‹ Les apologistes grecs du IIe siècle de notre èreChapitre 6 sur 128 · LES APOLOGISTES GB · texte numérisé non relu

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chronologique, il Lmportail en effet, pour réhabiliter Les Barbares, de prouver qu'ils avaienl apporté leur part, et même la pari principale, au progrès de ! humanité; mais il importail encore |)lus d'établir que la seule religion authentique légitimait ses titres, non pas seulement par Bon évidente vérité, mais aussi par son origine. Intérieureà tous les ciillcs comme elle leur était supérieure, elle devait montrer, en remontant la chaîne des temps, qu elle émanait <le Dieu lui-même. La pierre angulaire du Bystème était que Moïse avail précédé tous les fondateurs connus de religions. Il fallait donc confronter la dm logie biblique el

la chronologie profane, fixer des points de repère, trouver des synchronismes pour chaque époque, el suivre ainsi, sans lacunes, toute la filière de celle démonstration ardue. Les chrétiens ont vraisemblablement travaillé sur les données déjà réunies par les Juifs helléniste-, en les révisant, en les coordonnant, en les complétant: ainsi onl fait Tatien1, l'auteur de Ja Cohortatio, Théophile. Mais on admettait en môme temps que quelques lueurs de cette vérité, réservée en sa plénitude au peuple de Dieu, avaient brillé chez les Gentils, soit que la raison épurée eût pu les entrevoir par elle-même, soit que. par des voies inconnu» s, poètes cl philosophes eussent dérobé à l'Ecriture quelquesuns de ses enseignements. On se mit doue - n quête, dans la littérature classique, de textes qui parussent confirmer les doctrines de la Bible, ou même quelquefois les faits historiques qu'elle rapporte; avec de la bonne volonté, en recourant à celle exégèse arbitraire que tout le monde employait alors sans scrupule, on en trouva quelques-uns; comme, malgré tout, ils n'étaient ni assez, nombreux ni assez explicites, on en imagina d'autres. De là ces citations apocryphes que se passent les uns aux autre- les apologistes; on les trouve déjà chez les Juifs, et les chrétiens o eurent qu'à les recopier dans les écrits de leurs prédécesseurs. Ainsi leur dette envers les Juifs hellénistes est considérable :

i. Discours aux (lins, XXXYI-XL.

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ils ont appris à leur école une méthode pour démontrer le monothéisme et commenter la Bible, et aussi des procédés commodes pour exploiter à leur profit la littérature classique elle-même. Nous ne pouvons pas toujours et partout, en cette autre matière, prouver leurs emprunts; nous le pouvons parfois pourtant, et toutes les vraisemblances nous inclinent à penser qu'ils ont beaucoup plus emprunté encore que nous ne pouvons le constater avec certitude.

En suivant cette voie, on n'allait cependant pas jusqu'au bout; on ne se bornait plus à réfuter le polythéisme, on prêchait le vrai Dieu, mais on ne prêchait pas le Christ. Certains Apologistes chrétiens, à certains moments au moins, donnent presque l'impression qu'ils ne se sont pas proposé de pousser plus loin leur œuvre, et qu'il leur suffisait d'établir le monothéisme. Soyons sûrs néanmoins qu'ils ne voyaient tous là qu'une entreprise préliminaire. Ils pouvaient juger qu'il était d'une bonne tactique de ne pas effaroucher l'adversaire en lui présentant du premier coup tout un ensemble de croyances auxquelles rien ne l'avait préparé, et qui, ils le savaient bien, ne pouvaient manquer de le choquer; mieux valait l'attirer en simplifiant le dogme : ils pouvaient aussi se regarder comme astreints à ne révéler les secrets de la foi qu'à ceux qui avaient déjà donné des gages: si ce n'était même obéir à une discipline, c'était du moins de la plus élémentaire prudence. Mais il n'eût pas été loyal de ne pas laisser entrevoir au moins que derrière le monothéisme il y avait autre chose; en fait, personne ne pouvait l'ignorer: tout le monde connaissait le nom des chrétiens, et ce nom même1 proclamait que leur croyance n'était pas la simple croyance juive. Les Apologistes ont donc tous. — plus ou moins, — exposé la doctrine, et, en l'exposant ils ont contribué à la développer. Car, précise déjà dans ses formules, elle ne l'était que dans ces formules, qui prêtaient, dès qu'on les analysait avec un

i. Quelque confusions et jeux de mots que Font ait faits sur 7?v)tt:xvo: et 7p:?T'.xvo i.

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esprit philosophique, aux interprétations les plus diverses. Gel élément positif des Apologies es! de beaucoup !<• plus intéressant, on pourrai! presque dire !<• seul intéressant aujourd'hui : el c'est <<l < 1 1 que je me suis proposé <! étudier dans les pages qui vonl suivre. Mais avant que j'entre dans celle étude, quelques explications préalables Boni encore nécessaires.

