‹ Les apologistes grecs du IIe siècle de notre èreChapitre 98 sur 128 · II · texte numérisé non relu

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320 u:s Ai'OLOiiisi i;s <;iu:cs

définir Dieu1. « Si je L'appelle lumière, c'est Bon œuvre que je désigne; si je L'appelle Verbe, c'est son principe*; si je l'appelle intelligence, c'est sa raison : si je l'appelle esprit, c'est son souille; si je L'appelle sagesse, c'est son rejeton; si je l'appelle force, c'est sa souveraineté; si je l'appelle puissance, c'est son opération; si je L'appelle providence, c'est sa bonté; si je l'appelle royauté, c'est sa gloire; si je l'appelle seigneur, je L'appelle j'ige: si je L'appelle juge, je l'appelle juste; si je L'appelle père, je L'appelle le tout; si je l'appelle feu, c'est sa colère que je désigne. » Théophile aurait pu être embarrassé si on Lui avait demandé d'expliquer ce que signifiait au juste tout ce bavardage. Il n'importe d'en retenir qu'un trait Théophile, pour tant qu'il proclame Dieu immatériel e! inaccessible aux sens, reste fidèle à la conception juive qui lui prête certaines des passions humaine-. « Tu me diras : Quoi! Dieu se met en colère! Oui, certes; il se met en colère contre les méchants. » Les étymologies qui suivent, et qui sont de celles qui avaient cours depuis longtemps chez les Grecs4, ne sont qu'un moyen facile dise parer d'une érudition banale. 11 n'est pas inutile, cependant, de les noter, et il est déjà plus intéressant de signaler que les arguments par lesquels Théophile établit L'existence de Dieu sont tout simplement la reproduction de ceux que les stoïciens avaient coutume d'employer : le spectacle du monde, le gouvernement de la ProA idence, etc. Les comparaisons mêmes par lesquelles il les appuie dérivent de la même source, par exemple celle i\w vaisseau, celle du pilote, celle du roi et des lois qui émanent de

i. L'expression est maladroite, et le sens m a été discuté. Elle in' peut signifier, à mon avis, qu'une chose : c'est que le Verbe esl ce par quoi Dieu est principe (de toutes lis choses créées); car il esl clair que le Verbe n'est pas le principe île Dieu.

3. Il le proclame en théorie, mais l'expression reste étiez lui toute pleine d'an tropomor pli isme.

4- 6îo; dérivé de TÏ8y)(u, ou de Gs'stv. en sorte que le mot indique à la fois la stabilité et le mouvement.

lui1. On peut s'étonner que l'adversaire fougueux de la philosophie, qui ne lui fait aucune concession de principe, l'utilise ensuite si délibérément. Mais ces raisonnements avaient été depuis si longtemps déjà adaptés par les chrétiens à leurs besoins, qu'il n'est pas sur que Théophile les tienne directement du stoïcisme; en tout cas, ils ne révèlent aucune influence bien profonde de l'hellénisme.

La doctrine de Théophile sur la trinité est plus importante. D'abord, en parlant de lui, nous pouvons employer le mot : trinité, sans risquer de nous faire accuser d inexactitude. Car il est, le premier, à notre connaissance, qui s'en soit servi, a Les trois jours qui ont précédé la création des luminaires sont le type de la Trinité (Tp'.àoo^), c'està-dire de Dieu, de son Verbe et de sa Sagesse2. » Il y a donc trois personnes divines, qui forment une triade. Comme les incertitudes portent toujours sur la troisième, laccord étant fait depuis longtemps sur le nom des deux premières, sinon sur leur relation, cette troisième personne reçoit chez Théophile, au lieu de son nom habituel, celui de Sagesse; appellation qui se retrouve chez Irénée. Du reste Théophile, — comme tous ses prédécesseurs, sauf Athénagore, — croit superflu d'apporter aucune explication sur la procession de celte troisième personne; il dit seulement qu elle est produite en même temps que la seconde. Ce qu'il dit de la nature de la seconde est au contraire particulièrement intéressant. Il s'est le premier approprié les deux termes techniques imaginés par les stoïciens : Verbe intérieur, et Verbe proféré. Les deux textes essentiels sont les suivants : « Dieu a tout tiré du néant. Rien ne lui est contemporain; il était à lui-même

