‹ Les apologistes laïques au dix-neuvième siècleChapitre 126 sur 167 · V. Hugo · texte numérisé non relu

V. Hugo

(i) Le Paradis perdu, chant x. Trad. de Pongerville. Charpentier, (2) li. Rabussoii, r?i homme d'atijoiirâ'hui, xvin. C. Lévy. (5) Les Chants du crépuscule, xiii. IIlUcI.

DEVOIRS DB l'homme ENVERS LUI-MÊME 4^5

ARTICLE II

DEVOIRS DE l'homme ENVERS SON AME

Etrange composé de grandeurs et de petitesses, l'homme éprouve la tentation, parfois de s'exalter, parfois de se rabaisser outre mesure. Il doit se tenir en garde contre ce double écueil, et par suite on peut résumer à un double devoir la conduite de riioinme envers son âme : il doit l'élever par le travail et l'abaisser par Vhumilité.

I. TiYwail. — Le travail a précédé le péché, et il entrait dans le plan primitif de la création. «Dieu, dit l'Ecriture, plaça Adam dans le paradis terrestre pour qu'il y travaillât, » et Milton nous montre nos premiers parents, encore dans l'état d'innocence, goûtant dansl'Edenles bienfaits du labeur. « La culture de leur charmant jardin les avait occupés autant que ce labeur salutaire pouvait contribuer à leur faire mieux goûter la fraîcheur du zéphyr, à leur rendre plus douce la douceur du repos, et la soif et la faim plus agréables à satisfaire (i). »

Depuis la chute, le travail est devenu un châtiment : «Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front. » Mais tous sont pécheurs, et par suite l'obligation du labeur retombe sur tous les hommes. Sans doute, le pauvre y doit chercher son pain et celui des siens :

Accablé sons le poids d'un incessant labeur,

Le vieil liomine disait : « Ingrate, ingrate terre I

Vingt ans je t'ai donné ma féconde svieur

Et tu ne m'as encor rendu que la misère

''i) Le Paradis perdu, chant iv.

OLOGISTAPES LAÏQUES

Ah ! maudite sois-tu ! » — l'rovidence ou hasard,

Tout à coup apparut, dans sa beauté vermeille,

I>'enfant aux yeux d'azur, la fille du vieillard,

Blonde comme l'épi, vive comme l'abeille.

« Pardonne-moi, Seigneur, d'oublier trop souvent.

Dit-il en caressant la jeune tête blonde,

Que la sueur du père est le pain de l'enfant,

O toi qui de ton sang as nourri tout un monde ! »

Antre Chaten (i).

Maisle riche, lui aussi, est pécheur, et lui aussi doit travailler et se rendre utile : « Vous êtes riches ! disait Mgr Dupanloup; cette excuse, au lieu de vous justifier, rend votre oisiveté plus coupable. Si vous avez été payés d'avance, vous dirai-je avec un saint et éloquent évèque dont le nom est resté cher à la jeunesse chrétienne (2 , si vous avez été payés d'avance, est-ce un titre pour ne pas mériter voire salaire (3)? »

D'ailleurs Dieu, qui bénit le travail, maudit l'oisiveté et la laisse, selon le proverbe bien connu, devenir la mère de ous les vices :

L'homme oisif est comme l'eau qui dort: il se corrompt.

De Latena.

Ne rien faire, c'est faire le mal.

Qui ne fait rien détruit quelque chose.

George S and (4).

Sachons donc employer le temps, l'ennoblir et le féconder par le travail. Rappelons-nous que

La seule avarice qui soit permise est celle du temps,

Blanchard,

(i) les Haïtes, A travers champs. Lemerre.

(2) Mgr Borderie, évèque de Versailles.

(3) V Enfant, xx. Chapelliez.

(4) Comme il vous plaira, I, 11. C. Lévy,

DEVOIRS DE l'homme ENVERS LUI-MÊME 43?

Et retenons comme devis'' ce mot dont l'auteur nous échappe : « Le temps perdu est perdu. »

II. Humilité. Parle travail notre âme grandit. Mais prenons garde de trop l'élever dans notre propre estime, et combattons en nous les tendances à ce funeste défaut : l'orgueil.

