‹ Les apologistes grecs du IIe siècle de notre èreChapitre 57 sur 128 · XI. — La doctrine de Justin sur le libre arbitre · texte numérisé non relu

XI. — La doctrine de Justin sur le libre arbitre

L'âme, créée par Dieu, immortelle, non point par nature, mais par la grâce de Dieu, trouvera dans l'autre vie sa récompense ou son châtiment. Elle doit être rétribuée selon ses mérites, parce qu'elle possède la conscience du bien et du mal, avec le pouvoir de choisir librement et de réaliser l'un ou l'autre. C'est donc le libre arbitre qui explique, selon Justin, l'énigme de la destinée et de la nature humaines. Cette idée est commune à la plupart des Apologistes, et souvent on en a conclu qu'ils n'étaient que des chrétiens superficiels; ils insistent tellement, dit-on, sur les œuvres, sur le mérite personnel, que l'on comprend mal pourquoi la rédemption a été nécessaire, et à quoi la mort volontaire du Christ a servi.

Ces critiques ne sont pas sans fondement; mais elles sont excessives. Elles ne sont du moins pleinement justifiées que pour ceux qui ne connaissent point de christianisme en dehors du paulinisme. L'importance que les Apologistes attachent au libre arbitre et aux œuvres s'explique-t-clle par l'éducation philosophique que tous avaient plus ou moins reçue? Leur moralisme est-il étranger au christianisme pur? Je suis beaucoup plus porté à croire qu'ils ne font que suivre une tendance chrétienne, beaucoup plus forte qu'on ne veut souvent le reconnaître.

Voyons, quoi qu'il en soit, non point quelle est la doc-

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trine de Justin sur le libre arbitre, — car elle ne présente aucune obscurité, — m;iis plutôl commenl il la soutient. On ne peut nier que ce ne soil là une dea croyances auxquelles il paraisse ;.\<>ir été fermement attaché dès l origine; il n'a j •;• -> eu besoin de s'\ rallier après -.1 conversion. Les arguments qu'il me! en avant pour l'appuyer, au chapitre xlih de ['Apologie, sont, en grande partie, des arguments de sens commun : nécessité d'un ordre hum, il. avec des sanctions pour le» bons et les méchants; contradictions de notre conduite, d'où il appert que nous ne sommes pas fatalement inclinés au vice ou la vertu; consentement universel sur lii distinction du bien el du mal. Les expressions mêmes dont il se sert dans ce développement, pour opposer l'idée du libre arbitre à celle de la fatalité, sont souvent stoïciennes, et il a toujours aimé à répéter le mol fameux du dixième livre de la République* : \[-z''.y. £^o;ji£vo'j, (ko; àva'lr.o;. -Mais il n'est pas moins à remarquer qu'après sa conversion il s'est préoccupé <le retrouver dans l'Ecriture la preuve décisive de cette vérit laquelle il était depuis longtemps acquis. Le chapitre \1.u1 où il donne de- preuves dialectiques ou expérimentales n'est qu'une introduction au chapitre xltv où il découvre ses véritables raisons. L'argument scripturaire sans réplique lui est fourni par le texte du Deuléronome (XXX, i5-l<a) : Voici devant toi le bien et le mal', choisis h- bien, et encore par celui à'Isaïe (I, [6-20). C'est aussi à propos du libre arbitre que Justin se rallie, non moins formellement qu'au sujet »Je I immortalité de l'âme, à la théorie des emprunts faits à I \neien Testament par les philosophes grecs; Platon a emprunté à Moïse ce qu'il dit au livre \ de la République. Parée qu'il est avant tout soucieux d'établir la réalité des sanctions d'outre-tombe el la responsabilité qui les justifie8, Justin reste, an contraire, étranger à la considé-

2. Telle est bien, je crois, l.i marche de l'esprit ■!<■ Justin, et l'ordre d'importance respective qu'ont pour lui ces questions étroitement liées entre elles. Ce qu'il ;i à cœur «le démontrer avant tout, c'est Yesrhatolosie Chrétienne.

ration du péché originel proprement dit. La faute d'Adam nous a soumis à la mort, conséquence du péché; elle a permis au Serpent de répandre partout l'erreur; Jésus- Christ nous a rachetés de la mort, et délivrés de l'erreur en ruinant la puissance des démons1. Il n'y a pas davantage dans le texte le plus significatif du Dialogue, et ce texte se termine par une forte proclamation du libre arbitre2 : « Ce n'est pas, nous le savons, parce qu'il avait besoin d'être baptisé, et de recevoir l'esprit en forme de colombe, qu'il est descendu dans le fleuve, de même qu'il a supporté d'être engendré et crucifié, non pas parce qu'il en avait besoin, mais au profit de la race humaine, qui, depuis Adam, était tombée sous le joug de la mort et de l'erreur du Serpent, chaque homme commettant le mal par sa propre faute3. Car, comme il voulait que, doués du libre arbitre et maîtres d'eux-mêmes, les anges et les hommes fissent ce qu'il avait rendu chacun d'eux capable de faire, Dieu a décrété que, s'ils choisissaient ce qui lui plaît, il les conserverait à l'abri de la corruption et du châtiment, et que si, au contraire, ils faisaient le mal, il punirait chacun comme il lui conviendrait. )) Toute l'histoire de l'humanité s'explique par le libre arbitre : « Estce que Dieu n'aurait pas pu, dès le commencement, anéantir le serpent, au lieu de dire : f établirai une inimitié entre lui et la femme, entre la race de celui-là et la race de celle-ci. Est-ce qu'il n'aurait pas pu faire du premier coup un grand nombre d'hommes4? Il a jugé bon de faire les anges et les hommes maîtres de pratiquer la justice, et il

i. Plus exactement, il en a commencé la ruine (cf. Supra, p. i23). i. Dial. LXXXVIII, 4.

