LES AE'OLOGISTES GRECS
LES APOLOGISTES GIŒCS
est alors très voisine de colle qu'il a eue dès L'origine, en désignant un plaidoyer, la défense d un accusé qui réclame Y acquittement. Mais l'accusation est ici <l une nature particulière; nous savons mal sur quel fondement juridique «'Ile s'appuyait1; et nous n'ignorons pas que, si les préjugés populaires attribuàienl aux chrétiens des pratiques <|ui les auraient rendu- coupables «le crimes de droit commun, les magistrats croyaient rarement à c< grossières calomnies ; l'Etal faisait aux chrétiens un procès de tendance; il les poursuivait comme une secte subversive. Ceux-ci devaient donc tout naturellement comparer leur cas à celui de Socralc. la victime la plus illustre de I intolérance dans l;i cité antique; cette comparaison est constamment présente à l'esprit de Justin, qui - inspire sans cesse de X Apologie de Platon. Or. quelle avait été l'attitude de Socratc devant ses juges, et quel est l'esprit du plaidoyer que Platon lui a prêté:' Socrate avait fait le sacrifice de sa vie; il avait oublié sa personne, et défendu sa doctrine. C'était exactement ce que les chrétiens étaient prêts à faire: ils acceptaient le martyre, mais aucune puissance humaine ne pouvait fermer leur bouche ni arrêter leur propagande. 11 ne faut donc pas être surpris quand, dans les Apologies qui ont le plus rigoureusement un caractère juridique, le plaidoyer devient une discussion philosophique et un exposé de la foi; il devait arriver facilement que celte discussion e1 ce1 exposé passassent au premier plan, ou même qu'ils prissent toute la place, et que le plaidoyer disparût. En ce cas, une Apologie pouvait encore avoir une double matière : elle pouvait consister, selon des proportions variables, en une réfutation des cultes païens et en une justification de la foi nouvelle. Mais alors même on pouvait dire que l'auteur se proposait en réalité un but ultime, sans qu'il avouât expressément son intention. Justifier rationnellement la
i. La question a été de nouveau discutée par M. Calleyaeft dans une étude récente, [Bévue d'Histoire ecclésiastique, 1911.
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doctrine chrétienne, n'était-ce pas établir le droit à l'existence de la communauté qui la professait? Il est donc exact de dire qu'il y a eu. au 11e et au 111e siècle de notre ère, un genre littéraire dont le nom d'Apologétique définit bien la nature, à condition qu'on se souvienne que ce genre, qui a eu la vie longue et qui a été fécond, comprend un certain nombre de variétés.
Voilà en effet deux ou trois thèmes principaux : revendication de la tolérance, polémique contre les anciens cultes, exposition et démonstration de la doctrine nouvelle Quelle en sera l'importance relative? Le germe d'où tout le reste est sorti, c'est la discussion de la situation lé-ale des chrétiens. On croit trop souvent, parce qu'on constate que les autres éléments ont pris bien vite un développement prépondérant, que cette discussion n'était pour les Apologistes qu'un point de départ et qu'un prétexte. Il n'est pas douteux qu'ils n'entendissent travailler à une réconciliation entre l'Église et l'État, à une reconnaissance officielle de celle-ci par celui-là. Sans doute, ils étaient personnellement résignés à souffrir pour le Christ, joyeux même à cette pensée, et ils savaient que les meilleurs au moins d'entre leurs frères étaient clans le même état d'esprit; sans doute quelques-uns d'entre eux, parmi les plus anciens comme parmi les plus récents, ont été millêranstes : Justin le fut. Ce courage personnel, ce désir ardent de gagner la vie éternelle par le suprême sacrifice qui en est la plus sûre garantie, par le baptême du sang ainsi que la croyance en une fin prochaine du monde qui devait amener, par une révolution surnaturelle, le rétablissement de la justice et la restitution des bons en leurs droits, c'étaient là autant de mobiles qui pouvaient faire considérer comme accessoire tout ce qui touchait aux intérêts temporels. .Mais les chrétiens avaient encore d autres sentiments. Ils avaient d'abord une foi absolue en la vérité de leur doctrine, et ils souffraient aussi impatiemment de voir cette vérité méconnue qu'ils acceptaient facilement de mourir pour elle. Pour toutes les âmes aux
