XLVIII
3. LXXXVIII : « L'on peut voir parmi nous des hommes et des femmes qui possèdent des charismes de l'Esprit de Dieu ». Justin commente ainsi la prophétie de Joël, II, 28-9 : « Il y a chez nous, jusqu'à maintenant, des charismes prophétiques; c'est pourquoi vous devez comprendre vous-mêmes que ceux qui autrefois appartenaient à votre race nous ont été transférés », ib., LXXXII. — LVIII, 1 : « Je vais vous citer les Écritures; je ne désire pas étaler des discours composés avec le seul secours de l'art; je n'ai pas d'ailleurs un talent qui en soit capable; mais j'ai une grâce qui m'a été donnée par Dieu et qui seule me fait comprendre les Ecritures; à cette grâce j'invite tout le monde à participer gratuitement et indistinctement ». D'autre part, Justin montre qu'il n'est pas étranger à toute concupiscence de l'esprit en se faisant
LES APOLOGISTES CHECS
rait donc comme; destiné à remplacer La philosophie, parce qu'il est accrédité par Dieu. C'esl pour afficher cette prétention que Justin continue à porter le manteau. Tryphon s'y trompe d'abord, mais Justin le désabuse, en lui racontant aussitôt, avec ses années d'expérience, la conversion qui les a terminées. Après avoir entendu le vieillard, après qu'un feu divin se fut allumé dans son âme, et qn il se fut épris d'amour pour les prophètes, amis du Christ, il demeura convaincu que le christianisme était « la seule philosophie sûre et profitable. » Ainsi donc, lorsqu il se proclame avec tant d'insistance philosophe, nous devons entendre en réalité qu'il veut se proclamer chrétien.
V. — Le « Credo » de Justin. Son « Canon ». Sa connaissance de la philosophie grecque.
Mais pourquoi cette manière de se proclamer chrétien ? Est-ce seulement une tactique P un artifice pour attirer 1rs Gentils? Tout au moins n'est-ce rien de plus qu'une reconnaissance persistante pour les services que la philosophie a rendus aux hommes, avant l'avènement du christianisme: une survivance d'admiration attendrie? Ou bien Justin se sent-il encore philosophe, et travaille-t-il, consciemment, à combiner avec la foi chrétienne un apport de provenance philosophique P S'il n'y travaille pas de parti pris, dans quelle mesure peut-on dire qu'il reste dominé par son éducation ancienne, et qu'il transmue, -ans qu'il - en doute. les dogmes chrétiens en une philosophie? C'esl la seconde question que je me suis proposé d'examiner.
Pour pouvoir apprécier exactement si Justin a en efifèl introduit dans le christianisme certaines idées on une méthode philosophique, il faillirait d'abord avoir résolu
répondre par Tryphon : <■ Il me semble que tu parles ironiquement, quand tu prétends ne pas posséder le talent el l'art du discours . Chap. 1 xvin, 2, il insiste sur les longues études qu'il ;t Faites pour parvenir .'< cette
connaissance des Kc rit lires.
trois questions préalables, sur lesquelles la lumière ne peut pas toujours se faire aussi complètement qu'on le souhaiterait. Quel est le credo de Justin? J'entends, — pour la distinguer de ses opinions ou de ses interprétations particulières. — la somme de vérités qu'il a prises à son compte, au jour de sa conversion, par le fait seul qu'il devenait chrétien, en s'interdisant désormais de les discuter. — Quels livres renferment pour lui ces « enseignements divins, » dont on ne peut faire aucune comparaison avec les doctrines humaines, ou, en d'autres termes, en termes techniques, quel est son canon des Ecritures) — Enfin cette philosophie profane, à laquelle nous voulons savoir s'il a fait des emprunts, conscients ou inconscients, dans quelle mesure parait-il l'avoir connue, approfondie? Le Credo de Justin peut se reconstituer assez sûrement, sinon en sa forme, du moins en la teneur de ses principaux articles, d'après Y Apologie et le Dialogue. Il comprend ' : la foi en un Dieu créateur et maître de l'Univers; en Jésus- Christ, notre didascale 2 et notre Sauveur; fds du Dieu véritable; premier-né de toute création; qui s'est incarné, par l'intermédiaire dune vierge; qui a été crucifié, sous Ponce-Pilate ; est mort; est ressucité; remonté aux cieux, d'où il reviendra juger tous les hommes depuis Adam. Les fidèles lui rendent un culte en second lieu, sv Ssuxlpa ywpa; au troisième rang, sv iptap Ta£èi, vient l'Eprit prophétique ou l'Esprit saint, qui a annoncé par les prophètes tout ce qui a rapport à Jésus. Les chrétiens reçoivent le baptême, au nom de Dieu , père et maître de toutes choses , de Jésus-Christ, notre Sauveur, et du Saint-Esprit. L'Eucharistie n'est pas reçue comme un pain commun (c'est-àdire ordinaire), et une boisson commune. « Car de même que Jésus-Christ, notre Sauveur, incarné par le Verbe
1. Les textes ont été réunis dans Hahn, Bibliothek der Symbole : je cite d'après la 3e édition, Breslau, 1897, p. 4-5. J'ajoute les textes relatifs au baptême et à l'eucharistie [Première Apologie, LXV, LXVI).
2. Je ne puis traduire maître (pour ne pas faire confusion avec