CHARITÉ SPIRITUELLE
Aimer l'âme du prochain, tel est le premier objet de la charité.. .Ai mer les âmes, c'est tout d'abord désirer, de les voir chrétiennes, et y contribuer par la prière, les conseils et les exemples :
Il doit y avoir une prime là-haut pour ceux qui ramènent une âme à Dieu.
Edmond About (2).
Aimer les âmes, c'est les traiter avec bienveillance, c'est leur rendre aussi doux que possible leur commerce avec nous, c'est en un mot avoir de la bonté. La bonté, c'est ce qu'il y a de meilleur dans l'homme ; Bossuet disait : « (^uandDieu créa les entrailles de l'homme, il y mit d'abord la bonté. » Et Lacordaire : « S'il fallait dresser des autels à quelque chose d'humain, j'aimerais mieux adorer la poussière du cœur que la poussière du génie. »
{i^JLa Souris, I, XI. C. Lévy.
(2) Germaine, vi. Hachette.
4lO APOLOGISTES LAÏQUES
Le premier des biens, c'est le cœur. L'esprit et la beauté n'en sont que les voiles.
Alfred de Musset (i).
Veillons à être bons, à rester doux. On reproche parfois à certains dévots de n'être pas assez indulgents pour leurs frères : « Combien aiment Dieu si fort, si fort, qu'ils n'en peuvent aimer le prochain ! (2) » Rappelons-nous qu'
On ne vit pas avec les vertus des gens, mais avec leur caractère.
Albert Delpit (3).
Rappelons-nous que notre bonté fera aimer nos vertus, ou plutôt la vertu ; évitons de nous irriter à chaque instant pour je ne sais quelles bagatelles (4) : ainsi nous nous ferons aimer et nous ferons aimer Dieu, pour l'amour de qui nous aurons agi de la sorte.
Si nous devons aimer tous les hommes, il en est que nous aimons davantage et pour qui notre charité devient de V amitié. C'est une belle et bonne chose que l'amitié :
(i) La Nuit vénitienne, rt. Œuvres ^ Charpentier,
(2) J. Roux, Pensées. Lemerre.
(5) Solange de Croix-Saint-Luc, i. OUendorff.
(4) Shakspeare raille plaisamment cette irasc'bilité à jet continu.
(( Mercutio. — ...Un rien te donne de l'humeur, et dans ta mauvaise humeur un rien te rend querelleur.
Benvolio. — Et à quoi revient ce propos ?
Mercutio. — Oui, si tu rencontrais un autre homme de ton caractère, il y aurait bientôt deux hommes de moins; car vous vous tueriez l'un l'autre. Toi ! tu te prendrais de querelle avec un homme pour un poil, de plus ou moins que toi à la barbe ; ou parce qu'il casserait des noisettes, et que tu as les yeux couleur de noisette. Non, il ne t'en faut pas davantage pour engager une dispute ; ta tète est pleine oorame l'œuf de rixes et de querelles ; et cependant elle devrait être épuisée, après toutes celles qui en sont écloses. N'as-tu pas cherché dispute à un homme sur ce qu'il toussait dans la rue, parce que cela éveillait ton chien qui dormait au soleil ; à un artisan, parce qu'il portait son habit neuf avant les fêtes de Pâques ; à un autre encore, parce qu'un vieux ruban nouait ses souhers neufs ? » Roméo el Juliette^ 111, i.
DEVOIRS DE l'homme ENVERS SON PROCHAIN 411
On coDnaîtle prix de la fortune quand on l'a gagnée et celui d'un ami quand on l'a perdu.
Petit-Senn.
Mais pour qu'elle soit vraie et agréable à Dieu, elle doit être fondée sur des motifs irréprochables :
Pour bien aimer, il faut être pur.
Louis Veuillot (1).
Elle doit être liée sous le regard de Dieu :
Lorsque Dieu n'est pas l'ami commun que chacun aime le plus, celui que chacun des deux amis aime le plus, c'est soimême.
Louis Veuillot (2).
Elle doit être désintéressée, sous peine de n'être qu'une forme hypocrite et raffinée de l'égoïsme :
Un ami, c'est un être prêt à déplaire cent fois pour être utile une fois.