i. Celle de la grenade assimile Yesprit de Dieu, qui enveloppe le monde à l'écorce de la grenade qui enferme les pépins : ce! esprit ne diffère guère sans doute du 7ivsû[xa stoïcien; les stoïciens disent du Ttvôjy.a : <7v/£/s'. plutôt que 7repté-/Ei ; mais ils emploient aussi r.zp'.iyzt. (Origéne. Contre Celse, VI, 71).

■1. II, iG.

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son lieu: il a'avail besoin de rien: il était antérieur à tous les siècles; il voulut créer L'homme pour être connu de lui. Alors il lui prépara le monde. Ayant donc -'>n Verbi intérieur au Pond «le ><■> entrailles, il L'engendra ave< Sagesse, le proféranl avant toutes choses. Il B'en servit comme d'un aide, pour accomplir son œuvre; c'est par lui qu'il a tout fait1. » — Commentant ensuite le récit de la chute, il rappelle que. selon le récit biblique, \<lain entendit une voix : « Qu'est-ce que cette voix, Binon la parole (Xôyoç) de Dieu, qui est aussi -un lils? \<»n pas un lils comme ceux que \<>s poêles donnent à leurs dieux, et qui naissent de rapports sexuels, mais suivanl que la vérité nous décrit le Verbe, toujours existant au sein de Dieu. Avant que rien fût, il L'avait pour conseiller, car il est son intelligence, et son sentiment (vojv xai tppovTjarivY Lorsque Dieu voulut Taire ee dont il avait le dessein, il engendra le Verbe en le proférant (toûtov tov /.oyov èyèwt\9i itpocpopuc6v), ce l'ut l<- premier-né de toute création. Par là. Dieu ne se priva pas de son Verbe, mais il l'engendra et conversail avec lui. C'esl ce qu'enseignent les autcui> inspirée Jean par exemple 1// commencement riait le Verbe et le \ cri»- était avec Dieu. Il montre ainsi d'abord que Dieu était seul, et son Verbe avec lui: il ajoute : El le Verbe était Dieu; tout a été /ait par lui. et sans lui rien n'a été fait. — Le Verbe doue étant Dieu, et né de Dieu, le Père «le toutes < I l'envoie, quand il veut, en un lieu déterminé; alors il (le Verbe) se présente, on L'entend, on le \<>it; il -

lnui\ c en un tel lieu \ »

\insi les idées principales restent toujours ici le- mêmes <pie élit'/, le- apologistes antérieurs. Le Père est invisible et m- se communique pas aux bommes; bien qu'il -"it lui-même la source première de toutes choses, il se révèle cl il agit par L'intermédiaire de son fils, c est-à-dire 'le

i. II, 10. Traduction de Mgr Ducheene 0 . net tic.

p. ai i .

t. II. ■ ■ . Même traduction .