La plupart des apologistes sesonl donné eux-mêmes leur mandat. Méliton est un évêque, mais Aristide, Justin, Ithénagore, se présentent à nous avec l'étiquette de philosophes. Tatien, ennemi déclaré de toute la civilisation profane, rejette ce titre, mais, quoi qu'il en dise, il esl lui aussi un philosophe chrétien. Avant d'nn\ rir son BcSaoTcaXeïov hérétique <-n Orient, il a tenu à Home une école orthodoxe. Sun Discours aux Grecs, qn'il ait été ou non réellement prononcé, est un discours d'apparat, semblable par la composition et le style à ceux que les Sophistes allaient débitant de ville en ville. Justin, avec plus de simplicité, avait fait de même auparavant : il groupait autour de lui, comme nous lapprennent les Actes de son martyre, tin certain nombre de disciples. Ses démêlés avec le cynique Grescens, dent lui-même nous a parlé avec insistance, ont pris la forme de discussions contradictoires <jui n'onl pu avoir lieu dans le secret, qui supposent la présence d'un auditoire plus <>n moins nombreux. Justin nous apparaît dose manifestement comme adaptant à la propagande chrétienne les procédés et les pratiques qui étaient de tradition dans l'enseignement philosophique. L'école catéchétique d'Alexandrie a été au iu° siècle, comme un Musée chrétien à côté du \iu$ée des Ptolémées. Elle a été précédée, î\ Rome et ailleurs, pendant le iic siècle, par ces écoles moins brillantes, mais analos que des docteurs libres, comme Justin ou Tatien, <>nt organisées sur le modèle de I académie ou du Portique. Il est donc évidenl que 1rs écrits de ces apologistes sonl <\<* témoignages de première importance sur l'état de ta doctrine chrétienne en leur temps, et ce n'esl guère que par en\ (pie nous pouvons espérer connaître celle-ci; mais il

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n'est pas moins certain qu'aucun de leurs auteurs ne saurait être considéré comme le représentant officiel du christianisme contemporain. Dans l'ensemble, leur œuvre a été jugée bonne; elle a reçu, on peut le dire, l'approbation, la consécration de l'Eglise. L'auréole dont le nom de Justin resta entouré le dit assez. Mais cela ne signifie jDoint que sa doctrine ou celle d'aucun de ses pareils coïncide rigoureusement, sur tous les points, avec la croyance moyenne des fidèles et de leurs chefs hiérarchiques. La théologie n'existait pas alors. Ce sont les Apologistes qui la créent, et ils la créent à leurs risques et périls. On n'a pas le droit d'identifier l'Eglise avec eux. En les étudiant, il est essentiel de se souvenir que ce n'est pas le christianisme du IIe siècle que nous pourrons arriver à connaître : ce sont quelques formes individuelles de ce christianisme.

Cela serait vrai, même si nous étions en mesure d'affirmer que les Apologistes nous ont toujours livré leur pensée tout entière. Or. on a déjà vu que nous avons des raisons légitimes d'en douter. Une Apologie — que la défense juridique du christianisme ou la polémique contre le paganisme, ou l'exhortation à se convertir, y soit la note dominante — n'est jamais un exposé en forme de toute la doctrine. Cet exposé y tient toujours, ou presque toujours, une certaine place; il est plus ou moins précis, plus ou moins complet; mais il n'est jamais exhaustif. Assurément, quand un Apologiste s'est expliqué sur les points les plus essentiels avec la netteté de Justin, on est autorisé à dire que l'on connaît suffisamment ses idées directrices et l'esprit de sa théologie ; on ne l'est pas toujours à induire, de son silence sur certains autres points, des lacunes dans sa foi. Si nous continuons à prendre Justin pour exemple, il y a certaines différences entre la première et la deuxième Apologie, qui peuvent tenir à ce que l'auteur, la seconde fois, a tenu à s'expliquer plus clairement, ou qu'il a prétendu répondre à une objection que lui avaient adressée ses adversaires. Pour réfuter Crescens ou quelque autre, il se peut qu'il ait livré

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un peu plus complètement su pensée; il se peu! que L'objection même l'ait forcé à la préeiser et à I approfondir. Mais surtout il y a «les différences an peu pins notables entre les deux Apologies el le Dialogue. L'auteur, comme il est naturel. me1 en lumière dans sa polémique contre les Juifs d'autres aspects de sa doctrine que ceux (jui avaienl nécessairemenl le plus de relief dans sa controverse avec

les païens. tandis que d autres, inversement, rentrent dan-

l'ombre. Il n'est pas sérieusement contestable que, -i nous possédions ses écrits contre les hérétiques, si non- avions conservé son Syntagrna, nous en retirerions an grand profit non pas seulement pour la connaissance des bérésies les plus anciennes, mais aussi pour celle de son 93 stème.

