‹ Les apologistes grecs du IIe siècle de notre èreChapitre 37 sur 128 · VI. — La doctrine de Justin sur Dieu le Père · texte numérisé non relu

VI. — La doctrine de Justin sur Dieu le Père

On peut, en tout cas, trancher assez aisément une question préalable, que j'ai plusieurs l'ois déjà posée. Si cet apport existe, on est en droit d'affirmer qu il est inconscient. Car Justin a déclaré lui-même ' que les doctrines de Platon ne sont pas contradictoires1 à celles du christianisme, mais qu'elles ne lui sont pas de tout point semblables. 11 avait donc réfléchi à lems différences, el il n'a certainement pas voulu, de parti pris, compléter ou éclaircir le Credo par le platonisme. Tout ce qu'on peut se demander, c'est si son esprit, accoutumé au platonisme, n a pas interprété dans un sens platonicien le< croyances auxquelles il s'était converti.

On a voulu retrouver L'influence du platonisme dans la

i . Deuxième .//>., XIII. .>.

i. àXXtfrpta.

conception que Justin, devenu chrétien, paraît se faire du Dieu suprême. C'est, dit-on \ un Dieu transcendant, où il est difficile de reconnaître le Dieu de l'Ancien Testament, qui intervient sans cesse dans l'histoire. Il est certain. que Justin n'a plus la même idée de Dieu que les rédacteurs de certaines parties de la Bible ; mais tous les chrétiens un peu réfléchis, et les Juifs un peu cultivés de son temps lui ressemblaient en cela. Trouvons-nous dans sa doctrine des particularités qui ne s'expliquent que par un attachement persistant à la philosophie?

Le début du Dialogue nous permet de retrouver, — avec quelques précautions, — la conception de la divinité que Justin avait acceptée pendant sa période platonicienne. Il en donne, à la demande du vieillard, une définition toute métaphysique" : « Dieu est ce qui est toujours semblable à soi-même, immuable, et cause de l'être pour tout le reste. » Cette définition est répétée et développée un peu plus bas, avec mention expresse de la transcendance : « L'œil de l'esprit nous a été donné pour contempler, par sa propre transparence, l'être véritable qui est la cause de tous les intelligibles, qui n'a ni couleur, ni forme, ni grandeur, ni rien de ce que l'œil du corps perçoit; mais qui est aussi un être, ainsi que le dit Platon, un être au delà de tout être, qu'on ne peut ni exprimer ni formuler, mais qui est seul beau et bon, et que fait apparaître immédiatement, dans les âmes bien nées, une affinité de nature et le désir qu'elles ont de le voir. 3 » Cet être, qui est au delà de toute essence, sTiéxstva toxot,? ownaç, c'est l'idée du Bien platonicienne. Mais on peut donner plus d'une interprétation de la théorie des idées; on peut l'incliner au théisme ou au panthéisme. Il ne peut être douteux, que, même avant sa

i. Telle est notamment la thèse de Pfaettisch.

3. IV, i. Le texte s'inspire au début du Phédon (65 E-66 A) et à la lin de la République (5oo, B). La citation est libre, et il est un peu subtil de penser que Justin omet (Pfœttisch, p. 19) intentionnellement les mots oùx ojfft'a; ovtoç xoO àyaôoû, qui, dans le texte de Platon, précèdent les mots È7téy.Eiva Tticrqz ouata;, pour atténuer le sens de ces derniers.

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conversion. Justin ne la considérai comme un théisme. Si cela ne ressort point des deux définitions du chapitre m el du chapitre i\. il ne faul pas oublier que, dans ces chapitres, composés assez, gauchement à la manière du dialogue socratique, il y a un arrangement manifeste; Les nécessités de la composition dramatique, La Loi des contrastes amènent les interlocuteurs à pousser à L'extrême l'opposition de leurs doctrines; le vieillard ne peul être considéré comme un représentant authentique du christianisme selon Justin, puisqu'il ne professe que dédain pour la philosophie, et Justin, par compensation, s'est attribué à lui-même un platonisme plus strict qu'il ne l'a peut-être jamais professé. Dans sa conversation avec Tryphon, Justin, en effet, s'exprime toujours comme si La question de l'existence de Dieu, de son unité et de sa providence, était la seule qui fui digne d'occuper les philosophes. Il accepte parfaitement le sentiment de Tryphon1, qui croil que la philosophie consiste uniquement en recherches 7cepl uovapvtaç xal -ty. -oovo'laç. Vssurénienl, c'est Justin chrétien qui parle, niais Tryphon ne sait pas encore qu il est chrétien, et le tient pour un véritable philosophe. Il est donc vrai que Justin a pris au mot toute L'exposition du Timée, et a identifié sans hésiter le Démiurge el 1 idée du Bien. C'est ce qui semble ressortir aussi de la plupart des passages où, dans V Apologie, il a fait intervenir la doctrine platonicienne8. La notion d'un Dieu unique, d'un Dieu vivant, créateur du inonde, qui le gouverne par -.1 Providence, paraît toujours, dans le Langage de Justin, une chose si évidente qu'on ne peut croire qu'il ne la possède que depuis sa conversion; il la doit à la raison, elle est pour lui une sjjloutoç 8éça. Ainsi, de- sa période philosophique, Justin ne semble pas avoir eu sur La divinité une

a. Notamment dans ta Première Apologie, LX, où évidemment il l.ùt se correspondre le Père et le Fila ou Verbe '!<• la doctrine chrélû d'une part, de l'autre le Démiurge el L'Ame «lu monde de Platon, Je reviendrai '1 ailleurs sur les difficultés qu'implique ce texte.

pensée très cohérente; cette pensée présentait déjà la complexité et la sorte de contradiction qu'on y peut remarquer après qu'elle est devenue chrétienne. Justin s'était nourri également de la République et du Timée, sans imaginer un moment que chacun de ces deux dialogues pût paraître révéler un aspect différent de la doctrine platonicienne. Son platonisme, de plus, était celui du temps; il était éclectique, et, fidèle au Timée sur l'article de la création, il pouvait être teinté de stoïcisme sur l'article de la Providence.

Converti, Justin trouvait, dans les livres les plus anciens de l'Ancien Testament, un Dieu personnel, vivant, auquel une interprétation littérale pouvait attribuer une forme sensible et certaines de nos passions. Mais, dans les plus récents, dans ceux auxquels il s'attachait de préférence, — dans les écrits des prophètes, — la divinité lui apparaissait plus épurée, et étrangère à toute imperfection humaine. Le progrès des idées morales entraînait nécessairement un progrès parallèle des conceptions métaphysiques. Le Dieu d'Isaïe, qui n'a plus besoin d'offrandes ni de sacrifices, qui ne veut d'autre culte que la pratique des vertus, ne peut plus être conçu par un asprit réfléchi et soucieux de quelque logique que comme immatériel. La lecture des évangiles non seulement suggérait à Justin la même notion élevée de la divinité, mais elle lui fournissait des textes qui paraissaient nier toute communication directe entre nous et le premier Dieu ' . Personne ne connaît le Père que le Fils et ceux à qui le Fils l'a révélé; cette parole de Mathieu (XI, 27) est citée dans Y Apologie2. Le quatrième Evangile, a été connu par Justin, qui n'a pas pu ignorer le verset I, 18 : Personne n'a jamais vu Dieu. Il n'est pas absolument sûr, mais il est probable que le souvenir de ce verset se retrouve au chapitre cxxvn du Dialogue3. La démonstra-

1. Expression qu'on peut presque employer, puisque le Verbe est, pour Justin, un Second Dieu.

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