‹ Les apologistes grecs du IIe siècle de notre èreChapitre 95 sur 128 · III. I · texte numérisé non relu

III. I

dans ce récit, de fiction et de vérité. Ces introductions sont en quelque sorte plaquées en tête de chaque livre. La discussion qui suit, bien que certaines formules rappellent de temps en temps qu'elle s'adresse d'abord à un lecteur particulier, est en réalité à l'usage du public; elle n'a rien de vraiment personnel. Théophile a certaines qualités d'ordre et de clarté; il avait sans doute reçu une éducation assez soignée. Mais son savoir, de qualité fort inférieure à celui d'Athénagore, n'est pas beaucoup plus scrupuleux que celui de Justin \ et il n'a pas le mérite de l'avoir acquis à grand'peine, comme ce dernier. La partie peut-être la plus soignée de son argumentation est celle qui dans le IIIe livre est consacrée à la chronologie. Geffcken n'a pas tort de dire que cette érudition a plus d'apparence que de fond, malgré tous les témoignages qu'elle met en avant: Tatien, d'ailleurs, avait montré déjà la voie à Théophile, et n'avait fait lui-même que s'inspirer de la méthode des Juifs Alexandrins.

Le style ne mérite pas une étude particulière; dans les morceaux animés, dans la polémique, Théophile use volontiers de cette composition hachée, de ces incises rapides, qui avaient été depuis longtemps mises à la mode par la rhétorique asiatique2. Dans les développements exégé tiques, sa manière est banale et se recommande tout au plus par une certaine netteté. Ce qu'on peut noter, c'est qu'il nous fait faire connaissance, à l'occasion, avec une des habitudes qui étaient destinées à devenir le plus

i. Voir les exemples cités par Geffcken, p. 25 1. Cependant il n'est pas sûr qu'il ait inventé un poète Threste par confusion avec le Thyeste, tragédie d'Euripide : il ne me paraît pas démontré que le texte implique cette . confusion; étant donné d'ailleurs que les Apologistes citent si souvent de seconde main, il ne serait pas sûr, même en ce cas, qu'il fût lui-même responsable de l'erreur.

2. Voici un exemple caractéristique, avec des parisa et des homœotelleuta : « Ma/.pàv Se xT^ir, yp'.crTiavo?; ÈvÔuarjô^va: -rt toioûto TtpxSjai, ixap'oî; Tfoçços-jvï] Tiâpsoriv, ÈY/.pâT£'.a àcT/tsîTa*., f/.ovoya[ji:a TTjpeïra'., àyvsta <p'j).âff<7£Ta:, àôixi'a èy.TtopÔîîTac, âp.apT:a èxptÇoûrat, Scy-atoertivï] asÀs-ra-ra:, v6|xo; tzq\'.-:z-Ji-x: OiOirÉ^eia TipâcTîTai, 8sbç ôuo/ct-ôït?.'., à/.-r,6ïta [ilpapsuec, */^P'' ffUVTJjpeî, ecpriviq 7:£p'.T/.£7::;, Xôyoç aycoç ôSrjyet, rso'çiy. Z'.oiav.v.. »