Malgré ces réserves indispensables, nous n'avons pas de témoins plus importants que les apologistes sur \<- développement du christianisme au cours du u' siècle. Il est donc essentiel de relever avec soin et d'interpréter avec exactitude tous les textes qui nous révèlent leurs opinions. Si on les considère de ce point de vue. on les trouve plus intéressants que si on les envisage seulement comme des polémistes. Aucun d'eux sans doute ne fut un grand esprit; plusieurs même furent tout à fait médiocres. Quand on compare leur rôle à celui qu'ont joué les rédacteurs anonymes du Nouveau Testament ou saint Paul, leur influence à celle des grands docteurs alexandrin- on des Pères du iv" siècle, on n'est point tenté de les surfaire. 11 ne con\ ienl pas néanmoins de les trop dédaigner, el on les a peut-être jugés parfois1, en ces dernière- années, .w-e une sévérité excessive. Ve les un nu dons pas sans pitié devant tel de leurs successeurs, dont la culture générale était très supérieure, mais l'originalité probablement moindre. La Préparation évangélique e1 la Démonstration d'Eusèbe ont des proportion- autrement amples, elles reposent sur des

i. Ainsi Geffcken, dans le livre cité supra, "ù il m - <|iu' de leur polémique; et c'est pourquoi il nY-t pas aussi Bans Burfaire Eusèbe. Je suis <lu reste !<■ plus souvent d'accord a - ir le

fond des choses; mais ses jugements sont trop exclusifs.

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fondements plus solides, elles témoignent d'une largeur de vues plus grande que les ébauches du 11e siècle. Mais Eusèbe résume, couronne toute l'Apologétique grecque après deux siècles de floraison. Eux l'ont créée, assez hardiment. Je ne sais pas si la distance est aussi grande qu'on l'a dit entre eux et les représentants les plus autorisés des lettres classiques au 11e siècle, qui ne sont point, eux non plus, de grands génies. Justin, qui, par la candeur, l'ardeur, la profondeur de sa foi, est de tous le plus apostolique, Tatien, qui est le plus étrange, mais le plus vigoureux, Athénagore qui est le plus cultivé, le plus mesuré, et par conséquent le plus grec, ont chacun une physionomie personnelle, et nous donnent une idée assez favorable déjà du niveau intellectuel que l'Eglise de l'époque antonine avait atteint.

Quelle part les Apologistes semblent avoir eue à l'élaboration du dogme, comment ils ont compris et interprété rationnellement la foi, voilà donc, non pas certes la recherche qui portera sur la matière principale de leurs écrits, mais celle qui en fera le mieux ressortir l'intérêt encore actuel. On peut considérer au contraire comme établi que leur polémique contre le paganisme manque en général d'originalité, et ne mérite pas de retenir longtemps l'attention de l'historien : relever dans le détail ceux de leurs emprunts qui se laissent constater ou souligner leurs erreurs revient à qui les édite. Mais à l'examen de leur théologie se lie étroitement celui d'une question préalable qui les a beaucoup préoccupés. La plupart d'entre eux, — Tatien est l'exception la plus marquante, — tout en fondant la vérité de leur doctrine sur la révélation, et en lui donnant ainsi un caractère unique, un privilège qui ne permet aucune comparaison entre elle et les autres religions, ne prêchent pas la folie de la croix; ils entendent au contraire montrer la convenance du christianisme aux exigences de l'esprit humain et son harmonie avec la raison. Ils sont donc obligés de reconnaître à celle-ci une valeur, et de discerner dans la philosophie quelques vérités. Comment ont-ils expliqué cet accord? Quelle attitude ont-

18 1 1 - vpoi/ x.im 1 1 lui i -

ils prise ris-à-vis de la raison humaine et de la philosophie? De |>ln^. puisque tousavaienl «-u commerce, plos ou moins longtemps, avec cette philosophie, queUes traces <!• commerce leurs théories dénotent-elles encore? Le platonisme "ii le Btoïcisme ont-ils contribué, - ert alors, en quelle mesure? — ;'i l'édification <!<• leur dogmatiqv Sont-ils restés à quelque degré platoniciens <>ii stoïciens après être devenus chrétiens? el le sont-ils restés ira sciemment, <>n bien, en quelques cas au moin au

contraire à la pleine lumière de La conscience <|n il- ont tenté <!<• Paire pénétrer dans la théologie chrétienne certains éléments yenus d'ailleurs, « 1 < - la construire selon des méthodes H des principes appris à I école <!<• leurs anciens maîtres? Ce son! Là Les questions que j'ai voulu examine! dans cette étude, el chez les apologistes grecs du u siècle seulement.

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