit, étant venu vie- la vierge ci l'ayant couverte de son ombre, la rendit grosse non par commerce charnel, mais par puissance •'. Il est probable que Justin a voulu ainsi éviter aussi sûrement que possible l'idée de toute espèce de paternité, au sens humain, et qu'il n'a pas cru, — à torl ou à raison, — pouvoir y mieux réussir qu'en établissant expressément que le Verbe, lils de Marie, s'esl incarné lui-même. Quand au contraire, dans le texte cité précédemment, il assimile l'esprit prophétique au Verbe, il obéit à un tout autre mobile; il ne pouvait pas. celte lois, redouter.de la par! des païen-, quelque interprétation dangereuse, ainsi (pie dans le cas précédent, mais il était si accoutumé à considérer le Verbe comme le Révélateur % qu'il lui était devenu à peu près impossible, semble-t-il. de ne pas faire cette identification. Quand on a bien lu. et bien compris tOUl ce qu'il a dit sur le Verbe, on n'est pas réellement surpris. Seulement, que devient alors la distinction entre la deuxième el la troisième personnes? Elle est affirmée, quand Justin se borne .t !■ crire le Credo, ou quand il essaie de retrouver, par analogie. l'image déformée de ce Credo dan- quelque doctrine païenne, dérivée, selon lui, de la Bible. Elle disparaît dans la discussion scientifique; Justin s'est donné une peine infinie, dans le Dialt g pour démontrer à Tryphon qu'il y a, selon le témoignage de TE' riture, un autre Dieu (ï-ioo;) que le Dieu Père, un second Dieu, et c'est le Verbe; nulle part il n'a vraiment essayé de démontrer qu'il faut en ajouter un troisième. l'Esprit.
Si donc le Verbe est l'inspirateur des prophètes, V Esprit paraît n'être plus en réalité qu'un mot qui désigne le mode de son action. Cependant la pensée de Justin est assez compliquée, comme il résulte du second morceau où il étudie d'un peu près la natui l'inspiration prophétique. Ce morceau est composé des deux chapitres lxxxvii et i.xxwiii du Dialogue. Il ne s'agil plus, comme dans l'Apologie, de donner une leçon d'< : d'expliquer
la valeur des ligures de style que le \ erbe divin emploie pour exprimer ses prédictions. 11 s'agit précisément d'examiner la relation de l'Esprit el de Jésus. Le point de départ est le commentaire du texte d'Isaïe(xi, 1-3) : « FI sortira une tige de l<i souche dejessé; une
i. Le témoignage de Moïse. — que Justin ici ne précise p invoqué pour justifier le qualificatil : itp :6roxo;.
fleur montera de la solicite de Jessé, et sur elle se reposera (esprit de Dieu, esprit de sagesse et d'intelligence, esprit de conseil et de force, esprit de science et de piété', elle sera remplie de l esprit de la crainte de Dieu ». Ce texte fournit à Tryphon une objection facile; alors l'esprit n'est descendu sur ce rejeton de Jessé que longtemps après sa naissance et celui-ci ne le possédait pas antérieurement; il n était pas préexistant. Comment va répondre Justin? Qu'on remarque d'abord que le texte d'Isaïe ne parle pas d'un esprit considéré comme une personne, mais de divers esprits qui ne sont visiblement que divers dons de Dieu. Justin admet cela tout aussi bien que Tryphon, et, exactement comme dans V Apologie, il donne, ici-même, le Verbe pour l'inspirateur d'Isaïe, pour celui qui a « énuméré » ces puissances « par l'intermédiaire d'Isaïe ». Ces puissances, continue-t-il, le Verbe les a bien toujours possédées; mais elles devaient « se reposer en lui, c'est-à-dire se terminer en lui, de sorte qu'il ne devait plus y avoir de prophètes dans votre race comme par le passé, ce que vous pouvez constater de vos yeux; car, après lui, absolument aucun prophète n'est apparu chez vous ». Les prophètes recevaient telle ou telle de ces puissances, ou plusieurs alternativement1, et l'esprit s'est reposé (àve7raû<7aTo), c'est-à-dire a cessé (i-x6iy.ro), quand, une fois le moment de l'incarnation du Verbe arrivé, une fois le Verbe venu sur terre, il a fallu que ces puissances disparussent de parmi les Juifs, qu'elles se reposassent en Jésus, et « qu'elles redevinssent les présents qu'il donne à ceux qui croient en lui, selon qu'il en sait chacun digne ; » il les leur donne « de par la grâce de la puissance de cet esprit2 ». En effet, conformément à ce qu'avaient annoncé David dans le Psaume lxviii (18), et Joël (n, 28-9), les chrétiens ont reçu les dons de l'esprit : « on peut voir, parmi nous, des hommes et des femmes qui ont reçu les charismes de l'Esprit de Dieu ». Suit un développement sur le baptême de Jésus, dont l'objet est de prouver que Jésus n'avait pas plus besoin d'être baptisé3 et de recevoir l'Esprit, que d'être engendré et crucifié.