Madame Swetchine.
Comme tout cela est rare ! Bien souvent
L'amitié, c'est le dévouement... de l'autre ! (3).
C'est un placement dont on retire le capital dès qu'il ne
rapporte plus d'intérêts :
C'est étonnant ce qu'on laisse d'amis dans l'escalier, quand on monte du premier au cinquième !
Georges Duruy (4).
Aussi, que de sortes d'amitiées !
Il y en a de toutes les couleurs ! c'est la classe la plus fécond» en variétés bizarres. Nous avons Fami despote, qui nous ftdt faire ses commissions...; l'ami spirituel, qui fait des mots à nos dépens...; l'ami indiscret, qui raconte aux hommes nos petites faiblesses et aux dames nos infirmités...: l'ami gêné, qui est encore bien gênant...; Va.mi parasite, qui nous mange...; l'ami
(i) Pierre Saintive . Palmé.
(2) Çà et là, t. H. Palmé.
(5) Penaée d'album .
(4) Ni Dieu ni maître, Ilf, 11. Ollf^n -''•■''
4ia APOLOGISTES LAÏQUES
spéculateur, qui nous gruge ; enfin mille espèces d'amis dont le dénombrement serait éternel...
Victorien Sardou (i)
S'il est tant de fausses amitiés, il n'en est qu'une véritable : celle qui , se basant sur l'amour de Dieu , n'est qu'une forme plus parfaite de la charité.
La charité n'est pas toujours facile à observer. Elle a à
lutter, dans notre cœur, contre ces deux grandes passions:
l'envie, et le ressentiment des injures,
I. Rien de plus contraire à lu charité que ren\de : c'est en effet « une tristesse qu'on ressent à la vue du bien du prochain, ou une joie coupable du mal qui lui arrive (2). »
Plusieurs raisons doivent nous mettre en garde contre ce vice.
1° C'est un mal très répandu, et nous en avons au moins le germe.
Il n'y a qu'une femme au monde qui n ait pas été jalouse de la beauté d'une autre femme : c'est notre mère Eve ! Elle était seule.
Léon GozLAN (3).
L'envie, et l'envie du haut en bas de la société, c'est la grande maladie nationale. J'ai eu un parent très riche et très avax'e, qui aurait donné de son argent, et pas mal, pour voir tomber du ministère Lamartine, qu'il ne connaissait pas du tout.
Ce parent était le représentant de ia grande bourgeoisie-française, qui souffre des poèmes créés par le poète, des victoires gagnées par le général, des découvertes mises au jour papls savant..
(i) Nos intinus, 3iCte ii. C. Lévy,
(2) Catéchisme.
(3) Le Gâteau des reines, III, vu-. De resse.
DEVOIRS DE l'homme EXVERS SON PROCHAIN ^l3
A toute aflirination d'une supériorité, chai un en France jaunit un peu, et chacun sent l'ictère rongeur, mordre à ♦son foie jaloux.
DE GONGOURT (l).
Non-seulement tout le monde est sujet à envier (2), mais tout au monde est objet d'envie :
En ce bas monde, rien n'est jamais pardonné ;
Celui dont le front porte un nimbe de lumière.
L'orateur, le poète à l'âme haute et fièrè
Passe de tous haï comme un roi détrôné.
On ne pardonne pas ses rêves à l'artiste,
Et même son sourire, on sait le rendre triste.
On ne pardonne pas au plus noble, au plus grand,
A livresse d'un cœur qu'un autre cœur adore ;
On ne pardonne pas au visage charmant.
La mort seule, peut-être on la pardonne... encore !
2° Autre motif de fuir l'envie : c'est un travers ridicule. Tout d'abord.
L'envie est une infériorité qui s'avoue.
Philarète Châsles.
Et puis, pourquoi jalouser les autres? Ge qu'ils ont comme ce que nous avons, ce n'est pas un mérite, c'est un dépôt ; « qu'avons-nous que nous n'ayons reçu ? »
Quand la rose Est belle, vous croyez qu'elle le fait exprès ? Quel souffle vous auriez si l'étoile était près î