III. — La Deuxième Apologie
La Deuxième Apologie es! assurémenl une sorte d appendice et tic complément de la première; mais il n'esl [>■;prouvé par là qu'elle ne soil pas postérieure de quelque temps. En fait, on est assez porté .'i penser <pi un intervalle d'une certaine durée s'esl écoulé, quand on constate que, sur la question qui nous occupe, le- idées de Justin se sont inconstestablement précisées, et que, pareilles quant au fond, elles revêtent une expression sensiblement différente.
Il est à noter d'abord que le stoïcisme tient beaucoup plus, de place dans Y Apologie II que dans la première Inversement. Platon y est moins mi- en évidence. Ce o est pas que Justin se soil détaché de I académie pour passer au Portique: car dans les deux chapitres \u el \m. il se présente toujours à nous comme un ancien platonicien, qui o .1 l>;i> rompu absolument tout lien avec l'école, en devenant chrétien. Mais il a dû s'apercevoir qu il avait d'abord trop négligé la secte alors la plus influente et la plus favoi par le j m » ti \ oir, et il a voulu réparer cet oubli. I Km- la Première Apologie, il avait laissé .m lecteur le -«'in <l apercevoir le rapport possible entre -.1 théorie «lu Logos et !.i doctrine stoïcienne; due l'avait pas marqué expressément, maison
1. Mentionné formellement une seule Pois, dans celle-ci • hi propos de L'èxntfpcixriç, il l'est 1 inq t"i- dai -
chap. vu-vin lui sont spécialement consacrés. Platon est nommé ou huit fois dans la Première Apologie, et trois Fois dans la deuxième. — Ce l'ait est en concordance avec les I j a du récit de lustin
dans le début du Dialogue '■ platonicien d'abord, il vraiment
intéressé au Btoïcisme <]<•■'■ plus tard, el surtout peut il l'a
vu professé par 1rs empereurs Antonins eux-m<
ne peut guère imaginer qu'il l'ignorât1. Dans la Deuxième Apologie, l'analogie est nettement signalée; Justin parle cette fois2 « de la semence du Logos qui est innée dans tout le genre humain » ; il oppose ceux qui n'ont possédé qu'une parcelle de la raison séminale (Xôyou <rrcepjji.aTueoû [Jt-époç) à ceux qui possèdent la connaissance et la science du Logos total, toj toxvtoç Xoyou yvw<nv xal Gecopiav). Ce sont des termes spécialement stoïciens cette fois, et Justin se les approprie. Mais il n'entend pas, en les employant, introduire une idée nouvelle; car il s'en sert dans un passage qui concerne les persécutions auxquelles les justes (Heraclite, — pris ici. à cause de la doctrine du Logos sans aucun doute, pour un maître du stoïcisme, — et Musonius, aussi bien que les chrétiens,) ont toujours été en butte; c'est-à-dire qu'il reprend un thème déjà traité dans la Première Apologie, et il se réfère expressément à son premier exposé. La Raison divine, d'une part, source de toute lumière, la raison humaine d'autre part, qui participe de cette lumière, mais qui ne la possède pas tout entière, voilà l'antithèse que Justin veut établir. On n'a pas le droit d'en conclure qu'il se soit rallié plus complètement à la théorie stoïcienne des Aoyoi <rnep|Ji<mxoi ; et qu'il en ait accepté tous les aspects 3 ;
i. Dans la Première Apologie il est seulement parlé de <ntép{jiaTa xffi àXr,6eîaç chez les Grecs (XLIV, 20), mais il ne faut pas identifier ces cmÉpfj.a-a avec le Logos spermaticos, puisque ce chapitre développe au contraire la théorie des emprunts (voir d'ailleurs sur ce point et quelques autres, l'appendice que j'ai consacré à définir le sens que Justin donne à l'expression : \éyot tntep{i.aTtx(5ç.
i. Cf. VIII.