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convictions profondes, l'essence de la rérité est de briller et ,ir régner; c'esl un Bcandale qu'elle soil persécutée, et il est eontre nature qu'un conflil s'élève entre ceux qui détiennenl l'autorité el ceux qui détiennent la rérité; ce conflit esl possible parce que l'autorité peut être mal informée; il n'est pas possible qu'il dure parce que La vérité ul)li(,nl créance, dès qu'elle es1 connue. Telles étaienl les dispositions des chrétiens : ils souffraienl pour la rérité humiliée, alors qu'elle doit être triomphante ; ils souffraienl ponr leurs persécuteurs eux-mêmes, quand île leasavaienl decœurdroil et d'intentions justes 4 ; ils souffraient encore plus parce qu'ils se .entaient entravés dans leur propagande, empêchés «l'apportera leurs frères encore aveugles ce don gratuit, le salut, qu'ils venaient de recevoir, et qu Lis pouvaient communiquer à l'humanité tout entière, à seulement on les laissail libres. Pourquoi donc ne pas croire que les plus anciens Apologistes déjà onl poursuivi, en quelque mesure au moins, un résultai pratique? Ont-Us espéré que leurs suppliques parviendraient jusqu'au! augustes personnages auxquels ils les adressaient, que eeux-ci prendraient la peine de les lire; e1 reconnaîtra la force de leurs arguments? Je ne sais s'ils l'ont esp mais je crois bien qu'ils l'ont souhaité8! Méliton formulé le premier celle idée qu'il n'\ avait aucune incompatibilité entre le christianisme el l'empire; e1 U est allé jusqu'à avancer qu'un concordat, même une alliance entre eux, étaient bien plus dans la nature «les choses que la
,. Témoin Le Langage que tiennenl aux empereurs Justin et Ath«
gTpour Justin en particulier, le doute n'es! pas possible. Il dem , L'empereur Deuxième An.. XIV de sanctionner La publication d discours. Ce quil entend par Là s'éclaircit très bien par lexemp rosèohe qui s'esl fait donner pour son Livre, l'estampille offi. ieU< Titus ei Agrippa (Vita, LXV, 36i-3; cf. Emmericb, De aUera p. 53). Je vois avec plaisir que M. Bouché-Lecl. livre Le plus récent [V Intolérance religieuse et la l'uhti mei ,,,s en doute que Les apologistes aient cru possible, ï tort raison, de se faire Lire par Les empereurs. 3. Eusèbe, H. E., I\ , ■■
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guerre. Cette thèse parut probablement hardie en ce temps : elle avait peu de chance d'être comprise du premier coup non seulement par les païens, mais par un grand nombre de chrétiens. L'avenir devait en montrer la justesse. Les prédécesseurs de Méliton n'ont pas prévu Constantin aussi clairement que lui: mais par une sorte d'instinct, ils ont eu parfois déjà les mômes tendances; ils ont obéi ainsi à une nécessité dont l'origine est dans les sentiments puissants que je viens d'analyser. Lorsque Justin demande aux empereurs de donner à son Apologie l'estampille officielle ', il n'a pas cru, en son âme naïve, qu'une telle demande, pour téméraire qu'elle parût, fût absolument chimérique; même si un succès aussi peu vraisemblable ne pouvait être dû qu'à un miracle, le miracle du moins était, pour lui, possible. Pourquoi Athénagore aurait-il multiplié comme il le fait les délicates flatteries à l'adresse de Mare-Aurèle et de Commode, pourquoi aurait-il insisté à ce point sur leur justice, leur esprit éclairé, leur philosophie, s'il n'avait eu quelque espoir d'être lu sinon par eux. du moins par certains des magistrats qui persécutaient en leur nom? Pour que l'on renonçât à se faire illusion, pour que Tertullien en vint à écrire que l'idée même d'un César chrétien ou d'un chrétien César était une absurdité', il a fallu un désenchantement progressif. Ce n'est pas Quadratus ou Aristide, ce n'est pas Justin ou Athénagore qui pouvaient donner cette formule tranchante d'un conflit inexpiable; si sombre que fût. de leur temps même, l'horizon, leur pensée était moins orgueilleuse et plus confiante .
Il n'en est pas moins évident que les Apologistes devaient assumer d'abord une tâche plus instante, et plus réalisable. Cette tâche consistait à agir sur l'opinion publique, à dissiper les préjugés, à faire connaître 1 Eglise telle qu'elle était, à en montrer la supériorité sur des cultes périmés.
i. Deuxième Apologie, XIV 2. Apol., XXI, 24.