usuelles chez les orateurs chrétiens, el qui nous choquent le plus aujourd'hui. Il annonce déjà ces prédicateurs qui ont réponse à tout; <|ui aiment le triomphe facile; <|ui croient pouvoir expliquer sans peine les faits les plus surprenants, parce qu'ils ont toujours La ressource •!<• recourir à l'irrésistible argument de la toute-puissance divine, <-t qui, se sentanl ainsi tout à fait sûrs d'eux-mêmes, n'hésitent jamais à provoquer l'objection, pour Bedonner le plaisir de la réfuter. Le goût avide du miracle, en venant se combiner avec celte recherche éperdue de l'extraordinaire que la sophistique avait mise à la mode, a vivifié des tendances très anciennes, qui sont sensibles déjà en quelque mesure dans les premiers écrits chrétiens, et qui se révéleront, avec leur plein effet, dan- L'éloquence religieuse du iv° siècle, en particulier dan- certains discours de Grégoire de Nazianze. Mais Grégoire, malgré son excessive virtuosité, malgré L'abus qu il l'ail de toutes les figures de rhétorique, et surtout de l'exclamation, est un véritable écrivain, parfois un poète, au style vibrant et coloré, qui a chanté de beaux hymnes à L'omnipotence de Dieu. Théophile parait un peu sot quand il remarque que Dieu n'est pas un architecte comme 1rs autres, puisqu'il a commencé l'œuvre de la création par le ciel, c està-dire la maison par le toit1, ou que, s'il a l'ait le- deux grands luminaires seulement après les plantes, C était pour donner par avance une leçon aux philosophes qui ont prétendu le dépouiller de ses attributs et en gratifier !<• soleil et la lune. En somme Théophile se contente le plus souvent d'un style improvisé et impersonnel. Quand il veut faire preuve d'habileté, ses tentatives trahissent un singulier mauvais goût.

La polémique se borne pour lui à reproduire, avec des variantes de détail. — les anecdotes scandaleuses, les énuméralions de cultes et de rites o. lieux ou ridicules que nous avons trouvées partout. Non- devons donc nous

i. II. i3.

THÉOPHILE D'ANTIOCHE 2l3

borner, plus rigoureusement que jamais, à examiner ce qu'il pense de la philosophie, et à rechercher ce qu'il nous apprend sur l'état de la dogmatique chrétienne, à Antioche, en son temps.

Il faut le classer parmi les adversaires les plus résolus de la philosophie: et le dédain qu'il professe pour eiic est moins excusable que la haine passionnée de Tatien. Celleci s explique par une attitude intellectuelle très réfléchie, et provient d'un sentiment très profond. Tatien avait aperçu jusqu'où pouvait aller le conflit entre la révélation et la raison; il croyait que l'impuissance de l'une justifiait seule la nécessité de l'autre; il a suivi cette idée, avec une logique farouche, jusqu'à ses conséquences extrêmes, sans se laisser émouvoir par aucun attendrissement, sans regretter sa dureté. Il était peu disposé à s'émouvoir, parce que, bien qu'il eût reçu la culture païenne, et qu'il en profitât largement à l'occasion, il se sentait étranger au monde gréco-romain; il reniait l'hellénisme, il l'humiliait devant les Barbares. Théophile n'a jamais regardé si loin ni de si haut; il semble vraiment qu'il ait condamné la philosophie sans y avoir jamais rien compris. Pour expliquer sa conversion, il répète sans accent la raison que nous avons vue alléguer déjà par Justin et par Tatien : il est devenu chrétien en lisant les Ecritures, en constatant la réalisation des prophéties. Nous n'avons pas le droit de contester son affirmation, mais nous pouvons en noter la forme banale. Evidemment attiré par l'histoire plutôt que par la métaphysique, il fait porter tout son effort sur la démonstration de l'ancienneté de Moïse. Il accepte, sans la soumettre à aucun examen, et sans le moindre souci d'indiquer comment on pourrait l'appuyer, l'opinion traditionnelle sur les emprunts des philosophes à la Bible. Il raisonne de plus si étrangement que, d'un côté, il va répétant, avec ses devanciers, que les philosophes ont gâté d'ordinaire ce qu'ils ont emprunté, et que, de l'autre, après avoir cité comme un exemple de ces larcins ce qu'il leur est arrivé de dire au sujet des sanctions d'outre-