3. La théorie des Xôyot airspji.aTtxoî a avant tout, dans le stoïcisme, une signification physique. Justin semble avoir eu (cf. supra) l'idée essentielle de retrouver dans le paganisme des semences de vérité avant d'avoir songé à tirer parti de la théorie stoïcienne: il est donc vraisemblable qu'il n'emprunta en somme à celle-ci, dans la suite, qu'un terme commode; et on n'a aucun droit d'imaginer qu'il accepte en bloc la doctrine des Xôyot <77tspfj.:mxoî. — Voir sur les précautions qu'il faut prendre, avant de trop conclure des rapprochements extérieurs qu'on peut établir facilement entre stoïcisme ou platonisme et christianisme, de sages réserves de Bonhœffer, dans son livre récemment paru (Epiciet und das Nette Testament), que je n'ai connu qu'après avoir écrit ces pages. — Cf. d'ailleurs plus bas, Y Appendice III.
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il ne fait aucune allusion au rôle cosmogonique de ces /v y.. Commenl se représentait-il au juste cette participation dé la raison individuelle à la raison t * * t ; « J « - 1 * Il était platonicien d'origine, e1 il j a lieu de penser (ju il faisait intervenir, pour l'expliquer, la théorie des idées au moins autant que celle des verbes séminaux. Il uous manque*, pour pouvoir préciser davantage, «le mieux connaître sa doctrine sur l'âme, dont le débul du Dialogue ne donne qu un aperça incomplet ' .
(le qui parait certain, c'est que Justin in- pense pas du tout à une révélation particulière dont certains philosophes grecs, — Sociale. Heraclite, — auraient bénéficié, et qui serait analogue, à celle qui fut accordée aux propl hébreux8, quoique beaucoup plus exceptionnelle. Ceci est le poinl délicat, qu'il importe de bien éclaircir. Tout'' vérité émanant du Verbe, mais par diverses voies, on comprend sans peine qu'un écrivain assez gauche, tel que Justin, n'évite pas toujours L'obscurité et une apparente confusion quand il expose sa thèse. On pourrait même dire davant Justin ne pèche pas seulement par I insuffisance du style; son esprit n'a pas a<sez de pénétration m d étendue pour (pu- ses analyses atteignent une clarté parfaite et pour qu'il puisse ensuite bâtir une synthèse cohérente, il n'est doue pas surprenant qu'il y ait quelque flottement dans pensée, quelque obscurité dans L'expression «If cette pens et du désaccord entre les interprètes, -le crois cependant qu'il concevait assez clairement les deux ou trois idées maîtresses de son système, et que nous ne pouvons pas nous méprendre, — si nous \ regardons de près, — sur La valeur qu'il > attachait.
Le mot qui a pu créer de- difficultés, et qn d - .i-it de hien entendre, c'esl celui qui se trouve au chapitre x d
1 . Mais cel expose prouve, — et nous en pourri* sans avoir besoin non plus d'examiner si le irj(oXixôv pat- Photios étail ou non authentique, — que Justin avait réfléchi sur la matière.
. Justin parle bien ■ ;• propos - te, mais jamais il-'
Deuxième Apologie : « Le Christ que Socrate connut en partie. » Cela implique-t-il une révélation spéciale? Gela signifie-t-il que Socrate a reçu, par une grâce individuelle, une inspiration autre que celle de la raison? Il faut examiner minutieusemeat comment cette affirmation est amenée.