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L'essentiel, dans toutes les Apologies, devienl ;imsi La polémique cl l'exposé doctrinal. Certaines rioni p;is d'autre objet, le Discours aux Grecs de Ta tien, YOratio ad Graecos anonyme, la Colwrtatio. La Lettre à Diognète, les trois livres de Théophile à A utolycus, qui sonl dédiés à des particuliers, m;iis. par leur intermédiaire, s'adressent à tous, onl un caractère analogue. Justin mêmÇj |i préoccupé qu'il soit de revendiquer pour les chrétiens le droil à I existence, ne l'est |i;i> moins de réfuter les superstitions païennes et de démontrer la v.éci té chrétienne : I apologétique ne iKuis offre rien de plus complet et de plus précis que son exposé de la foi el de la morale de l'Église. Mais la proportion de la polémique el dé la doctrine diffèrent dans ces divers écrits, selon les intentions de l'auteur, selon Bon tempérament, selon sonépoque; et il s'en faut de beaucoup que l'une et l'autre aient un intérêt égal. Le jugement sévère que l'on porte souvent sur toute cette Littérature tient surtout à la part prépondérante qu \ réclame la polémique, et, en ce sens, il n'est pas injustifié. Car celle-ci est, à tout prendre, de qualité médiocre. En premier heu, elle est entièrement dépourvue d'originalité; qu'elle visât la mythologie ou la philosophie, elle n'àvail pas besoin d'être nouvelle, et ne pouvait pas même L'être. Il \ - a\ait Longtemps que Xénophane avait ruiné L'antropomorphisme, que Platon avait nus au jour l'immoralité de la théologie homérique; quant à la philosophie, chaque secte avait abondamment réfuté les autres, el c'était un lieu commun chez Les Sceptiques que de les réfuter toutes par leurs contradictions réciproques; c'était aussi une vieillerie que d'opposer les dogmes des philosophes à leur conduite, et de montrer les chefs d écoles ou leur- disciple- en opposition flagrante, dans la pratique de la Aie quotidienne, avec leurs systèmes ambitieux. La littérature classique comptait une l'ouïe d écrits spirituels, mordants, vigoureux, OÙ Les apologie n avaient qu'à puiser: arguments siihtils. protestation du bon sens ou de la conscience, collection de Légendes répugnantes ou ridicules, de rites obscènes ou cruels, d an
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dotes scandaleuses sur les personnes, tout cela y foisonnait. Les chrétiens n'y ont presque rien ajouté, et, quand ils l'ont fait, ils n'ont pas toujours été très heureusement inspirés; par exemple, il y a toute vraisemblance que Justin est personnellement responsable de la confusion entre Simon le Magicien et le Dieu sabin Semo Sancus ' . Il est suffisamment démontré aujourd'hui2 que, dans toute la partie purement négative de leurs ouvrages, les Apologistes dépendent presque toujours de leurs prédécesseurs païens; qu'ils leur ont emprunté, sans scrupule et sans critique, tout l'essentiel de leurs réfutations. De là vient qu'ils se sont transmis de main en main, en les ressassant indéfiniment, les mêmes arguments et les mômes anas; de là vient qu'ils se sont si rarement souciés de mettre cm courant leur polémique, pour l'adapter aux circonstances actuelles ; qu'ils prennent leurs exemples pêlemêle dans toutes les époques et dans tous les milieux; qu ils semblent souvent ignorer l'état d'esprit de leur propre siècle, et combattre les croyances des contemporains de Socrate ou d'Antisthène, de Numa ou de Romulus, plutôt que celles 'des sujets des Antonins; qu'il leur est indifférent de savoir si telle pratique qu'ils attaquent est encore réellement vivante, si au contraire elle a cessé d'être en usage, ou si tout au moins elle n'est plus qu'exceptionnelle et peut être considérée comme une survivance3. En agissant ainsi, je ne crois pas qu'ils aient été toujours aussi dénués de bon sens, ou même d'esprit critique qu'on l'imagine volontiers. Notre science, et parfois aussi notre pédantisme, se fâchent quand nous relevons chez eux telle erreur grossière qu'ils auraient mieux fait d'éviter. Mais ces erreurs n'ont de signification réelle que pour nous autres, érudits, et n'avaient pour eux aucune importance. D'ordinaire, elles n'altéraient en rien le fond des choses.
i. Première Apol., XXVI.
2. Voir surtout le livre de J. Geffcken, Zwei griechische Apologeten, Teubner, 1907.