‹ Les apologistes grecs du IIe siècle de notre èreChapitre 42 sur 128 · VII. — La doctrine de Justin sur le Verbe · texte numérisé non relu

VII. — La doctrine de Justin sur le Verbe

Justin n'a présenté nulle part cette doctrine comme une nouveauté; la manière dont il l'introduit' suppose qu'il la considère comme reçue communément autour de lui par ses coreligionnaires; il énumère, dans les Apologies et dans le Dialogue, les principales hérésies qu'il connaît, et il les avait combattues dans le Syntagma; il a aussi mentionné, à l'occasion, les divergences de doctrine qui ne lui paraissent pas suffisantes pour séparer ceux qui les professent de la communauté orthodoxe et les réduire au schisme; c'est le cas, par exemple, pour la croyance au millénaire, à laquelle il est lui-même fermement attaché et qu'il regarde comme nécessaire à « l'orthodoxie parfaite », mais non pas comme indispensable pour le salut; il parle,

i. Dans V Apologie, il commence par poser le thème en employant le mot logos au sens platonicien, ou au sens stoïcien (II, i-3; III, 4? V, 2-3) ; puis, sans autre explication, au § 4 du même chapitre v, il oppose à la raison humaine, au logos de Socrate, le Verbe en personne, aù-rôç 6 /ôyoç. — Dans le Dialogue, il procède de même; la première mention du logos (III, 3), inspirée du Phédon, a un caractère très général.

lO/j LES APOLOGISTES GRECS

avec une Indulgence qui étonne1, «les Judéo-Chrétiens qui reconnaissent la mission de Jésus, mais se refusent a admettre sa divinité; il ne parle nulle part de chrétiens qui, en L'admettant, n'acceptenl pas La théorie du Verbe.

Ce n'est donc pas assez de dire que .luslin se Berl de La notion du Logos comme d'une notion familière aux esprits de ceux à (fui il s'adresse, aussi bien des païens cultivés que des Juifs de la dispersion, plus ou moins frottés de philosophie. Il faut ajouter qu'elle est pour lui un élément, sinon du Credo à proprement parler, du moins de L'interprétation de ce Credo par la tradition ecclésiastique. Si celle tradition la lui a fournie, tout porte à croire que c'est par l'intermédiaire du 4e Evangile. On ne conteste guère aujourd'hui que Justin n'ait eu en mains celui-ci, quoiqu'il ne le cite jamais sous le litre de : Mémoires des Apôtres. réservé par lui aux Synoptiques, et qu'il ne s'en serve pas pour retracer la vie de Jésus ou pour résumer son enseignement. Pourquoi, dira-t-on, ne s'appuie-t-il pas tout au moins sur l'autorité du Prologue, afin de démontrer l'existence du Verbe? Il est vrai qu'il s'abstient de le faire mais, si l'on y réfléchit, cette réserve n'est pas aussi surprenante qu'on pourrait le penser d'abord, puisque Justin sait qu'il n'aura pas de peine à s'entendre avec la plupart de ses lecteurs sur le concept même de logos. Ce qui s< ra sa tâche, dans le Dialogue comme dans les Apologies, ce qui sera délicat, aussi bien en argumentant contre Les Juifs qu'en prêchant les gentils2, ce sera de prouver que Jésus est lils de Dieu et de démontrer sa préexistence. La préexistence établie, il va de soi pour Justin qu'il est le Vcrlr incarné, et la parole johannique', qui n'est qu'une affir-

i. Dial. XL vin.

2. Quoiqu'on puisse penser avec Harnack que le Dialogue s adresse à peu près au même public que 1rs Apologies, la question est ( epen-

dant posée différemment chaque Fois : dans les Apologies il s'agit

de démontrer que le Logos est le Christ Jésus; «luis le Dialogue, que le Christ est Logos, lils de Dieu.

3. Je n'ai pas parlé de l'Apocalypse, que Justin cite et attribue exj sèment à l'Apôtre Jean (Dial. LXXX, i . et où se trou\ e XIX. 16 l'exi

mation, ne lui rendrait pas, auprès des lecteurs profanes, le même service que lui rendent les prophéties, prouvées, à son avis, même pour un incrédule, par leur réalisation incontestable.

On peut donc croire, avec une grande probabilité, que la doctrine du Verbe, telle qu'il l'expose, a pour fondement les données du Prologue. C'est là que Justin trouvait le Verbe dans son double rôle d'instrument de la création (verset 3), et de la révélation (verset 9). Il ressort déjà de ce fait que l'on a peu de raison d'imaginer a priori que le Verbe lui soit indispensable parce qu'il a relégué le Dieu suprême dans une transcendance qui exclut tout rapport avec le monde et avec l'humanité; en un mot, que c'est son concept philosophique du Père qui l'oblige à recourir à cet intermédiaire. Je ne dis point que cette considération soit absente de son système; mais si nous cherchons à nous représenter quelle a été la marche de son esprit, nous ne devons pas voir en Justin, à mon sens, un platonicien qui, même après sa conversion, parti de la transcendance comme de son principe essentiel, cherche à combler l'abîme qu'il a d'abord creusé entre Dieu et le monde. C'est un croyant, qui a accepté de la tradition une seconde personne divine, à la fois Messie et Verbe. Son souci est non seulement de prouver, par l'accomplissement des prophéties, que Jésus est bien ce Messie, et, par conséquent ce Verbe, mais de donner un emploi au Verbe, antérieurement à l'incarnation. Si délicat qu'il soit de pénétrer jusqu'au dernier mobile d'une théorie, il me semble que c'est l'activité nécessaire du Verbe qui condi-

sion à Xoyoç toû 6eoû ; je n'en tire pas argument, parce que Justin ne cite pas ce verset, sur lequel on a fait tant de difficultés. — Mais la première mention que fait Justin du Logos personne divine, opposé à la raison humaine [Première Ap., Y, 4)» ûtc 'oc-jtoû Tov!>.ôyou [Aopswôs^To; xai àvOpwTrov Y£vo(jL£voj semble bien supposer la connaissance du Prologue de l'Evangile ; ce n'est pas Justin qui aurait risqué le premier des expressions pareilles. Le texte de la Première Apol., XXXII, 10 est encore plus rapproché du texte de Jean.

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