‹ Les apologistes grecs du IIe siècle de notre èreChapitre 62 sur 128 · I. — Caractère général de son œuvre · texte numérisé non relu

I. — Caractère général de son œuvre

Tatien a été l'élève de Justin, cl l'on a trop rejeté dans l'ombre l'influence que Justin a exercée sur lui. Mais, par leur tempérament, le maître et l'élève offrenl on contraste singulier. Le second est aussi violent que le premier est doux. Il fait profession de condamner radicalemenl la civilisation antique; il est le chrétien intransigeant, auï veux duquel la philosophie n'est que folie, la morale laïque qu'immoralité, la littérature que passe-temps frivole. Cependant, il ne faut pas s'en tenir à L'apparence. Justin, dont le cœur est resté si fidèle à ses affections anciennes et l'esprit si tolérant pour le» doctrines qu'il a partagées, doit peut-être moins qu'on ne s'y attendrai! .m platonisme et au stoïcisme, et n'a plus qu'une ambition après sa conversion : c'est de bien comprendre les K< riturcs et la tradition ecclésiastique. Tatien, ennemi fougueux de tout ce que Justin respecte encore, attaque le paganisme en mettant en œuvre tous les procédés les |>lus raffinés de la sophistique contemporaine, el il a donné <le sa foi une interprétation si personnelle qu'il a fini par Be séparer de L'Eglise.

C'est un Oriental', né peut-être même en dehors des.

i. J'ai étudié la biographie île Tatien el sa formation intellectuelle,

ainsi que s;i doctrine, dans mes Recherches sur !<• Discours aux l

frontières de l'empire, et on se demande si dans sa nature ardente, dans sa méthode d'exposition bizarre, qui procède par brusques associations d'idées plutôt que par une marche logique, on ne doit pas reconnaître la marque de cette origine étrangère. Mais il avait reçu une éducation toute grecque, et son style, par ses qualités comme par ses défauts, est celui d'un rhéteur qui connaît bien le goût de son temps et a la prétention de le satisfaire. 11 avait mené, avant de se convertir, la vie de ces sophistes ambulants qui, de ville en ville, allaient quêtant les applaudissements et courant la fortune : « J'ai parcouru beaucoup de pays », dit-il lui-même1, « j'ai enseigné vos doctrines, je me suis mis au courant de beaucoup d'arts et d'inventions ». Il s'était fait chrétien, nous ne savons où, mais pour des raisons analogues à celles de Justin. « Pendant que je méditais, cherchant le bien, il m'arriva de rencontrer des écrits barbares, plus anciens que les doctrines des Grecs; d'inspiration trop manifestement divine pour être comparés à leurs erreurs ; et il m'arriva de croire en eux à cause de la simplicité du style, du naturel des narrateurs, de l'intelligence claire qu'ils donnent de la création du monde, de la prédiction de l'avenir, de l'excellence des préceptes, de la soumission de toutes choses à un seul monarque. Mon âme se mit ainsi à l'école de Dieu2. » Venu à Rome, il y lit la connaissance de Justin; il devint son disciple, et ceux qui sont tentés de trop mépriser le philosophe chrétien de Naplouse ne devraient pas oublier que celui qui a su attirer à lui un disciple tel que Tatien n'a certainement pas pu manquer de tenir à Rome un rôle assez en vue et d'y gagner, dans un certain monde, une réelle influence. Cette influence a été certainement considérable sur l'auteur du Discours aux

de Tatien, Paris, 1903. On m'excusera d'y renvoyer, et de n'en donner ici que les conclusions les plus générales, sur les points qui ne touchent pas directement à l'objet de mon étude présente.

Page 1