Nous avons déjà remarqué que, dans Y Apologie. Justin prend soin de distinguer, par la suppression ou l'addition de l'article, deux emplois du mot Xôyoç : l'un, l'emploi normal où Xôyoç signiiie simplement la raison (exprimée par la parole) ; l'autre où le même mot désigne le Verbe ' . Dans la Seconde Apologie, il fait apparaître au chapitre vin le ),oyo; T-spuaT'-xô; des stoïciens. Cela aurait pu le mener loin, et nous aurons à y revenir. Bornons-nous à le redire : qu'il se soit simplement approprié une expression commode, ou qu'il ait au contraire accepté, au moins jusqu'à un certain point, la théorie même qu'elle exprime, il ne s'agit en lout cas ici encore que de la raison individuelle, émanée de la raison générale, qui en participe, ^STio-yô, qui en est une partie, [xipoç; et cela pose un prohlcme qu'il y a lieu d'examiner quand on recherche comment Justin a conçu la nature du Verbe ; mais il n'est pas question ici d'une grâce ou d'une révélation particulière. C'est un fait que la raison, commune à tous, est plus ou moins vigoureuse chez tels ou
i. Une traduction comme celle-ci, — qui est celle du dernier traducteur français des Apologies, — pour le texte Ap. I. V, .\ : « Car ce n'est pas seulement chez les Grecs et par la bouche de Socrate que le verbe a t'ait entendre ainsi la vérité; mais les barbares aussi ont été éclairés par le même verbe, revêtu d'une forme sensible », outre qu'elle contient un contresens pour les mots x-Ito-j to-j '/6-;o-j, confondus avec le tour toj xÙtoû Xôyou, risque d'égarer le lecteur en effaçant cette distinction, et de lui faire admettre d'emblée une conclusion, prématurée en tout cas tant qu'on s'en tient à Y Ap. I, et que ne nécessite même pas, à mon sens, X Ap. II. — Chap. vin, où est l'opposition de ).ôyoj ïîtep(jLa-txo*j [AÉpoç et de Toû TtavToç Xdyov yvûaiç, la même traduction rend ô -y.; À070: par : le Verbe répandu partout: c'est la même confusion. Il s'agit du Logos toi al, c'est-à-dire la personne du Logos. —Lire encore avec soin le chap. \1.v1 de la Première Ap., et voir comment il y est dit du Christ qu'il est A070;. non ô Xdyoç; comment les expressions u.z-y. Xdybu, 5v«u Xôyou équivalent à Xoyixûç, à>.ôyw;; le ton change § 5.
LES APOLOGISTES GHECS. O
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lels individus : voilà tout. Sa force, v,>n développement supérieur chez quelques-une tiennent, principalement era moins, semble-t-il, ;i ce qu'elle n'est pas obscurcie chef euj parles passions, c'est-à-dire à ce qu'ils fonl on bon n de leur libre arbitre; les démons en effel n'exercent leur pouvoir sur les hommes, — par I intermédiaire de la concupiscence, — que lorsque ceux-ci n onl pas la sagesse, - il- mmènent pas nue vie pure H sans passions '.
Au chapitre \. Justin affirme d'abord que la doctrine chrétienne dépasse toute doctrine humaine; pourquoi? parce que'"' <( tout ce qu'oui jamais dit et découvert de juste les philosophes ou les législateurs, < i -i |>.u l'effort d'une raison imparfaite qu'ils l'ont atteint, grâce à leur pénétration et à leur réflexion. Mais comme il- n'ont pas connu tout ce qui esl du ressort de la raison [c'est-à-dire du Verbe] qui est le Christ, ils se sont souvent contredits. Ceux qui ont, antérieurement au Christ, essayé de i "inprendre el de prouver la vérité par la raison, avec les movens dont dispose l'humanité, ont été traduits en justice comme impies el téméraires. Celui qui a eu le plus de force pour \ parvenir. Soerale. s'esi attiré les mêmes accusations que nous-mêmes. » Suil un passage, qui ne présente aucune difficulté, où sont attribuées à Socrate, sans hésitation, certaines thèses mises dans sa bouche par Platon : la condamnation de la poésie (elle explique, puisque les divinités chantées par les poêles ne sont autres que les démons, la persécution que ceux-ci suscitèrenl contre lui); le fameux texte du Timée sur la difficulté de découvrir le Dieu créateur et le danger de le révéler. Puis, il continue : a I ce qu'a fait3 nuire Christ, par >a puissance. S te n'a
i. r,v u.r, XoYta(jibv Twçpova /a: xaOapbv y. = ici fftoçpocrt! ! idée exprimée est une idée nmr,ile. il i lion de la raison, m.iis de la modération des désirs, '!<• l'équilibn l'âme; \ oilà ce qui permel .1 la raison 'li a exercer librement, de remplir sa fonction naturelle.
