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qui a laissé les Gentils sans autre secours que celui de ce verbe partiel qui constitue la raison individuelle, tandis qu'ailleurs il s'est manifesté personnellement à quelques élus. Pourquoi cette différence? Qu'est-ce aussi que cette foi d'Abraham qui lui a « été imputée à justice »? Justin ne fournit aucune espèce de réponse aux questions qu'on peut se poser sur ces différents sujets : adversaire résolu du gnosticisme et décidé à maintenir les droits de l'Ancien Testament, il n'a pas réussi à expliquer la place unique que, malgré tout, le peuple juif occupe dans l'histoire, dès qu'on accepte ses Ecritures.
Il ne serait pas moins évident qu'il n'a pas expliqué l'intervention directe de la Divinité à un moment de l'histoire, si l'on ne se rappelait quel rôle jouaient pour lui, dans cette histoire, Satan et son armée d'anges déchus1. Essayons de nous représenter ce que croit voir Justin quand il tourne ses regards vers le passé de l'humanité. C'est un triste spectacle. D'un côté le peuple juif, toujours indocile et entêté, préparant, par des rébel-
i. On a rarement mieux exprimé que ne l'a fait Fontenelle (Histoire des Oracles, p. 26, édition L. Maigron), certaines des raisons qui ont conduit les apologistes à donner tant de place à la démonologie dans leurs conceptions : « Le sistème des Chrétiens avoit cela de commode qu'il découvrait aux Payens. par leurs propres principes, l'origine de leur culte et la source de l'erreur où ils avoient toujours été. Ils estoient persuadez qu'il y avoit quelque chose de surnaturel dans leurs Oracles, et les Chrétiens, qui avoient à disputer contre eux, ne songeoient point à leur oster cette pensée. Les Démons, dont on convenoit de part et d'autre, servoient à expliquer tout ce surnaturel. On reconnaissoit cette espèce de miracle ordinaire qui s'estoit fait dans la Religion des Payens; mais on leur en faisoit perdre tout l'avantage par les Auteurs auxquels on l'attribuoit, et cette voye estoit bien plus courte et plus aisée que celle de contester le miracle mesme par une longue suite de recherches et de raisonnements ». — Ibid., p. 53, Fontenelle a très bien marqué l'objection possible : « Cette soumission et cette crainte n'estoienl pas sans fondement, si en effet les Démons donnoient des preuves de leur pouvoir qui fussent au-dessus de la Nature. Enfin le Paganisme, ce culte si abominable aux yeux de Dieu, n'eusl été qu'une erreur involontaire et excusable. » Justin n'a jamais déterminé en effet, de manière satisfaisante, la part de responsabilité qui revient aux hommes, et celle qui revient aux démons.
lions sans cesse renouvelées, sa rébellion suprême, son crime inexpiable : le supplice du Sauveur méconnu. I><l'autre ce sont les nations, vouées à L'ignorance et à l'immoralité1, depuis que Les mauvais anges, victimes eux-mêmes de leur concupiscence, les ont éblouies par leurs prestiges et asservies à l'erreur grossière du polythéisme. Habiles à attiser dans le cœur de l'homme Les mauvais désirs, non moins habiles à aveugler bod esprit par d'audacieuses contrefaçons de la vérité, ils régnent dans ce monde qu'ils ont perverti au Lieu de Le gouverner selon le plan divin2. Mais le Verbe s'est incarné en Jésus; il a commencé leur défaite: partout où Ion invoque le nom de Jésus, les démons cèdent, épouvantés. Si Dieu ne ruine pas encore leur empire, c est qu il patiente, eo
