‹ Les apologistes grecs du IIe siècle de notre èreChapitre 44 sur 128 · Dial., LXII · texte numérisé non relu

Dial., LXII

Io8 LES APOLOGIE M - GRECS

m • - 1 pas poussée plus loin1. L'essentiel es1 pour Justin d'éviter, d'un côté, l'antropomorphisme juif, de l'autre, l'immanence et le panthéisme des stoïciens. Son Dieu Père n'a pas de corps; il n'est pas contenu << dans le monde o; il est relégué « au delà <lu monde, o dana les espaces supra-célestes ' . L'imprécision où reste Justin quand il parle de son œuvre créatrice permet un flottemenl commode, mais bien singulier, dans les rapprochements instituée entre la croyance chrétienne et la prétendue trinité du platonisme. Dans cette correspondance approximative, le Père reçoit à l'occasion, nous l'avons vu, le titre de démiurge. Cependant c'est le Verbe qui, selon la pensée de Justin, répond le mieux au Démiurge du Timée; m. m- ce môme Verbe est assimilé ailleurs à l'âme du monde, tandis que le Saint-Esprit, l'Esprit de Dieu qui flottait Bur les eaux (Genèse I, i-3i), entre en parallèle avec le troisième principe de la seconde Epitre platonicienne. ( 3i a E. |

La pensée de l'Apologiste est an contraire beaucoup plus précise sur le rôle du Verbe en tant que révélateur . Ici le

i. Nous avons vu que la phrase où Justin rapproche le Verbe el Athéna, première pensée de Zeus [Première Apol., l.XY n'a pas probablement le sens qu'on lui donne souvent. La place des mots ô:a X6yov, l'abat de l'article, la correspondance des mots ÈvvoqOévra, Swotav, indiquent bien que l'idée essentielle ici est celle de la conception du plan créateur, non de sou exécution. — La répugnance «le Justin à mêler directement le Père à cette création se traduit surtout Dialogue CXIV, 3 : t.. .1 -qu'il dit ailleurs (Psaume, VIII. '■ : Je verrai les deux, œuvre de (■ si je ne comprends pas qu'il veut désigner l'activité créatrice parole, je comprendrai sans intelligence, comme ces didasi •<!■ -. qui pensent que le Père de l'univers, le Dieu inengendré, a des mains

pieds, des doigts, un souille, roi e un animal composé, et qui, pour

cela, enseignent que le Père lui-même s'est montré .1 Abraham,

— Je conserve le texte du manuscrit, rûv Wywv, qui me parait nécessaire

pour correspondre à tûv SaxTÛXuv, et m l'un maintient cette leçon, le

rôle du Verbe est moins mis en relief que celui dn Père, même dai

passage.

1. Dont Justin parle d'ailleurs eomme si Dieu les habitait r< < • 1 1 • • i ■ Dieu est celui qui » demeure dans les région8 BUpra-< élestl - D ■/■■ .

VI, i ; on ne peut croire qu'il .. ait abandonné tout <•<• qui est au-d<

du ciel pour apparaître dans un petit coin de terre », Tout cela • bien loin d'une pure entité.

JUSTIN lOQ

Père et le Fils sont toujours distingués avec la netteté la plus absolue. Jamais le Père n'apparaît, ne descend sur la terre; c'est le Fils seul qui le révèle. Cela est si clair pour lui que, dans le Dialogue, lorsqu'après avoir vidé la question de la Nouvelle- Alliance , il aborde celle de l'existence d'une seconde personne divine, tout l'essentiel de sa démonstration se fonde sur l'attribution au Logos des tbéophanies mentionnées par la Bible; ce n'est qu'après avoir achevé cette argumentation qu'il fait intervenir aussi le texte des Proverbes par lequel est garantie l'intervention du Verbe dans la création, et il y insiste moins longuement. C'est que son horreur de l'anthropomorphisme juif lui commande d'écarter, sans discussion, toute possibilité d'une apparition terrestre du Père, en forme corporelle, et c'est ainsi qu'il peut s'appuyer sur une parole de Jésus, qu il aime à répéter, je veux dire le verset de Mathieu, XI, 23 : « Personne ne connaît le Père si ce n'est le Fils, ni le Fils si ce n'est le Père et ceux à qui le Fils l'a révélé. » On peut donc dire, semble-t-il, que sa pensée est systématique, plutôt dans la mesure où elle est soutenue par les textes de l'Ecriture ou de l'Evangile, que dans celle où elle le serait par ses anciens principes platoniciens. S'il avait procédé surtout en philosophe, il serait parvenu à des idées un peu plus précises sur l'essence divine ; il aurait vu aussi les difficultés qu'il allait rencontrer en s'essayant à définir, — c'est d'ailleurs son mérite de l'avoir tenté le premier ou un des premiers, — les rapports respectifs des trois personnes divines.

La doctrine de Justin est très ferme sur un point : la divinité de Jésus, et non moins ferme sur un autre : la subordination de la deuxième personne à la première. Justin connaissait encore des chrétiens de race juive qui « professent que Jésus est le Christ, et déclarent avec cela qu'il fut un homme entre les hommes », et il est remarquable qu'il en parle avec une grande modération : « Je ne suis pas d'accord avec eux, et le plus grand nombre des chrétiens est du même sentiment que moi. )> C'est ce qu'il

IIO lis APOLOGISTES CUECS

se borne à dire; mais sa propre croyance en la divinité <lu Christ est Inébranlable, et il la juge fermemenl assurée par la réalisation des prophéties.