■ . Je laisse de côté pour le moment la phrase préi édente «nii exprime la même idée, mais en termes |>!u- obscurs, qui 1 xigeraû nt I examen d'une autre question : celle de la nature Ju Verbe Belon Justin.
:;. Il a <r\ élé !<■ Dieu Père.
convaincu personne de mourir pour cette croyance, mais le Christ, que Socrate a connu partiellement (<xtto [xlpouç, — car il était et il est la raison partout présente (6 sv toxvtI tov), et c'est lui qui a prédit l'avenir, par les prophètes et par lui-même, en devenant semblable à nous, et qui nous a donné ces enseignements, — a persuadé non seulement les philosophes et les lettrés, mais même les artisans et des hommes absolument ignorants, qui ont méprisé l'opinion, la crainte et la mort ; car il était la vertu du Père ineffable et non pas un produit de la raison humaine1. »
Il y a ici, clairement indiqués, les trois modes d'acquisition de la vérité que Justin a toujours, immuablement, distingués. D'abord les hommes possèdent tous la raison,
1. Presque tous les mots de ce passage ont besoin d'être pesés; le style en est faible, comme toujours chez Justin, mais la pensée en est claire, si on ne la gâte par des traductions inexactes, d'ailleurs très excusables. Car traduire dans un style meilleur que celui de l'original saus porter atteinte au sens est presque impossible. Je me suis donc uniquement appliqué à une interprétation juste. Les philosophes ou les législateurs n'ont connu la vérité que partiellement : xaxà Xôyou [lipoç. Ils l'ont trouvée par un effort de pénétration et de réflexion. Traduire Oscopioc par contemplation, comme Pautigny, est dangereux, car on croit alors volontiers qu'il s'agit d'une intuition, d'une révélation. L'emploi du mot ttewpîa dans les autres textes où Justin s'en sert (Ap. II, X, 20; I, XLIV, 9; LVIII, 3), le rapprochement de EÛpean; etÔEwpta ici-même, l'expression 7ronr)8Évta, le retour de Oewpetv à côté d'i/É-j'/siv dans la phrase suivante, démontrent sans aucune contestation possible qu'il s'agit ici de raisonnement, de dialectique. Dans le groupe de mots ia. irâvxa toO Xoyou 0; £<7t1 -/ç>'.g-ôz, qui vient après, xoO Xôyou avec l'article, c'est le Verbe. Toute obscurité disparaîtrait, s'il y en avait, quand Justin ajoute que les sages antérieurs au Christ ont cherché la vérité xa-rà tô àvôpwTuvov, aôv';>, par les seules forces de la nature humaine, rationnellement. Le mot ejrovrotepoç appliqué à Socrate est d'origine stoïcienne; le tovo; est le degré de tension du feu, ou de la raison, identiques pour les stoïciens; le ),dyoç de l'âme de Socrate était de qualité supérieure. Lors donc que Justin arrive enfin à dire que Socrate a connu partiellement le Christ, il n'y a aucun doute que c'est là une expression à effet par laquelle, jouant volontairement sur les deux sens du mot Xôyo;, il risque de paraître dépasser sa pensée; il ne la dépasse pas cependant, comme le prouve sans réplique l'explication qu'il se sent aussitôt obligé de donner entre parenthèses. La parenthèse elle-même est gauchement rédigée, surtout dans le dernier membre de phrase, mais nullement obscure.
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laquelle dépend du Verbe, et ne b'wi distingue « j m- parce qu'elle est bornée et partielle. Cette raison m- peut aller plus loin que la reconnaissance du Dieu Père, et la distinction du bien et du mal, ce < ; n î paraît d'ailleurs suffisant pour assurer le salul de certains hommes exceptionnels, antérieurs à la venue du Christ, el leur mériter le nom de chrétiens. Ensuite le Verbe a révélé, par l'intermédiaire des prophètes hébreux, certaines vérités particulières que la raison aurait été incapable de découvrir par elle-même. Du reste le sens de ces vérités, enveloppées, enseignées symboliquement, n'a véritablement apparu que dans une période touie récente de l'histoire, grâce à l'incarnation du Verbe, qui est la vérité toul entière, qui a communiqué aux hommes relie vérité en sa plénitude, qui avait besoin de titres pour accréditer sa mission, et s'était préparé d'avance ces titres dans L'Ancien Testament, par les prophéties, et par les visions dont il a gratifié Moïse et d'autres personnages bibliques1. Telle est la théorie.