Que conclure de tout cela? C'est le Verbe qui a parlé par les prophètes, et c'est lui qui inspire maintenant ceux des chrétiens qui reçoivent un charisme. Mais, en la possession du Verbe, il
i. Exemple : Salomon, l'esprit de sagesse; David, celui d'intelligence et de conseil; Elie, celui de crainte: Isaïe, celui de science: Moïse, celui de force et de piété.
2. Ce membre de phrase est corrompu dans le texte: mais on ne peut douter du sens.
3. Justin mentionne, outre la descente de la colombe, « le feu qui s'alluma dans le Jourdain ». Feu et esprit sont toujours apparentés, pour les hommes de ce temps, habitues notamment par le stoïcisme à opposer ces deux éléments actifs aux deux éléments lourds et passifs.
3a6 LES IPOLOGIBl ES GRE< -
existe bien une certaine force divine, qui a nom esprit, qui m manifeste sous des aspects différent* onseil, pii
qui ne consiste pas seulement en uv. accroissement miracoleoi de certaines facultés humaines, mais qui ;i une existence réélit
dehors de l'esprit humain : car elle se transfère d'un prophi l'autre : «'lit; a ainsi passé de Moïse a Josué, d'1 lélie à Jean Ba pt (loul en restant intacte chez Hélie): elle est venue se reposer -ur Jésus, (jui est le Verbe, lors de son baptême, et -y concentrer; et maintenant celui-ci, qui n'en avait pas besoin, la distrib fidèles " de par la grâce de la puissance de l'esprit.
Cette force n'a pas nettement le caractère d'une personne, el pourquoi .1 ustin désigne le Verbe comme le véritable inspirateu prophètes; mais elle existe, et elle est divine; la tendance naturelle de Justin est de la confondre avec le Verbe . mais il ne 1 y absorbe pas absolument ; il la retrouve, au cours de ses exégèses, et. sans jamais la bien définir, il ne peut pas et ne veut pas l'éliminer. Toute l'impuissance de Justin à penser systématiquement, se révèle ici. Ses théories sont toujours fragmentaires: la faiblesse de sa thèse l'eût sans doute, en cette occasion, frappé lui-même, s'il avait été moins préoccupé de son objet immédiat, qui était de répondre à une objection de Tryphon, et, si ce n'avait été la loi de la théol depuis se-: origines, de se développer ainsi fragmentairement, toujours avec une certaine incohérence, parce qu'elle n'est, chez aucun théologien, le produit d'une conception spontanée de l'esprit, mais qu'elle a pour première condition l'exégèse de textes de date et d'inspiration très diverses.
Je n insiste pas sur quelques emplois que fait Justin du mol irveûpa ou de l'adjectif 7IVEuu,xtixÔç dans certains cas qui ne présentent
i. Cette «''numération vient d'Isaïe XI. 2) et de la Première É pitre aux Corinthiens XII. 7-10).