THÉOPHILE DANTIOGHE 2 23

son Verbe. Le principe de toute cette théologie est toujours le début de l'Evangile de Jean, où est affirmée la divinité du Verbe, où il est placé auprès de Dieu, et présenté comme l'ouvrier de la création. Telles sont les données fondamentales qu'il s'agit de développer et d'éclaircir : Théophile distingue formellement entre les deux états du Verbe, qui d'abord est intérieur, n'étant encore qu'une faculté, la raison divine dont le Père n'a jamais pu se passer; qui est ensuite proféré, et devient une personne, opère la création et représente le Père dans ses relations avec les hommes. Pour désigner ces deux états successifs, dont le moment de la création marque la frontière, Théophile emploie expressément les termes stoïciens de Xoyoç :vo'.âOs-:o; et de Xoyoç -pofoziy.6^. Remarquons toutefois qu'il ne les propose pas comme une nouveauté, que rien même n'indique, dans son exposé, qu'il ait conscience de les employer le premier et qu'il préfère éviter de souligner une hardiesse ; on pourrait concevoir en effet, s'ils avaient réellement pour lui la valeur d'une rectification, ou d'une précision apportée aux doctrines antérieures, qu'il déguisât, qu'il atténuât le plus possible cette initiative, le sentiment général des fidèles n'ayant jamais été favorable à l'introduction de termes insolites. Je considère donc comme possible, probable même, que ces deux termes techniques avaient été employés avant lui, dans les écoles chrétiennes, à Antioche tout au moins. Remarquons aussi que Théophile ne fait aucune allusion à leur origine stoïcienne. Est-ce parce que cet adversaire de la philosophie ne veut pas convenir qu'il lui doive la moindre chose? C'est possible; mais je crois aussi qu'il aurait été fort surpris, si on lui avait reproché de faire ainsi à l'hellénisme un emprunt semblable à ceux que l'hellénisme, d'après lui. a faits au judaïsme; il aurait sans doute répondu qu'il ne leur empruntait qu'une expression. Gardons-nous en ciîet d'exagérer l'importance de cette terminologie; elle n'avait d'autre avantage que de permettre une analyse définie de ce que tout le monde d'ailleurs,

2?Jl u:s UPOLOGI81 l B '.l'.i « -

depuis aussi Longtemps qu'on parlait grec, savail être contenu dans le mol hé/yoç. Il nous esl impossible de rendre en français ce mol aux nuances multiples, el les chrétiens, dès qu'ils s'en soni emparés, Bavaient bien <|u il désignait à la fois la pensée H la parole: il répondait en réalité à une conception primitive où L'une el L'autre n'étaient pas nettement distinguées, où l'on avait peine à concevoir la première sans la seconde. Dès L'origine donc, tout chrétien qui L'a employé a nécessairement entrevu, avec plus "U

moins de netteté, les deux <'l;i ts successifs du \ < rbe que

Théophile a été Le premier à qualifier chacun d un terme différent. Je n'ai pas hésité à dire que Justin, quoiqu d nail rien dit sur la nature du Verbe avant Le moment de la création, a dû pressentir au moins cette distinction. Que Tatien la fil déjà, on n'en peut guère douter; quand il parle du Verbe <( qui ne se perdit pas dan- le vide il est sur la voie de l'expression : \ erbe proféré, et il marque avec clarté ce qui donne -mi originalit l'idée chrétienne : la parole proprement dite, la parole humaine, une fois proférée, une loi- qu elle a ébranlé l'air, s'évanouit, se perd dans Le vide; il n'en reste plutrace; la parole divine, constitue la seconde personne. L'emploi des deux termes complémentaires, I er6e intérieur et Verbe proféré n'ajoute donc rien, en réaliti ce <pie nous apprenaient déjà les premiers Vpologist B. 11 me semble difficile de croire <pie [a tien, qui connaissait assez, bien le stoïcisme, les ait ignorés; d se peut qu'il ait répugné à s en Bervir, précisément parce qu d Be rendait si exactement compte qu'il fallait le- détourner un peu de leur valeur exacte, pour leur faire rendre toute plénitude de la pensée chrétienne. Justin, qui était entré moins avant dans La connaissance des doctrines du Portique, les a peut-être ignorés. I béophile K- a trouvés commodes; il les a adoptés, mai- non- ne sommes p.i- buts qu d les ait risqués le premier, et non- pouvons I «ire. que, - il 1 .1

i. Chap. v. Cf. -m- le sens de ce passage ne- Recherches, p.

fait, il n'a cru rien faire d'extraordinaire. Il a cependant réussi à donner enfin la formule précise d'une théorie aussi ancienne, au fond, que l'apologétique chrétienne elle-même, et qui est déjà tout au moins en germe dans le prologue johannique; l'on s'étonne presque de ne pas avoir rencontré cette formule avant lui, tant il semble qu'elle devait se présenter naturellement aux esprits, malgré les inconvénients qu'elle pouvait avoir.