Historiquement, que s'est-il passé? Justin admet, bien entendu, le récit biblique de. la chute: dan- les Apologies, il ne le commente pas. Il n'y fait allusion que par le nom de serpent, qu'il donne, avec d'autres, au prince des démons (chap. xxvm). 11 ne présente nulle pari une théorie du péché originel; il rappelle au contraire sans cesse que l'homme est doué du libre arbitre, qui est la condition de
î. Il apparaît par le chap. xx et le clmp. \ i i x de VAp. I. BUrtoul le second, que, à côté des Ecritures, Justin l'ait mu place a Hysl et à la Sibylle, qui ont été. eux aussi, inspirés par l'esprit prophétique. Justin les cite d'ailleurs, sans donner aucune explication ■ leur sujet. On ne saurait aucunement comparer Hystaspe et la Sibylle •> Plat Socrate, à Heraclite, qui n'ont rien su que par la raison ou pai emprunts aux Ecritures, et dcint il n'est jamais dit que l'inspiration prophétique les a visités. Seulement il faut reconnaître qu'admeltn prophètes ou des demi-prophètes autres que ceux des Hébreux, restreindre le privilège des Juifs ce qui o'esl pas pour fâcher Justin . et cela permet «le croire que l'hypothèse d'une inspiration, d'une -
accordées à Socrate OU à Platon n'aurait eu en soi rien d'inacceptable pour Justin: mais il ne l'a pas exprimi
la responsabilité. Il indique dans des textes que j'ai déjà cités, que c'est la concupiscence qui fait obstacle au libre exercice de la raison; mais l'homme reste maître de céder ou non à la concupiscence. Le problème du mal n'est pas approfondi davantage. De toute façon, ce qui s'est produit en fait, c'est que l'humanité, — si l'on met à part le peuple juif, dont les Apologies n'ont pas à examiner le privilège, — abandonnée à elle-même, s'est laissée, en son ensemble, séduire par les prestiges des démons, qui ont institué le polythéisme, l'idolâtrie, et qui, par de perfides imitations de la vérité, ont tâché d'entraver l'œuvre du salut1. Quelques hommes cependant, d'une moralité hors ligne, et, en conséquence, d'une raison plus épurée, ont vu d'un clair regard les vérités que l'intelligence humaine est capable de concevoir spontanément : Socrate, Heraclite, Musonius'2. Mais la philosophie, dès qu'elle a voulu construire des systèmes, au lieu de se borner à proclamer quelques principes fondamentaux, n'a pu éviter les contradictions, et n'a rien édifié de solide. Il y a cependant, dans les systèmes, des germes de vérité; et même il y en a qui ne proviennent pas uniquement de la raison naturelle. Ici, il semble que Justin obéisse à deux mobiles : il a remarqué que l'on constatait parfois autour de lui, il a cru constater lui-même certaines analogies entre telle doctrine platonicienne, et telle croyance chrétienne. Ces analogies ont, à ses yeux, leurs avantages et leurs inconvénients. Elles permettent de trouver, dans la discussion, des points de contact avec l'adversaire, et peuvent faciliter l'adhésion de celui-ci à la foi, Mais elles sont capables aussi de fournir
1. L'identification des Dieux du paganisme avec les démons se fondait, clans YEcriture, sur le texte des Psaumes XVC, 5 : o\ 6eo\ Taiv âOvàiv Soufj.ov.a.
2. Ce dernier exemple choque au premier abord, puisque Musonius est postérieur au Christ. Mais il suffit à Justin que, selon toute vraisemblance, Musonius n'ait pas été en relation avec des chrétiens, et que, à sa connaissance, il n'ait pas fait acte d'hostilité contre eux. Si Justin avait connu Epictète, comment eût-il évité le conflit? Comment l'éviter, avec Marc-Aurèle?