La surveillance est d'autant plus nécessaire, que l'orgueil est un vice qui a ses racines dans toutes les âmes, qui peut s'y développer avec une déplorable facilité, et ici nous pourrions multiplier les témoignages.

L'homme, comme homme, a un furieux orgueil. Sirius étincelle au firmament : chose simple. Sirius, se dit-il, a, été créé pour le plaisir de mes yeux. Une puce le pique, il n'y comprend rien. ^

Ainsi, Pascal, quand vous dites à Vhomme sa petitesse, son néant, sa misère, des preuves, beaucoup de preuves, je vous prie! quand vous lui dites sa beauté, sa grandeur, sa céleste nature, pas de preuves, c'est chose bien superflue J

R. TOPFFER (i).

L'orgueil est comme le ver : on a beau le couper en morceaux, chacun de ces morceaux reprend la vie et devient un nouveau ver.

De Saint-Martin.

On a remarqué que le sentiment qui survit chez les idiots est la vanité, l'amour-propre.

D'Alq (2).

L'épicier veut bien être l'égal d'un marquis ou d'un prince mais celui de son premier garçon? Jamais!

Daniel Darc (3).

(i) Essai sur le beau dans les arts, IV, xvii. Hachette. « Quelque bien que l'on nous dise de nous, on ne nous apprend rien de nouveau. » La Rochefoucauld, Réflexions morales, 5o5.

(2) A travers la vie, p. x86. Ollendorff.

{Z]Sagesse de poche, p. 268. Ollendorff.

Dernièrement, le fils d'une ferame du peuple a quitté la maison de commerce où U était, en disant que c'était « un état où on ne parlait jamais de vous. »

De GoNcouRT (i).

Le plus lucratif des commerces serait d'acheter les hommes ce qu'ils valent, et de les revendre ce qu'ils s'estiment.

Un succès ne nous donne jamais une bonne opinion de nousmême : il la confirme.

Petit-Senn.

Ou comprend que, dans un tel besoin de se rehausser, on fasse flèche de tout bois, et qu'on trouve partout prétexte à s'élever. On s'enorgueillit de ses opinions :

Toute discussion politique revient à ceci : je suis meilleur que

vous! Toute discussion littéraire à ceci : jai plus de goût que

vous! Toute discussion artistique à ceci : je vois mieux que

vous! Toute discussion musicale à ceci : j'ai pius d'oreille que

vousl

De GoNcouaT (2).

On s'enorgueillit de son talent, et d'autant plus qu'on en a moins :

Gounod racontait un jour à ses amis qu'étant jeune et grisé par ses premiers succès, il disait volontiers : « Moi! »

Plus tard, ayant réfléchi, il disait : « Moi et Mozart. »

Plus tard encore, ayant grandi, il ne disait déjà plus que : « Mozart et moi. »

Aujourd'hui, l'illustre maître hoche en souriant sa tête couvei'te de lauriei's, et dit modestement : « Mozart... »

(Figaro),

On s^enorgueillit de ses amis :

On salue plus volontiers une connaissance en voiture qu'un

ami à pied.

Petit-Senn.

Ou g 'enorgueillit de ses bonnes actions : « Aristarque, dit La Bruyère, se transporte dans la place avec un héraut et un

(i) Journal, 21 janvier 1866. Charpentier. (2) Journal, 8 juin i865. Cliarpentier.

