‹ Les apologistes grecs du IIe siècle de notre èreChapitre 71 sur 128 · III. — La doctrine de Tatien sur le Verbe · texte numérisé non relu

III. — La doctrine de Tatien sur le Verbe

Cependant, de même que Tatien écrit en sophiste, il raisonne en philosophe, et procède tout autrement < j 1 1 « • Justin, qui cherche avant tout son autorité dans I Ecriture; la doctrine qu'il développe est. à tout prendre, plus réfléchie et plus logique que celle de ^<ui maître; elle a, en revanche, certaines apparences beaucoup plus suspectes. Quoique Le Discours ne contienne rien qui soit nettement hérétique et qu'il ait vraisemblablement précédé La rupture de l'auteur avec L'orthodoxie, il laisse entrevoir que Tatien esl déjà sui- la voie qui Le conduira bientôl à cette rupture.

Les chapitres \ à wi contiennent La moelle de La doctrine. D'abord L'habituelle profession de monothéisme, conforme, pour L'essentiel, ;'i celles que nous avons déjà eilées. mais qui prend an caractère particulier par un souci

manifeste de bien distinguer Dieu, non seul, nient de la

matière, mais aussi de la force immanente à cette matit

i. Chap. xm. — Suit uni- phrase où Tatien fait exception poui prophètes juifs, <|ui <>nt reçu le privilège d'âne inspiration particuli 'l'ont cela esl forl étroit; mais cela se tient, el présente bien j>1 cohérence que la doctrine de Justin.

(( Dieu est esprit, mais il n'est pas répandu dans la matière; il est le créateur des esprits de la matière et des formes qui sont en elle. L'esprit qui est répandu dans la matière est inférieur à l'esprit divin et il ne faut pas l'honorer h l'égal du Dieu parfait ». Ces précautions visent directement le panthéisme stoïcien. Nous avons cru constater que Justin, d'abord à peu près exclusivement préoccupé du platonisme, avait ensuite tenu plus de compte des progrès croissants de linfluence stoïcienne. Tatien, nous allons le voir, combat plus vigoureusement encore les théories du Portique, et en même temps en tire plus de profit.

La doctrine de Tatien sur le Verbe part des mêmes principes que celle de Justin ; mais elle est plus approfondie ; ou tout au moins, plus clairement exposée. Pour la bien juger, il faut remarquer d'abord que le chapitre v où elle est présentée, ayant sans aucun doute paru d'une orthodoxie douteuse aux générations suivantes1, a subi d'assez graves altérations, d'ailleurs assez aisées à reconnaître et à corriger. S'appuyant sur la tradition, c'est-à-dire avant tout, sur Y Evangile de saint Jean, Tatien s'exprime ainsi : (( Dieu était dans le principe, et nous avons appris que le principe, c'est la puissance du Verbe. Le maître souverain de toutes choses, étant lui-même la substance de l'univers, était seul, en tant que la création n'avait pas encore été faite; mais en tant que la toute-puissance des choses visibles et invisibles était en lui, il contenait lui-même tout en lui par le moyen de la puissance de son Verbe. » Nous trouvons ici. formellement professée, l'idée qui nous a paru, en dernière analyse, être celle même de Justin, malgré la maladresse avec laquelle il la traduit : le Verbe est démiurge, organisateur de la matière, mais le Père est le véritable créateur. Il contient toute la création

i. A partir du moment où la querelle de l'arianisme posa nettement le problème; car auparavant ce qu'on vit surtout dans ce chapitre, c'est que la divinité du Verbe y était fortement inculquée, et cela mit Tatien au premier rang des théologiens. Voir l'auteur anonyme cité par Eusèbe, H. E. Y., 28, 4»

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en puissance', et la matière n'est pas Bans principe. Le Verbe, avanl la création, esl immanenl en Lui et ne forme pas une personne distincte. C'esl ce qui ressort avec la dernière netteté de ce qui suit : « Par La volonté de sa simplicité, le Verbe sort de Lui; el le Verbe, qui ni perdit pas dans le vide, devient L'œuvre engendrée La première par le Père. C'est Lui, nous Le savons, qui est Le principe du monde. Il provient d'une distribution, et non d'une division; ce qui est divisé est retranché de ce dont il est divisé, mais ee qui est distribué suppose une dispensation volontaire et ne produit aucun défaut dans'ce dont il est tiré 2. » La terminologie est autre que celle de Justin : mais la théorie est semblable et Ta tien, pour mieui se faire entendre, se sert aussitôt après de cette comparaison de la torche allumée à une autre torche que -<>n maître avait employée déjà. En même temps s'indique plus nettement (pie chez celui-ci. sans que les termes Boienl prononcés, le rapport de cette conception avec la théorie stoïcienne du verbe intérieur et du verbe proféré.

Il y a donc progrès sur ces différents points. Par contre, tout ce qui concerne le Saint-Esprit, en tant que personne divine, reste encore très vague et très imparfait. Ta tien attribue un grand rôle au Dveûua comme inspirateur des prophètes, et comme agent direct de notre salut. Mais nulle part il ne montre avec exactitude en quelle relation il le met avec Dieu et avec Le Verbe; il tend comme Justin à le confondre a\ ec ce dernier.

i. Il contient en effel en lui toutes choses, el il les contient 8uvdc(iEb>c. Ainsi se concilient tes contradictions apparentes dont Justin n'est pas parvenu à se débrouiller.

. i. La traduction de la seconde partie de cette phrase difficile est celle de Mgr Duchesne cf. sur tout ce texte : Recherches, p. 55

'■'>. Qui n'eût pas accepté l'expression |isf ru - !>• plus, ratien i d'employer les formules qui marquent si fortement chex Justin la subordination <lu Verbe, et qui tendent an dithéisme.

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IV. — Doctrine de Tatien sur l'homme. — Sa psychologie; sa démonologie : la matière et le principe du mal.

L'exposé dogmatique se continue, coupé, il est vrai, par de nombreuses digressions, par de fréquents sursauts de polémique acerbe, dans les chapitres vi-xxi, qui ne sont pas toujours d'une interprétation facile. Tandis que Justin, si profondément attaché qu'il soit à la croyance en la résurrection de la chair et en un règne terrestre de mille ans. cherche avant tout dans la religion une lumière, Tatien. moins grec et moins intellectuel, demande qu'elle soit un principe de vie. De là principalement l'originalité des aspects de sa doctrine que nous allons maintenant considérer. L'examen de sa psychologie, de sa démonologie, de ses opinions sur la matière et le mal, nous permettra de saisir assez sûrement les liens qui rattachent encore sa pensée à la philosophie, et particulièrement au stoïcisme ; nous nous apercevrons aussi qu'il se sent attiré vers une sorte de gnosticisme atténué dont l'enseignement de Justin était certes fort éloigné. Mais d'autre part, sur la plupart de ces points, cet enseignement était fort incomplet et peu rigoureux; c'est en poursuivant des solutions plus précises et plus claires, que Tatien se laisse entraîner insensiblement jusque vers la limite qu'il franchira bientôt, et s'avance aux extrêmes confins de l'orthodoxie.

Dès qu'il a bien établi le monothéisme, qu'il a expliqué la génération du Verbe et la création du monde, il proclame, en quelques phrases brèves et décisives, sa foi en l'autre dogme essentiel du christianisme : la résurrection du corps; et il a bien soin de distinguer encore cette croyance de la théorie stoïcienne relative aux renouvellements successifs du monde par l'incendie final. Il expose aussitôt après ses vues sur la nature du composé humain, comme s'il estimait que la doctrine de la résurrection ne peut être bien comprise que grâce à cet exposé.

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