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une objection contre la nécessité <l une révélation, contre L'originalité el le caractère divin du christianism< li convient donc de les neutraliser, <!<• les rendre inoffensives, et c'est pourquoi Justin admettra la théorie des emprunts. S;ms développer, comme d'autres le feront après lui, la démonstration que les apologistes juifs avaienl essayée :i\iini lui, de l'antériorité <!<• I ancien Testament par rapport à la science el à la philosophie grecques, il admel cette antériorité comme chose acquise, el il conclut, des rapprochements 1rs plus arbitraires, les plus extravagants même, que Platon a connu l;i Bible, <pi il lui ;i emprunté quelques idées importantes, et qu'il ne l'a |>;is toujours bien comprise. Au chapitre \\.\\ <!<• La Première Apologie, où Platon est tlit avoir emprunté à Moïse ses opinions but !<■ libre arbitre et la responsabilité humaine, il reconnaît même strictemenl que a tout <•<■ * j 1 1 c philosophes et poètes ont «lit d'exact sur l'immortalité de L'âme, Les châtiments après la mort, la théorie des choses célestes on des questions analogucs, c'est parce qu'ils en ont pris les éléments chez les prophètes qu'ils ont pu le concevoir et I exposer; mais ils laissent voir pur leurs contradictions qu'ils n'ont pas bien compris ce qu'ils empruntaient o. Cette phrase va en quelque mesure an delà «1rs intentions de Justin. ( !ar nous avons vu et nous verrons encore par d'autres textes, dont le sens n'offre aucune matière à controverse, que jamais il n'a varié sur ce point : pour lui, les hommes Bont capables de reconnaître naturellement le bien et le mal, el d'avoir ainsi conscience de leur responsabilité morale. Evidemment il ne Le nie pas ici, mais, avec an pm il inattention, il arriverait aisémenl qu'on s'y trompât. Tout ce qui est plus précis, tout ce qui détermine Les caractères <lr la divinité, les conditions de La destinée humaine, n'esl connu que par la révélation. S'il semble que Platon en a aperçu quelques lueurs, c'esl une illusion que nous perdons quand nous apprenons qu'il a connu la Bible. La philosophie livrée à elle-même est toujours impuissante à construire un système solule el Logique sur l<^ raie- données éparses qu elle
JUSTIN yi
a soustraites à la révélation. Justin se croit ainsi très fort, sans être injuste, contre ces philosophes qui étaient « le rempart solide )) du paganisme, et au nombre desquels il prétendait se compter encore.
Le chapitre xiii, qui est la véritable conclusion dogmatique ' de la Deuxième Apologie, doit être examiné avec soin. Justin se proclame, à la face de tous, chrétien, lui qui était jadis philosophe2. Pourquoi donc a-t-il abandonné la philosophie? Ce n'est pas qu'il la condamne sans appel: c'est qu'elle est insuffisante. « Ce n'est pas que les enseignements de Platon soient opposés à ceux du Christ (àXXÔTpia to'j i yp'.aroO); c'est qu'ils ne sont pas absolument identiques; il en est de même de ceux des autres, stoïciens, poètes, autres écrivains3. » Chacun d'entre eux a vu partiellement4 « selon la partie du Verbe séminal divin, Ùtzo |j.£co'j; toù o-7rspp.aTt.xou (k'iou àôyou )), qui lui a été attribuée et compose sa raison individuelle, (( ce qui est apparenté » (<n>vyevéç), — apparenté évidemment au verbe séminal, ce qui est conforme à la raison, — « et il a alors bien exprimé » les vérités partielles qu'il avait bien vues. Mais comme ils se contredisent eux-mêmes sur des points importants, « il est manifeste qu'ils ne possèdent pas la science infaillible et la connaissance irréfutable °. Ainsi donc, tout ce qui a été dit de bien (de vrai) chez tous, nous appartient à nous, chrétiens: car nous adorons et aimons, après Dieu, le Verbe né de Dieu, qui est non engendré et ineffable, puisqu'il est devenu homme pour nous, afin que, participant à nos souffrances, il nous