‹ Les apologistes grecs du IIe siècle de notre èreChapitre 91 sur 128 · XXXI. Je passe un membre de phrase altéré · texte numérisé non relu

XXXI. Je passe un membre de phrase altéré

ne nous a pas crées « comme les bêtes «le troupeau, ou comme les bètes de somme, en qualité d'êtres accessoires, destinés à disparaître et à périr1. )) Ces expressions semblent indiquer qu'Atliénagorc est familier avec l'idée stoïcienne d'une société constituée par l'ensemble des êtres raisonnables, bommes et Dieux, société dont les animaux sont exclus; cependant, telle qu'il la présente, elle n'a rien qui ne puisse provenir aussi de la Bible. D'autre part, s'il renonce absolument au millénaire, il n'en est que plus attaché à la foi en la résurrection du corps, et, comme il sait que c'est là le grand scandale pour les Gentils, comme il a été formé lui-même à l'école de la philosophie, il a mis tous ses soins à montrer que cette résurrection est non seulement possible, mais nécessaire. Tel est l'objet de son traité Tkpl àvaoràa-etoç, qui n'est pas sans originalité, et où il affiche nettement la prétention d'être original, en critiquant assez vivement ceux qui avant lui ont traité le même sujet. La résurrection ne peut souffrir aucun doute, car la révélation nous l'enseigne; mais, comme pour l'existence d'un Dieu unique, Athénagore croit utile de montrer qu'il y a un accord entre la foi et la raison, et les démonstrations rationnelles que l'on a tentées déjà de ce dogme si choquant pour le gros bon sens ne l'ont pas satisfait2. Il dédaigne certains arguments trop faciles, en première ligne celui qui consiste à répéter à tout propos que rien n esl impossible à Dieu. Il ne croit pas non plus qu'il suffise d'affirmer, sans de plus amples explications, que le corps ne doit pas être anéanti, à cause de la nécessité des sanctions d'outre-tombe. o»,à t/jv xptmv. Au fond, il est bien d'avis que cette preuve est essentielle, mais il pense qu'elle doit être présentée avec plus de rigueur: il prétend y réussir en définissant exactement la nature humaine. L' homme ne consiste pas uniquement dans L'âme, pas plus qu'il n'est constitué par le corps seul; c'est un composé, dont les deux éléments, nés ensemble, vivant ensemble,

i. Cf. Plutarque, De sera numinis vindicta, XVII. 2. Chap. XIV.

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méritant ou péchant ensemble, mourant ensemble, sont par conséquent inséparables. L'homme doit mourir tout entier ou revivre tout entier. Quoi qu'on pense de la valeur de l'argument, — et tel qu'il est présenté, il prêterait à quelques objections faciles, — Atliénagore l'a développé avec une certaine vigueur, avec une sorte de passion qui ne lui est pas coutumière, et un accent profondément chrétien '.

Donc, bien qu'il ait commencé par nous dire que la seule considération du jugement dernier serait insuffisante à fonder une démonstration de la résurrection, Atliénagore pousse si loin le souci de la justice que la nécessité d'une survivance intégrale de notre être ressort pour lui de ce fait, que cet être est, durant la vie terrestre, un composé indissoluble, qui prend part, avec tous ses éléments, au mal comme au bien, qui doit, par suite, éprouver aussi tout entier, dans la chair comme dans l'âme, la sanction, — peine ou récompense, — de ses vices ou de ses vertus. Tous les Apologistes insistent sur l'importance des œuvres, mais Atliénagore se fait tout particulièrement remarquer par sa tendance constante à juger surtout la valeur d'une religion d'après son efficacité morale. Il ressemble éminemment par là à Justin, et va même plus loin que celuici, tout au moins en apparence. Pour démontrer la divinité du christianisme, il met en avant non plus la réalisation des prophéties, mais la sublimité de la prédication évangélique. Certes, il ne néglige pas de montrer que la source de la foi est dans les Ecritures, inspirées par le Saint-Esprit : dès son entrée en matière, il oppose à l'incertitude des écoles philosophiques la garantie qu'offre une doctrine révélée par les prophètes, et il a trouvé cette

i. C'est bien l'argument fondamental d'Athénagore. Les raisonnements par lesquels il montre, pour répondre aux objections les plus courantes, que la digestion n'assimile pas toutes les matières absorbées pendant les repas; que le corps humain, par exemple, ne peut s'assimiler la chair humaine, ne sont que préparatoires. Ils sont d'ailleurs fort intéressants pour l'étude de la méthode d'Athénagore, et nous éclairent sur l'usage qu'il aime à. faire de toutes les sciences profanes.