Dès lors, comment concilier le monothéisme arec ce second Dieu} Le secours <jue la philosophie prête i<i à Justin n'est pas méprisable, puisque c'est de la philosophie que dérive la théorie du Logos1. Remarquons seulement de nouveau qu'il ne la lui emprunte pas directement, e( qu'il la puise déjà dans la tradition ecclésiastique. Le \ < i be est le premier-né du Père8, — expression qui !<• rapproche des choses créées, — mais Ba naissance est <l un ordre t • > ■ 1 1 particulier: c'est pourquoi il esl appelé aussi monogène9. On l'adore en lui donnant la seconde place, èv Seuxépa ywpa ' :

i. Je ne veux pas rechercher la trace d'une influence philonienn<

Justin. Justin ne fait aucune allusion, directe on indirecte, à Union: cela rend peu probable qu'il l'ait lu ; car il n'a pas l'habitude de dissimuler ses sources; mais cela n'implique, en aucune façon, que certaines idées de Philon ne soient pas parvenues jusqu'à lui. Si l'on compare les deux doctrines, on constate des similitudes, et. aussi, des différent es profi n Comme je ne crois pas que Justin ail lu Philon, il me semble impossible de traiter utilement ici la question, qui ne pourrail être exam avec profil que dans une étude d'ensemble sur les rapports du christianisme primitif et du philonisme.

2. IIptOTOtÔxOU TT-/.T7,: XTCOTCdÇ, f>i(ll. LXXV, '. elr. et. fin, ,;//; 'u/., 1.

i5). IIpwTOYÔvov, Apol. I.VI1I, 3, etc., TtpwTov -:iv/r,ua. il'., XXI, i. Quoique la naissance du Verbe soit d'un ordre particulier, i i - expr rapprochent du monde créé, et elles montrent, elles aussi, que l'est regardé par Justin comme le véritable créateur.

'.'>. 11 se peu! que l'emploi du moi ij.ov'j- : -, :, qui, dans le / appliqué au monde, soit présenl a l'esprit de Justin: car, certainement, Justin ne l'ignorail pas ; il connaissait bien le Timée. Mais, en employant ce terme, sans insister sur la valeur qu'il lui donne Dial. < Y . il ne s'appuie explicitement que sur un texte biblique : Psaui — Dans le même chapitre, il y a probablement un souvenir de /run. I. 18, mais on ne saurait conclure sûrement, de la phrase ou ce souvenir se trouve enchâssé, que le IV'' Évangile -oit , ïté , ,■ serait le seul exemple comme : Mémoires des Apôtres; cette dernier* —ion peut

rapporter seulement à la lin de la phrase, où il <-! parlé de l'incarnation, et viser les Synoptiques.

\. Apol. I.X. -. I.a phrase si souvent discutée du ebap. m de VApologie, où {'armée des anges est intercalée, dans la premièn profession de foi quje lait Justin, entre le Fils et 1 Esprit prophétique, ne doit pas retenir trop longtemps l'attention. Bile prouve l'existence d'un culte des anges; elle laisse apercevoir, — ce qu'os sait par ailleurs. — que

c'est la première puissance après le Père1. Le Père l'a engendré avant toutes les créatures, mais cette formule que Justin aime à répéter ne signifie pas qu'une telle génération n'ait point de date, et doive être considérée comme la forme éternelle de l'existence divine. La création en a été l'occasion ; elle a immédiatement précédé l'organisation du monde. Le inonde, lui, a un commencement, et par conséquent aussi le Verbe, qui est seulement antérieur, de toute nécessité, au monde. Le texte des Proverbes sur la Sagesse, assimilée au Verbe, est ici encore l'argument essentiel. Justin ne remonte pas plus haut que la création; il va de soi que, pour lui, Dieu a possédé de tout temps son Verbe, mais il ne l'a possédé qu'intérieurement. Au fond, quoiqu'il n'ait pas employé l'expression, Justin devait s'orienter déjà, plus ou moins consciemment, vers la notion du Xôyoç Ttpoooptxôs et EvSiàQexoç, qui n'apparaîtra, en ces termes précis, qu'avec Théophile. Avait-il plus ou moins nettement le sentiment qu'il se trouvait en présence d'une difficulté grave, ou bien est-il trop inhabile à formuler sa pensée? Toujours est-il que la phrase où il a serré le problème de plus près, est d'une analyse délicate. Elle a de tout temps embarrassé les commentateurs, et il est indispensable de la citer tout entière : « 6 8è vibç exeivou, 6 tj-ovoç Xerôuevoç utoç, 6 Xoyoç ~pb xtov 7coi7i[/.à'C(i>v xal a-uvcov xal y£vvtî)}JL£Voç ots tyjv àpY'^v ot/auToù TcàvTa £XTi(T£ xal Èxôs-p^a-s . >) (( Le Fils de celui-ci (du Père), celui qui seul est appelé fds au sens propre du mot, le Verbe qui, avant toutes les créatures, était avec lui et fut engendré quand, au commencement [le Père] fit et ordonna toutes choses par lui. » Il résulte

Justin ne met pas le Fils d'égalité absolue avec le Père; mais elle n'implique nullement que le Fils ne soit qu'un ange (bien que le nom d'ange lui soit donné à l'occasion); cette conclusion irait contre toutes les autres déclarations de Justin. L'impropriété de la formule s'explique, comme on l'a fréquemment remarqué, parce que Justin se défend ici contre le reproche d'athéisme, et qu'il a intérêt à n'oublier aucune des formes, quelles qu'elles soient, du culte chrétien; le rapprochement, facilité par l'habitude qu'a Justin de donner au Verbe la qualification d'a-fyEAoç, n'a qu'une valeur approximative et momentanée. i. Ib., XXXII, io.

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