La démonologie ne tient qu'une place assez restreinte dans les trois livres à A utolycos ; la raison en est que Théophile l'avait exposée plus complètement dans un autre ouvrage Aussi se borne-t-il cette fois à quelques mots indispensables sur le rôle du serpent, dans le drame de la chute1. 11 y a, au contraire, quelque intérêt à résumer ses vues sur la destinée de l'homme. Il paraît2 moins porté qu'Athénagore. latien, ou Justin même, à s'expliquer sur la nature de 1 ame. Il est plus proche des deux derniers que du premier quand il parle de son immortalité. Après avoir cité le texte sacré: Et Dieu souffla sur sa face le souffle de vie, et l'homme devint une âme vivante, il ajoute : « De là vient que l'àme est qualifiée par la plupart d'immortelle 3 ». Il précise son opinion, après avoir raconté la chute : « On me dira ■ l'homme est né mortel par nature? Nullement. Alors, étaitil immortel? Je ne le dis pas davantage. On me dit maintenant; il n'était donc ni l'un ni l'autre. Ce n'est pas encore mon avis. L'homme, en naissant, n'est naturellement ni immortel ni mortel; mais, comme je l'ai dit, il est capable de devenir l'un ou l'autre; la balance penche dans le sens de 1 immortalité, s'il observe la volonté de Dieu; il devient alors immortel, il devient un Dieu; si, au contraire, il se tourne vers les œuvres de mort, en désobéissant à Dieu, il sera lui-même cause de sa mort. Car Dieu a fait l'homme libre et responsable. Ce que donc il s'était attiré par sa

i. II, 28.

2. Il ne faut pas oublier que nous n'avons qu'un .seul de ses écrits o. II, 19.

LES APOLOGISTES GRKCS.

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négligence el sa désobéissance1, Dieu lui en fait grâce maintenant, par un effet de sa bonté el par compassion pour ceux d'entre les hommes <|ui lui obéissent. En effet, comme l'homme qui a désobéi b est exposé à la mort, ainsi, en oh sanl à l;i volonté de Dieu, quiconque le veut peut acquérir la vie éternelle. Car Dieu nous a donné la Loi et ses sainta commandements; quiconque les accomplit peut se sauver, et, en obtenant l'immortalité, recevoir en héritage l'incorruptibilité \ »

\insidone, aussi catégoriquement que Justin, Théophile fait dépendre toute la destinée humaine de I u-;ili- de notre libre arbitre. Tout se ramène à la loi morale, expression de la volonté divine ; tout s'explique par notre obéissance ou notre désobéissance. Dans le cas typique, celui du premier homme, le problème est réduit ;i ses éléments l< - plus simples3. L'arbre de la science el son fruit n'étaient pas mauvais en eux-mêmes; Adam a été coupable, non proprement en mangeanl le fruit, in;ii^ en le mangeant quoique Dieu le lui eût interdit. Le fond de cette exégèse, c'est donc que l'intention l'ait toute la valeur de nos actes. Il est impossible de faire (tins manifestement <\r la morale le centre de toutes choses, assurément il faut noter que le plan de l'ouvrage de Théophile ne lui fournil pas I occasion d'exposer ses idées sur La Rédemption, Bur le rôle du Christ-Sauveur; il se peut que, dans un autre de ses écrits il eût insisté sur l'efficacité de la mort di Jésus, but la nécessité de La grâce pour Le salut. <m n'est pas autorisé à conclure de son silence but Loua ces points, dans le seul qui nous soii parvenu, à une totale îndifféi sa put.

Mais il est Légitime de noter que, dans L'unique texte que nous possédions, il professe, Bans restriction aucun . cette conception spéciale «lu christianisme, que 1 on désigne souvent sous le nom barbare * 1 * - moralisme. Or rhéophile est avec Tatien celui de tous les apologistes qui professi aussi

i. C'est-à-dire la mort.

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