3. Il n'y a pas de doute que rcapà ttjv îScav aî-cîav signifie ici, comme l'a bien vu Maran, per suam culpam. — En un autre passage du Dialogue (CXXIV, 4), la faute d'Adam et Eve n'est présentée que comme un mauvais exemple.

4. Donc le fait que Dieu n'a créé qu'un seul couple, a son importance à l'origine. Mais nous avons vu à quoi se réduit cette importance. — Voir encore, parmi les chapitres où le principe de la responsabilité personnelle est le plus nettement affirmé, Dial. CXL, 4 et CXL1.

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a fixé le lcni|)s jusqu'au terme duquel il jugeai! bon (|n ils possédassenl celle liberté. » Ce que le plus profond înstincl de son âme. ce « j 1 1 < ■ le bon sens, ce que les enseignements < 1 1 j platonisme <-i du stoïcisme avaient apprii à .lusiin devienl pour lui une certitude inébranlable, maintenant qu il Le trouve révélé par !<• débul de La Genèse.

Il sérail faux d'imaginer que .lusiin. en faisan! aussi large que possible sa pari au libre arbitre, comptai pour rien l'œuvre rédemptrice <lu Christ. ( >n pourrai! peut-être tirer des prémisses qu'il accepte des conclusions qu'il n'eût pas avouées. Mais il n'a pas tiré ces conclusions, el si on négligeait de noter les passages où il met en lumière Les résultats de l'incarnation et delà crucifixion, «m risquerait une fois de plus d'exagérer la dépendance où il veut encore être de la philosophie et de décolorer plus que de raison son christianisme. « Pourvu qu ils fassent pénitence, tous ceux <pii le veulent peuvent obtenir La miséricorde de Dieu . t

Le salut des hommes esl dans leur main". Mai- quand ils ont fait ce premier pas. quand ils <>ul répondu à la vocation 3. Item re divine commence et ds Lui doivenl tout, puisque, nous L'avons vu, l'âme n'est pas immortelle par nature, mais reçoil L'immortalité par la grâce de Dieu, en récompense de sa vertu. Qu'on ne croie pas que Dieu se borne à nous préparer ainsi le destin que chacun de nous mérite. Le Christ esl mort pour Le salut des hommes. Nous (dirons ['eucharistie « en souvenir de La souffrance «pi il a soufferte pour les hommes qui purifient Leur âme de toute malice*, o Comment cela!1 D'abord Dieu, c'est

i. Liai. CXLI, 2.

Surtout ilc|iuis que la vérité s'esl pleinement manil it ir la

prédication uY Jésus. Pour les générations antérieures, nous quels efforts touchants, et un peu \.iin>. lustin .1 multipliés pour tranquilliser sa conscience a Leur endroit.

::. Diai. CXLI,

j. M. \ rchambault traduit 1. I. p. i83 : dont l'âme <■-/ /niri/itouu- perversité ». Le participe présent qu'emploie Justin . xaOaipouivuv tàç <J«rç , indique que cette purificati

seulement en \<>ir de s'accomplir par l'effort de la volonté tendut le bien. L'emploi de la voii passive n'empêche p.<> cette interprétation.

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l'explication que Justin donne immédiatement après, — « a détruit d'une ruine définitive i les principautés et les puissances, par Celui qui est devenu souffrant selon sa volonté ». Racheter l'homme, c'est essentiellement l'arracher à la domination des démons. Comme il partageait entièrement les idées superstitieuses auxquelles les païens et les chrétiens de son temps s'abandonnaient avec la même ivresse, Justin voit surtout dans le Christ, — quand il ne voit pas uniquement en lui le didascale, — l'auxiliaire contre les démons, celui dont le nom seul fait évanouir leur puissance.

Comme d'autre part il n'explique la perversité de ceuxci que par l'usage qu'ils ont fait de leur libre arbitre, et qu'ils ne sont pour lui que des créatures de la divinité, il n'évite pas une sorte de difficulté d'ailleurs presque inévitable; on s'étonne de la puissance dont ces démons sont doués, et on soupçonne aisément que dans toute cette doctrine peuvent entrer, sans que l'auteur s'en doute2, des éléments dérivés, en dernière origine, d'un dualisme plus franc. De toutes façons, le rôle le plus effectif du Christ est celui de triomphateur des démons. Qu'on en juge par ce passage 3 : « Le fils de Dieu — qui a consenti à s'incarner et à naître de la vierge de la race de David, afin que, par ce moyen, le Serpent, qui a fait le mal à l'origine, et les anges qui l'ont imité soient vaincus, et que la mort soit

i. Qui, en réalité, ne deviendra définitive qu"à la seconde parousie ; niais le combat est commencé et la victoire certaine. Voir encore le curieux passage du Dialogue CV, 3, sur le danger que courent les âmes de tomber, à la minute de la mort, en la puissance des démons.

■2. Il a soupçonné cependant la difficulté. Cf. supra le texte du Dia logue où il se demande : Pourquoi Dieu n'a-t-il pas anéanti le Serpent? Le chef des démons, — celui que Justin appelle diable, serpent, Satan, — a péché par jalousie, en induisant Eve en tentation. Sa chute semble avoir été contemporaine de celle même de nos premiers parents, et c'est celle-ci qui en est l'occasion (Dial. CXXIV, i3). Les mauvais anges qui composent son armée sont ceux qui ont failli avec les filles des hommes et ont engendré les démons ou les dieux du paganisme. Ils étaient antérieurement les ministres de la Providence (cf. surtout Seconde Apologie, V, 2-3).

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