‹ Les apologistes grecs du IIe siècle de notre èreChapitre 76 sur 128 · Chap. xix · texte numérisé non relu

Chap. xix

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substance théologique, on peul due qu ••Ile est, ;i plue d'un égard, en progrès sur celle de Justin.

Ce progrès se marque moins par une transformation de la doctrine. que par une exposition plus claire et une .m;ilysc nn peu plus rigoureuse. Négligeons en effel ce qui constitue chez Tatien [équation individuelle : ces tendances à un encratisme radical cl à un demi-gnosticisme qui devaient l'amener à fonder une secte. Nous le trouverons d'accord avec Justin sur les principes fondamentaux, dont il aperçoit mieux que lui les conséquences et dont il ordonne mieux les rapports. De même son altitude envers l;i philosophie, si brutale et si antipathique qu'elle soit, est, au fond, plus rélléchie et mieux définie. Il condamne lu science grecque sans appel; cependant il en a fait quelque usagi . et il y a quelques liens entre certaines de ses idées et le platonisme, des liens plus étroits entre elles et le stoïcisme. Les éléments que Tatien accepte ainsi de la philosophie sont plus habilement fondus avec la foi. et neutralisés avec plus de prudence. Les analogies approximatives, les rencontres de hasard qui frappent un esprit superficiel et lui dérobent des contradictions plus profondes, font moins d'impression sur lui; aussi la barrière est-elle plus solidement construite, aux contins les plus dangereux, entre des théories qui sur d'autres points se pénètrent. La doctrine de La Création, celle de la génération du Verbe, celle de la Chute et du Salut sont plus complètes, plus claires et mieux déduites. Tatien est moins étranger .1 la tradition de saint Paul; il met en évidence, aussi bien que Justin, les erreurs «pu onl été la conséquence de La première faute: il insiste davantage sur le péché, Bur la misère physique et morale à laquelle 1 bomme est livré depuis. Il attend la régénération dune purification nior.de encore plus que dune illumination de L'intelligence, et, tout défenseur qu'il est ^\\\ Libre arbitre, d rapporte en définitive uniquement à l'action de Dieu, à L'habitation en non- du Saint-Esprit, toute la vertu du juste. Le Verbe que Justin considère surtout comme un révélateur, apparaît principa-

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lement chez lui comme un Sauveur ; il est la vie, au sens physique et au sens religieux; il donne l'immortalité et la sainteté. Aussi le nom même du Verbe est-il employé moins fréquemment par Ta tien que par Justin, et remplacé souvent, en dehors du chapitre consacré à la création, par celui de l'Esprit; Esprit et Verbe se touchent d'ailleurs, et même se confondent comme chez Justin: la distinction de la seconde et de la troisième personne ne repose toujours en réalité que sur la formule baptismale.

C'est ainsi que Tatien remet en honneur et restitue en leurs droits certaines idées très chrétiennes, un peu négligées par Justin, et c'est précisément pourquoi on est surpris, à la première lecture, d'un contraste singulier que présentent Y Apologie et le Discours : dans la première, l'exposé de la foi et celui du culte sont directs, détaillés, et constamment appuyés sur l'Ecriture ; les citations de la Bible ou des Evangiles abondent; il en est tout autrement dans le second. Tatien cependant connaissait l'Ecriture au moins aussi bien que Justin : il est l'auteur d'un livre de Problèmes, sans doute postérieur au Discours, et consacré à l'étude des difficultés que l'interprétation de l'Ancien Testament soulève ; il est aussi l'auteur de la première harmonie des 4 Evangiles qui nous soit connue, du fameux Diatessaron. Dans le Discours cependant, il ne fait ordinairement aucun appel aux preuves scripturaires ; il y cite bien le quatrième Evangile; il y fait plusieurs allusions aux Epîtres de saint Paul; mais cela n'est que jeté en passant, et si le texte le plus obscur qu'on y rencontre, — celui du chapitre \\\ relatif au trésor caché, — est bien véritablement une paraphrase de Mathieu (xui, [\\ '), le rapport ne peut être reconnu que par des initiés ; même pour eux- il est difficile à saisir. Comment s'expliquer cette réserve, évidemment voulue, puisque Justin, et déjà même Aristide, avaient fondé une tradition différente i} Il ne semble pas qu'il faille abuser du

1 , C'est l'explication la plus probable de ce passage qui reste énigmatique (cf. Recherches, p. 146).

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droil bien établi que l'on a par ailleurs de suspecter Ta tien, pour l'attribuer à ses tendances hétérodoxes. v.ui- doute on s'étonne d'abord de ce qui en résulte. Il s'ensuit <-n effet que le Christ historique, !<■ Jésus réel disparaîl à peu près entièrement; un mol rapide seulement rapelle l'incarnation, et un autre la passion ' : le nom de Jésus, !<■ terme de Chris/, celui «le Fils même, ne sont pas prononcés. La raison parait en être tout simplement que Tatien a conçu Bon Discours, ainsi que nous l'avons vu, à la manière d'un Protreplique, et qu'il a largement tenu compte de l'étal d'espril H de la culture particulière de ses lecteurs. Il semble d'abord qu il ne se soucie en rien de les ménager: il ne fail que les injurier, les malmener, les scandaliser; mais, au nrai, sa passion est plus capable de calcul que la candeur de Justin. Il a donc compris, selon toute vraisemblance, le peu d'impression que pouvaient faire, sur la moyenne des païens mal préparés, les citations textuelles de l'Ancien Testament ou des Evangiles. Il s'est imposé d'en appeler le moins possible à ces preuves scripturaires, si convaincantes qu'elles fussent à ses propres yeux; et dans sa discussion chronologique, il se l'est expressément interdit. 11 souligne volontiers, à l'occasion, ce que son exposé a de volontairement écourté. Ainsi, au chapitre su : « Le détail de tout cela, on pourra le comprendre, si l'on ne rejette pas, par un fol orgueil, les divines révélations qui. mises par écril dans la suite des temps, ont rendu parfaitement pieux ceux qui les écoutent ». Il fait entrevoir son trésor, mais il ne !<■ livrera qu'à bon escient: il le garde pour ceux qui, ébranlés par la rudesse des coups qu'il leur porte, étourdis par cette tempête, attirés aussi par le demi-jour mystérieux où il se dérobe tout à coup après quelques grands éclats de lumière. \ tendront lui demander une instruction plus com-

1. Encore ce dernier est-il, au point <!<■ vue de l'orthodoxie postérieure, tout à lait malheureux. Tatien appelle au chap. uv 1<- Saint- Esprit : le ministre du Dieu qui u sauf/cri tbv Biixovov . - un Sabellien pourrait B'exprimer ainsi. — L'allusion à L'incarnation est au chap. xxi.

plète, et lui paraîtront offrir des garanties. Si l'on ajoute que Tatien, avec son indépendance naturelle, a dû avoir peu de penchant à refaire ce qui avait été fait avant lui, à redire ce qui était déjà dit, on ne sera plus aussi surpris qu'il ait laissé dans l'ombre toute l'histoire biblique ou évangélique, et qu'il ait préféré la transposer et la condenser en langage philosophique.

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