i. Car, nous l'avons vu, c'est surtout théoriquement quoique moine exclusivement que Saint Paul) que Justin se croit forcé de maintenir la possibilité du salut pour les païens exceptionnels qui ont observé l.t morale naturelle. En fait, il ne lui est pas possible, puisque 1<la vérité ne commence qu'avec l'avènement de Jésus-Christ, de ne p.ts juger très sévèrement tout ce qui est antérieur à cette venue. !)<■ là îles expressions comme celle-ci : « Le Christ a jailli comme une source d'eau vive (allusion possible à Jean IV, 10 . venue de Dieu, dans la terre des nations, vide de la connaissance de Dieu. » (Dial.. I.Xi\
2. Cf. particulièrement, Dial.. CXYI : « Nous vivions dans ta débauche, et, pour tout dire, dans toute sorte d'impureté: par la grâce de notre Jésus, selon la volonté de son Père, nous avons dépouillé tous ces vices impurs dont nous étions revêtus; le diable, notre adversaire éternel — (Cf. 2e Êp. aux Thess. II. 3-4), — >■ nous poursuit sans i esse el \<-nt nous tirer à lui : mais l'ange de Dieu, c'est-à-dire la vertu de Dieu, qui nous a été envoyé par Jésus-Christ » (= en Jésus-Christ — 1«- lient en pect el l'oblige à s'écarter de nous ». Au chap. xi i il semblerait, si 1 on isolait les premiers mots de la phrase, que Justin parlât d'une expiation proprement dite : « ... l'eucharistie, queJ.-C. notre Seigneur, nous a enseigné à célébrer, en mémoire de la souffrance qu'il a Boufferte pour les hommes, purifiés en leur âme de toute méi ban< été . Mais comment s'opère cette purification? Justin continue ainsi : < 'est et souvenir de cette souffrance, que J.-C. notre Seigneur nous ■> enseigné a fait pain de L'eucharistie], afin que, en même temps, nous rendions Dieu, pour avoir créé, à cause de L'homme, Le monde .ivn tout ce qu'il
Contient, et pour nous avoir délivres de la mort ilans Laquelle nOUS
vivions, et avoir ruine les Puissances et Principautés [du mal], d'une ruine définitive, par le moyeu de celui qui est devenu passible selon
sa volonté ».
faveur des justes que sa prescience a reconnus, et auxquels il laisse le temps de se convertir1. Lors du jugement final, Satan sera condamné, avec tous ceux qu'il aura séduits, et jeté avec eux dans l'abîme. Dès maintenant, ses conquêtes sont arrêtées ; sa puissance est brisée ; il recule. Comment Justin définit-il l'œuvre de la rédemption P <( Ce que nous demandons [à Dieu] . nous qui croyons en lui, c'est de nous préserver des étrangers 2, c'est-à-dire des esprits du mal et de l'erreur, selon la parole prophétique mise dans la bouche d'un de ses fidèles. Voilà qui est évident : c'est bien des démons, — qui sont étrangers à la vénération de Dieu, et que nous adorions autrefois, — que nous supplions Dieu de nous préserver toujours, par l'entremise de Jésus-Christ, afin que, après nous être convertis à Dieu, nous soyons, grâce à lui, irréprochables. Nous l'appelons en effet auxiliaire et rédempteur: les démons mêmes craignent la puissance de son seul nom ; aujourd'hui, conjurés au nom de Jésus-Christ, crucifié sous Ponce-Pilate. qui fut procurateur de Judée, ils se soumettent, en sorte que tous peuvent voir par là que son père lui a donné une puissance telle que les démons se soumettent à son nom et à l'économie de sa passion3. » Les mêmes idées sont reproduites au chapitre xlv, où il est dit que « le Christ est le fils de Dieu, celui qui était avant Lucifer et avant la terre4, qui a supporté de s'incarner et de naître de la Vierge de la race de David, afin que, par l'accomplissement de ce dessein divin, le serpent, qui s'est perverti dès l'origine, et les anges qui l'ont imité', soient ruinés, que la mort soit méprisée, et que, dans la seconde venue du Christ, elle cesse absolument pour ceux qui croient en lui et dont la vie lui
i. XXXIX.
i. Ps., XVIII, 14.