2. Ceci est expliqué dans la première partie du Dialogue, u i\. par une discussion dont l'objet est de prouver que Jean le Baptiste est bien le précurseur du Messie: c'est-à-dire qu'il possède le même esprit qu'Hélie ; car Hélie doit venir avant le M Belon la thèa
Justin, qui veut faire comprendre pourquoi c'esl Jean qui est venu, llelie. il faut distinguer les deux parousies du Christ parousie, où il est apparu sans gloire, et a été précédé d'un Hélie gloire, qui est Jean; sa seconde parousie. où il reviendra dans bi où il sera veriiahlemen i précédé d'Hélie, en qui l'esprit, quoique p en Jean, était demeuré intact.
'.'>. On trouve la même confusion entre le ■ '<•/..- ,t le -•:-■ ta dan- Philon. Cf. Heinze, /.dur \'<n» Logos, p. -•]'■'•■ C'est sans doute un des h que certaines idées de Philon ont agi, an moins indirectement, sur Justin.
aucune difficulté, quelque interprétation qu'on ait donnée de sa pensée dans les cas précédents; par exemple, lorsqu'il parle de « louanges spirituelles » , a;W. 7rv£u;j.aTtxoi, ou lorsqu'il oppose l'esprit à la chair, l'Israël nouveau, l'Israël de l'esprit, c'est-à-dire les chrétiens, au peuple juif1. Mais le début du Dialogue pose un problème très délicat sur lequel je devrais revenir ici, si, à cause de son importance particulière, je ne l'avais examiné déjà. La première mention du Saint-Esprit, que fait le vieillard au chapitre iv, se comprend assez aisément, quand il dit que pour voir Dieu, il faut que le vcn; de l'homme soit revêtu du Saint-Esprit, ôcyt'ui tcv£Ùiji.xt'. xsxoTLu-jjjivo;;; la pensée est également intelligible, que cet esprit soit indépendant du Verbe ou identique à lui. 11 n'en est pas de même du Çayuxov 7tvsu;j.x, cet esprit vital, qui anime l'âme, comme l'âme anime le corps; nous avons vu que Justin ne s'est pas expliqué clairement sur la nature de cet esprit, et que, lorsqu'on prétend l'identifier au Logos, encore qu'on n'avance rien que Justin n'eût pu, semble-t-il, admettre, on introduit dans ses idées une cohérence que lui-même n'y mit jamais.
Ainsi, de même que Justin n'a pas fourni une justification suffisante de l'existence de la troisième personne divine, quoiqu'il l'accepte dans son Credo, il n'a pas examiné en elle-même et n'a pas défini en principe la notion à' esprit, de Tivsïïuia.
Il en est tout autrement de Tatien ; s'il ne nous apporte pas, lui non plus, d'éclaircissement véritable sur la nature et le rôle de la troisième personne divine, il a du moins étudié et analysé la notion de 7iv£u;j.7.. Chez lui, l'exposé des doctrines est, comme on sait, très irrégulièrement conduit; cependant, à cause de l'obscurité même de cet exposé, et pour ne pas risquer de fausser l'interprétation par un classement préalable où pourrait entrer de l'arbitraire, la meilleure méthode que nous puissions adopter nous-mêmes est probablement de suivre pas à pas le Discours, en notant, de chapitre en chapitre, les emplois du mot -vcïïy.x que nous rencontrerons, et en relevant chaque fois ce qu'ils nous apprennent de nouveau.
Dès le chapitre iv, la notion de Tivsuaa intervient dans la définition qui est posée de Dieu, et nous avons déjà constaté l'intérêt de cette première mention. Dieu est esprit, mais il ne pénètre pas la matière; il est l'auteur des esprits matériels et des formes qui sont dans la matière. Le membre de phrase, ouoivixwv o\ki-}fiu\r^, marque avec une parfaite évidence la volonté d'écarter le panthéisme stoïcien; mais celui qui suit ne marque pas moins clairement l'intention, une fois le panthéisme rejeté, d'utiliser la doctrine stoïcienne; car que peuvent être ces Trvsù^aaxy. ôXtxot, esprits de la matière, ces