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tombe, il s'écrie que d'ailleurs peu importe - ils ont été antérieurs ou postérieurs aux prophètes1. Le seul lait intéressant est pour lui qu'ils sonl d'accord avec les prophètes8. « Ceux qui ont mis en circulation les croyances polythéistes, — les poètes, — en sont venus à reconnaître la monarchie; ceux qui niaient la providence en sonl venus à parler de la providence; ceux qui <lis;iirnl qu'il n'y a pas de jugement onl avoué qu'il \ en aura un, et, tout en niant que le senlinienl persiste après la mort, ilont admis le contraire. » Il ne s'agit donc plus ici d'emprunts, de larcins conscients cl dissimulés; il s'agit, — c'est au moins la seule explication naturelle, — de cette sorte de confession instinctive, involontaire, de la vérité, que Tertullien attribue à Vâme naturellement chrétienne*. Accorde qui voudra ces contradictions, que

l'auteur laisse échapper le plus simplement du m le,

dans deux chapitres consécutifs, et pour ainsi dire côte à côte.

A part ces concordances exceptionnelles, au sujet desquelles Théophile nous donne ainsi le choix entre deux explications inconciliables, la philosophie et la science grecques ne sont pour lui que vanité et ne l'intéressent même pas. La connaissance de la nature est ou bien inaccessible à l'homme, ou bien contenue dans la Bible. Le soleil est un « tout petit astre' ». Ceux qui prétendent que le monde est sphérique ou cubique ne méritent que

i. I, i4; II, 38.

a. II. :;:.

3. Cette idée est exprimée assez clairemenl a La fin dn chap. nu du livre II. Les poètes sont inspirés par les démons. Hésiode el Bon par exemple, ont été inspirés par tes Muses, c'est-à-dire par mi esprit d'erreur, un esprit impur. Les exorcismes opérés par les chrétiens promeut L'existence de ces démons, qui parfois avouent eux-mêi contraints qu'ils y sonl par la puissance du nom divin, leur natui leurs maléfices. Mais il arrive que t< certains poètes, revenant à la raison.

parlent d'accord avec les prophètes, et ont rendu ainsi t< envers eux-mêmes et envers tous les hommes de l'unité divine, du ment. etc. ».

/,. II. 3a.

THÉOPHILE d'aNTIOCHE 2 I 5

raillerie. Il va de soi que, s'ils radotent ainsi quand ils veulent légiférer en matière de physique, ils sont encore plus ridicules quand ils osent parler théologie. Théophile n'épargne personne, et, par exemple, quoiqu'il ait tiré lui-même profit de certaines idées stoïciennes, il n'a pas le moindre égard pour le Portique. Il met sur le même rang Epicure et Chrysippe ' . qui eussent été bien supris de se voir ainsi accouplés. Sans doute il lui serait permis, alors que tant d'autres Apologistes interprètent avec une complaisance visible le panthéisme des disciples de Zenon, pour le tourner à un théisme d'apparence toute chrétienne, de réagir contre ces confusions semi-volontaires, et de marquer fortement la différence des principes qui subsiste sous la trompeuse harmonie des conséquences. Mais dire tout crûment qu'il en est « parmi les Stoïciens, qui nient absolument Dieu ou affirment qu'il ne s'occupe que de lui-même2, » c'est une preuve de grande partialité à moins que ce n'en soit une d'ignorance. Platon est traité avec un peu plus d'indulgence : Théophile, en parlant de lui, est retenu par une tradition déjà trop fortement établie pour qu'il puisse la négliger ou la contredire. Mais s'il concède d'abord que les Platoniciens reconnaissent un Dieu éternel, père et créateur de toutes choses, il note immédiatement que, dans leur doctrine, le mot créateur est impropre, puisque la matière est incréée. On est édifié sur ses sentiments, quand on voit au livre IIP en quels termes il parle de Socrate; il n'a pas plus d'égards pour lui que pour Diogène ou Epicure, et il ne le nomme que pour lui reprocher sa coutume « de jurer par le chien, l'oie ou le platane; » il n'est même pas touché par sa mort : «. Pourquoi est-il mort volontairement;1 Quelle récompense espérait-il recevoir, après cette mort? )) On ne s'étonne pas dès lors, quand il revient à Platon, ménagé un peu plus jusque-là, et qu'il conclut : « De quoi servit à

i. Il, 3.

i. Ibid.

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