‹ Les apologistes grecs du IIe siècle de notre èreChapitre 93 sur 128 · THÉOPHILE D ANTIOCHE. — LES TROIS LIVRES A AUTOLYCOS · texte numérisé non relu

THÉOPHILE D ANTIOCHE. — LES TROIS LIVRES A AUTOLYCOS

Les trois livres que Théophile, païen converti, devenu ensuite évêque d'Antioche, a dédiés à un certain Autolycos, qu il se proposait, dit-il. de convertir à son tour, ferment la liste des Apologies grecques du 11e siècle qui nous ont été conservées. Ils sont sans doute postérieurs d'assez peu à la mort de Marc-Aurèle (180). puisque Fauteur prend cette date comme limite extrême de sa chronologie; ils ont dû, par conséquent, être écrits sous le règne de Commode. De tous les ouvrages que nous examinons ici. c'est celui qui remplit le moins les conditions d'une Apologie au sens strict du mot; il est cependant évident qu'il se rattache au genre apologétique, et, comme Théophile, — bien qu'il soit sans doute le plus médiocre des apologistes grecs du 11e siècle, — a exprimé avec une netteté particulière certaines idées qui restent, chez ses prédécesseurs, assez enveloppées, on devrait l'étudier pour bien comprendre ceux-ci, même si l'on jugeait qu'en le plaçant dans leur lignée, on étend à l'excès une classification littéraire déjà quelque peu artificielle.

Les écrits que nous avons jusqu'à présent rencontrés se distinguaient en deux catégories : les uns étaient adressés aux empereurs, et leur demandaient une intervention per-

sonncllc en faveur du christianisme; tels étaient ceui d'Aristide, de Justin. d'Athénagore, el ce sonl les Apologies proprement dites ; les autres, comme le Discours de Ta tien, s'adressaient au public; le plaidoyer, la supplique y faisaient place à un appel à l'opinion. Les trois livres d«- Théophile nous font connaître une subdivision particulière de cette seconde catégorie : le Protreptique, ['Exhortation qui, pour atteindre le public, s'adresse d'abord à un individu. La Lettre à Diognète en fournit un second exemple, et il serait facile de montrer la relation de cette forme littéraire avec la littérature profane1.

Que cependant il y ait aussi des liens entre 1 <>u\ rage de Théophile et les Apologies au sens strict du mot. el que l'auteur ait conscience de celte parenté, c'est ce qu'il Berail excessif de mettre en doute. Ainsi, à plusieurs reprises, il rappelle el réfute les bruits calomnieux qui courent contre les chrétiens. Dès le début du Ier livre", il cherche à dissiper le préjugé que leur nom seul éveille; selon une habitude déjà ancienne, il joue sur la ressemblance du mol ^purnavôç avec les adjectifs yzr^-ôç, Eu^pTjarroç, ay v/g-to;: il revient sur le môme sujet au chapitre xu. en rattachant ^pt<mavoç îiyo'.tô. Au chapitre iv du IIIe livre, il relève, en les retournant contre ses adversaires, les vieilles accusations d'inceste et de cannibalisme: de rupture sacrilège avec les traditions nationales; de folie et de stupidité. Le plan général, dans les livres I et III, est conforme à celui des apologies antérieures : la réfutation des erreurs païennes se mêle à l'exposé de la doctrine chrétienne. Mais le second livre est très différent, et donne à l'ouvrage, pris en son ensemble, un tout autre caractère. Il esl rempli par un commentaire des parties de ['Ecriture qui con-

i. Sur les Protreptiques en général, el l'influence que ce genre parti culier de la Littérature philosophique a exercé Bur la littérature chrétienne, cf. mes Recherches sur le Discours aux Grecs </<■ Tatien, p. (i, < t Hartlich, Exhortationum a Grxcis Romanisque scriplorum kisloria ri hulules. Leipzig, iSSij.

THEOPHILE D AN1TOCHE

tiennent les principes mêmes de la foi : c'est-à-dire l'histoire de la création et de la chute, l'histoire primitive de l'humanité jusqu'au déluge. Assurément Justin et Athénagore ont fait de nombreuses citations bibliques ou évangéliqucs. Mais leur intention n'était pas celle que manifeste Théophile; ils choisissaient ce qui paraissait le plus propre à faire éclater, aux yeux des Gentils, la divinité du christianisme ; Justin, avec quelque candeur, développait de préférence l'argument des prophéties; Athénagore, sans laisser celles-ci absolument dans l'ombre, empruntait surtout à la prédication de Jésus les plus belles maxines morales, celles qu'il jugeait les plus propres à toucher les cœurs, à les préparer à un changement. Théophile se propose un tout autre objet : il donne une exégèse continue1; il commence, en réalité, l'instruction d'Autolvcos; il le catéchise. On constate, il est vrai, dans ce second livre, les mêmes préoccupations que dans le troisième; on y reconnaît l'auteur de ce traité rapt toroptwv auquel le lecteur est renvoyé par deux fois2; Théophile entend prouver que les livres sacrés des chrétiens sont antérieurs à toute la littérature profane, et qu'ils contiennent l'histoire authentique des premiers âges de l'humanité. Nous n'en sommes pas moins en présence d'un écrit où l'enseignement positif prédomine, et relègue au second plan la propagande ou la polémique. Le genre apologétique se dénature, en cherchant à s'élargir, et trahit ainsi, après un développement d'un siècle, un certain épuisement, au moment même où les Latins, où Minucius Félix et Tcrtullien vont l'emprunter aux Grecs et le renouveler. On pressent que le 111e siècle va éprouver de nouveaux besoins, auxquels répondra une littérature toute nouvelle. Il n'est pas surprenant que ces besoins se manifestent d'abord à Antioche, où le christianisme était déjà très ancien; on les verra bientôt produire leur plein effet dans

1 . Cette exégèse est souvent allégorique ; elle est intéressante à ce point de vue.

a. II, XXVII et XXX.

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