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trompette: celui-ci commence, toute la multitude accourt et se rassemble. « Ecoutez, peuple, dit le héraut, soyez attentif, silence, silence ; Aristarquc, que vous voyez présent, doit ftiire demain une bonne action. » Je dirai plus simplement et sans (ic:ure : Quelqu'un fait bien, veut-il faire mieu?t?que je ne sache pas qu'il fait bien, ou que je ne le soupçonne pas du moins de me l'avoir appris (i). »

Bref, « to«s nous nous ^tintons de quelque chose, qui de ses ancêtres, qui de ses alliances, qui de sa figure, qui de son esprit, qui de son cœur, qui de ses espérances, qui (K; ses mécomptes, qui de sa fortune, qui de sa pauvreté, qui de sa vertu, qui de ses vices... Celui-là ne se vante pas le moins qui se vante de ne pas se vanter (2). »

Rien n'est plus vrai que ce dernier mot, et ce n'est pas sans raison que

Saint Jérôme écrivait à une sainte femme qu'il dirigeait dans la vie chrétienne : « — Chère Eustochinm, évitez l'orgueil de l'humilité , »

Ferdinand Fabre (3)

Si l'orgueil est le premier des vices, ce n'est pas seulement parce qu'il est partout répandu, c'est à cause de ses funestes effets.

C'est le péché de Satan, c'est le premier péché du monde.. Cest l'orgueil qm fit tomber Adam, c'est l'orgueil qui arma Gain de la massue fratricide ; c'est l'orgueil qui éleva Babel et renversa Babylone. Par l'orgueil, Athènes se perdit avec la Grèce; l'orgueil brisa le trône de Cyrus, divisa l'empire d'Alexandre, et écrasa Rome enfin sous le poids de l'univers.

Dans les circonstances particulières de la vie, l'orgueil a d«s

(i) Caractères, ix.

(2) J. Roux, Pensées, p. no. Lemerre.

(3) Lucifer, vu. Charpentier.

effets encore plus funestes. Il porte ses attentats jusque sur Dieu.

Chateaubriand (i).

Ajoutons que de l'orgueil naissent beaucoup d'autres

défauts. C'est de lui que vient l'ostentation.

En tout, dit Madame Swetchine, il me semble qu'il ne faut pas se montrer, mais se laisser voir.

L'orgueil, lui, se montre et s'affiche toujours.

C'est encore de lui que vient l'ambition, la recherche des honneurs, des dignités, recherche excessive et maintes fois ridicule :

Je me figure souvent qu'à la veille du jugement dernier, quand les signes au ciel seront si évidents que le doute ne sera plus possible, il y aura encore des gens pour briguer l'honneur d'être maire de village ou conseiller municipal.

Ernest Renan (a).

C'est enfin, pour ne pas prolonger outre mesure cette énumération, c'est enfin l'orgueil qui inspire l'hypç.crisie. On voit la vertu s'imposer à l'admiration du monde, et, ne voulant pas être vertueux, on veut du moins le paraître et ravir l'estime à laquelle on n'a pas droit. « L'hypocrisie, dit La Rochefoucauld, est un hommage que le vice rend à la vertu (3). » Et un penseur contemporain a pu dire, reprenant la même idée sous une forme plus piquante :

Dites-moi les vertus qu'un homme affiche, je vous dirai les vices qu'il cache.

Charles Narrey (4).

Faut-il, en regard des effets de l'orgueil, mettre ceux de

(i) Génie du Christianisme, I, u,i.

(2) Réponse au discours de réception de M. Cherbuliez à P Académie française, a5 mai 1882.

(3) Réflexions morales, 218.

(4) L'Education d'Achille, p. 68. C. Lévy.

DEVOIRS DE l'homme EXVERS LUI-MÊME 44'

riuimilitô? C'est le terrain tëcoiid où croissent les autres vertus dans l'àme humaine :

« Hier, dit un philosophe, j'arrachai des plantes, et les jetai sur un tas de fumier... Je les ai retrouvées ce matin, épanouies et souriantes.

Ainsi les belles âmes fleurissent dans l'humiliation (i). »

L'humilité nous rend puissants sur le cœur de Dieu : il sera d'autant plus disposé à nous secourir que nous serons plus convaincus de notre faiblesse personnelle. Aussi le Père de RaAignan salue-t-il dans l'humilité « cette puissance miraculeuse de la faiblesse (2). »

Aimons donc l'humilité, apprenons à la pratiquer, ayons les sentiments de ce saint évèque (3) qui, ayant émis des opinions qui furent condamnées par l'Eglise, put dire dans la suite : « Un des plus beauxjours de ma vie est celui où j'ai pu faire un acte de foi que je m'étais trompé. » Rappelons-nous enfin que

L'homme n'a qu'une véritable gloire : s'humilier! L'humilité est le plus saint mot de l'Evangile. Celui qui a inventé ce prosternement intérieur de l'âme a inventé le seul rapport de l'àme à Dieu.