formule assez heureuse, que c'est à Dieu môme qu'il faut demander la vérité sur Dieu. Il ne nous a pas fait sur les motifs de sa conversion des confidences aussi ouvertes que Justin ou Tatien; mais on ne peut douter qu'il n'ail été frappé autant qu'eux par l'argument des prophéties. Toutefois, il ne s'en est pas servi, comme eux. Il pensait probablement que, même s'ils avaient vaguement entendu parler de la Bible, les empereurs ou les magistrats romains ne pourraient être que médiocrement touchés par une preuve aux yeux des chrétiens si décisive. En un mot. il est moins naïf que Justin. Voilà pourquoi, — sans que nous puissions décider si, en procédant ainsi, il se conforme à une nécessité de tactique, ou s'il obéit à une conviction personnelle plus profonde, — il n'a pas mis au premier plan de son Apologie les révélations historiques ou doctrinales que contient l'Ecriture, mais l'admirable pureté des préceptes directement reçus de la bouche de Jésus- Christ. Justin s'est tellement appliqué à rechercher des concordances entre la philosophie et la religion qu'il a couru le risque, en faisant la part très large à son Verbe séminal, de paraître présenter le christianisme comme s'il n'avait, surtout en matière de morale, apporté rien de foncièrement nouveau; nous avons vu cependant que. quand on y regarde de plus près, il devient manifeste qu'à ses yeux l'esprit du Sermon sur la Montagne dépasse singulièrement les plus hautes inspirations du stoïcisme ou du platonisme. Ce qui semble impliqué, mais reste mal débrouillé, dans l'exposé de Justin, est mis pleinement en lumière dans celui d'Athénagore. D'après lui. la doctrine morale de l'Eglise s'élève fort au-dessus des idées communément reçues dans l'antiquité païenne, et même au-dessus de la plus noble morale philosophique, parce qu'elle prêche deux vertus ignorées : la charité étendue jusqu'à qos ennemis, et la pureté parfaite. Lorsque, dans le chapitre \u. il veut justifier son assertion que les dogmes chrétiens ne sont pas d'origine humaine, il cite. — avec l'addition au texte reçu d'un membre de phrase. — les versets 44-5 du

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cliapitre v de Mathieu : « Je vous le dis, aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent \ priez pour ceux qui vous persécutent, afin de devenir fils du Père qui est dans les cieux, qui fait lever son soleil sur les bons et les méchants, et tomber la pluie sur les justes et les injustes. » Il s'interrompt alors, et par un mouvement oratoire singulier, qui ne s'explique que parce qu'il parle en vrai rhéteur, en supposant que son discours est improvisé devant les deux empereurs et en feignant de noter au passage les impressions de l'auditoire, il signale précisément ici une de ces prétendues manifestations, une manifestation d'étonnement admira tif qui vient d'accueillir sa citation. Il demande alors la permission de s'expliquer en toute franchise, et il pose cette simple question : « Qui est plus éloigné d'une pareille élévation de sentiments que les philosophes et les sophistes, toujours en rivalité les uns contre les autres? » Au contraire, cette grandeur d'âme est mise par le christianisme à la portée des plus simples, des ouvriers et des vieilles femmes.

A ce développement, placé dans la première partie de la Supplique, en correspond un autre, réservé pour la fin, et où l'auteur décrit à sa manière, mais sur l'exemple de Justin, la vie intérieure des Eglises. Il loue spécialement cette fois le prix que les fidèles attachent à la pureté, et nous révèle ainsi les progrès que faisait , semble-t-il , l'ascétisme, dans ces communautés chrétiennes du 11e siècle finissant. Non seulement il condamne les secondes noces, même pour les veufs2, mais il estime la virginité presque aussi haut que l'estimeront les Pères du ive siècle. Son langage, plus simple et plus contenu que celui d'un Chrysostome ou d'un Jérôme, est tout aussi expressif : <( On peut trouver chez nous beaucoup d'hommes et de femmes, qui vieillissent sans se marier, dans l'espoir de s'unir plus complètement à Dieu ; si la persévérance dans

i. C'est le membre de phrase qui n'est pas dans Mathieu. Mathieu a aussi : oti tov ftXtov ; Alhénagore : ô; xbv -r/tov. 2. Chap. XXXIII.

la virginité et la castration volontaire nous rapprochent de Dieu, et si la seule pensée et le seul désir du plaisir noua en éloignent, comment n'éviterions-nous pas de commettre ce dont nous bannissons même la pensée? 0 Si l'or ajoute <|w Vlhénagore, en se défendant contre le reproche d'anthropophagie1, condamne avec la dernière sévérité lefl combats de gladiateurs et tous les autres spectacles Banglants qui se donnaient dans les amphithéâtres, on verra combien est complète son apologie de la morale chrétienne. Ici encore, il semble avoir procédé en s inspirant de Justin et en le corrigeant. De même qu'il a renoncé à exposer et à expliquer tout au long les prophéties, il s'esi abstenu de décrire les cérémonies et les rites: il préfère, comme Tatien. mais avec autant de mesure qu'il y a de passion chez celui-ci, opposer à la corruption et à l'insensibilité du monde païen la douceur et la charité chrétiennes. On pourrait dire que l'esprit de l'Apologie d Vlhénagore est concentré dans ces paroles de Bourdaloue : « Lorsque, dans une secte, on découvre des désordre- en matière de mœurs, il n'est pas difficile d'^ montrer qu elle part d'un faux principe; mais la présomption e-t toul entière qu'elle vient de Dieu, quand on n'y voit qu'innocence et que pureté de vie. Prenons donc cette règle pour reconnaître la vérité de la loi chrétienne, et jugeons-en d'abord par la sainteté de son auteur2. »

Vlhénagore est un écrivain un peu Lrri-: il a surtout des qualités de correction et de mesure, et c'esl pourquoi il éveille d'ordinaire un intérêt moins vif que Justin et Tatien. Mais il marque, dans l'histoire des rapports entre le christianisme et la philosophie, comme dans le développement de l'apologétique, une date très importante. I- -

i. Cliap. XXXIV.

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