Lamartine (4).

ARTICLE III

DEVOIRS DE l'homme ENVERS SON CORPS ET SON AME

n est un dernier devor de l'homme, qui intéresse à la fois son âme et son corps, et dont la violation est punie dans le corps et dans l'àme ; c'est la pureté : vertu d'une

(i) J. Roux, Pensées, p. 107. Lemerre.

(2) Cité par le P. de Ponlevoy, Vie du P. de Ravignan, t. i, p. 99.

(3) Salinis.

(4) Cours familier de littérature, XII, xx.

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importance capitarle, et dont la perte entraîne souvent celje de la foi : « La chasteté est la sœur aînée de la vérité, disait Lacordaire; soyez chastes pendant un an, et je réponds de vous devant Dieu (i). »

Malheureusement, on ne le sait que trop, cette vertu est des plus méconnues dans la pratique et le vice opposé, que dans cette étude nous appeDerons simplement le vice, gouverne et s'étale audacieusement au 2:rand jour. Notre devoir est d'en parler pour le flétrir. Nous dirons sa laideur, son châtiment et les précautions à prendre pour éviter d'y tomber. C'est à regret que nous nous nous voyons obligé d'aborder ce sujet; mais c'est un devoir pour nous : devant le nombre des victimes que fait journellement ce vice, nous ne pouvons nous taire et nous devons le flétrir. Mais, tout en remplissant notre devoir, nous n'oublierons pas à qui nous nous adressons, et nous aurons soin de nous rappeler que le lecteur chrétien veut être respecté.

I. Laideur du Vice. Un poète décrit eu ces termes le démon de l'impureté :

Le troisième Démon, spectre d'une horreur telle

Que Gomorrhe en a seul entrevu d'approchant,

Se révèle dans son infamie immortelle.

Larve, chacal, crapaud, vil, immonde et méchant..,.

Il se dresse, se tord, et bave en se couchant.

Chacun, de ses regards est une flétrissure,

Son aspect souillerait la splendeur du ciel bleu...

Lecoxte de Ltsle C2).

Quand un pareil démon s'est emparé d'un homme, que devient l'âme? Elle se matérialise, elle devient chair, elle perd toute sa beauté.

(i) 2« Conférence de JV.-D. Poussielgue.

{2) Poèmes tragiques, le Lévrier de Magnus. Lemerre.

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Pour faire ressortir la laideur du vice, il n'est d'ailleurs besoin que de mettre en reg:ard la beauté de la vertu de pureté. Qui pourrait ne pas la voir? Qui pourrait n'en être pas touché ?

Pudeur 1 le lys t'adore, et le ramier candide T'aime, et l'aube te rit, virginité splendide.

Victor Hugo (i).

Le visage d'un homme chaste a je ne sais quoi de radieux.

Balzac (2).

Il est des sources d'eau si bleue et si limpide. Que rien n'en peut ternir la transparence humide.

Il est des âmes qui, dans nos sentiers de fange. Glissent sans y tacher leur blanche robe d'ange. Sans laisser, comme nous, se prendre à chaque pas Une sainte croyance aux ronces d'ici-bas ; Des cœurs qui restent purs quand Fennui les travei'se. Qui gardent leur amour dans la fortune adverse. L'air vicié du monde en passant autour d'eux Se charge de parfums ; et, comme des flots bleus. Sans entraîner un grain de nos terres infâmes, Ils coulent en chantant vers l'océan des âmes.

Victor de Laprade (3).

Telle est la beauté de la vertu; supprimez-la, vous avez un spectacle tout contraire :

« Là où cette vertu n'est pas, il n'y a que de la boue dans un tombeau (4). »

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